>Vases Communicants avec Francesco Pittau

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Le premier vendredi de chaque mois, sur une idée de François Bon, les plumes de la toile s’invitent réciproquement à publier un texte chez l’autre.
Aujourd’hui, je reçois sur mon blog Francesco Pittau, qui tient le blog Ma plume sur la commode, et dans le même temps il accueille un de mes textes chez lui.


La visite

Hélène avait attendu que le taxi démarre pesamment dans une odeur de caoutchouc, puis elle avait poussé du plat de la main le battant du grand portail rouge en métal presque chauffé à blanc ; elle s’était contentée de replier les doigts en demi-poing pour éviter la brûlure. Elle entra de biais, tordant son bras pour faire glisser son sac derrière elle.


Les grandes dalles en ciment de la cour éblouissaient. Tout était englué dans une lumière atroce. Les petites plantes grasses alignées au pied des murs ressemblaient à d’antiques poteries vernissées.


Hélène se rappela qu’il fallait exactement dix pas pour atteindre la véranda et la fraîcheur. “Un, deux, trois,quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix… onze…” Et elle pénétra dans l’ombre de la véranda qui lui tomba sur les épaules comme une douche tiède. Les volets étaient baissés. Des mouches sommeillaient sur les murs blancs. Le carrelage ocre brun apaisait le regard. Hélène s’approcha de la porte protégée par un rideau de lanières multicolores en plastique. Elle en écarta quelques-unes pour actionner la clenche mais elle n’en eut pas le temps car la porte s’ouvrit sur le visage hébété de son frère. “Ah… c’est toi…” fit-il sur un ton qui n’exprimait rien, et il recula pour la laisser entrer. Il sentait le chien. Il referma aussitôt derrière elle. “’vec cette chaleur, faut tout boucler, sinon tu sèches sur place…”


A l’intérieur, l’air était immobile comme un chapeau en feutre sur une table.
Hélène posa son sac sur le carrelage blanc moucheté de noir qui se diluait dans la pénombre rougeâtre. “J’ai les jambes en béton. Je ne suis plus habituée à ces températures.” Elle s’assit sur la chaise la plus proche de la table recouverte d’une nappe à carreaux foncés. Le grand meuble à vitrines montrait les mêmes mignonettes remplies de liquides colorés.
“Si t’avais téléphoné, mâchouilla son frère, je s’rais allé t’ chercher à la gare.” Elle eut un sourire penché puis elle demanda à boire quelque chose.
“De l’eau ? un bitter ?”
Elle voulait un café noir.
Si c’était possible.
Si ça ne dérangeait pas.
“Comme tu veux. Il en reste de tout à l’heure mais y doit être froid.”
“Aucune importance.”


Marie-Pierre, la femme de son frère, apparut, l’œil défait, les cheveux mal lissés à la main, avec sa figure de souris inquisitrice et ses jambes minces ; elle était en robe légère, chaussée de sandales roses fatiguées qu’elle soulevait à peine.
“Ah, t’es là ? T’es arrivée quand ? J’ croyais que t’allais pas venir… J’aurais compris et pas compris.” Marie-Pierre avait une voix qui déraillait, s’embarquait dans des tonalités imprévues. On aurait pu en rire, sauf que personne n’en riait ; elle suscitait l’agacement.
“On balaie pour toi depuis longtemps.”


Hélène se mordit la langue pour ne pas répliquer, elle saisit d’une main nerveuse la tasse de café que son frère venait de déposer devant elle, fit mine de la porter à sa bouche puis, la reposant, et d’une voix qui ne voulait pas sortir, elle marmonna : “C’est dans la chambre du fond ?” Son frère, surpris, dit “oui”. Elle soupira puis, comme un éventail, elle secoua sa main sous son nez pour se donner de l’air ; ses lèvres entrouvertes laissaient entrevoir ses dents à peine teintées par la nicotine. Elle ne fumait plus.


“J’ai soif, dit Marie-Pierre. Je vais prendre un verre d’eau.” Et elle se traîna vers la cuisine. Elle aussi sentait l’animal. Peu après, on l’entendit puiser au robinet, qu’elle fit couler un moment pour rafraîchir l’eau. Hélène regarda son frère. Il se dandinait imperceptiblement. “Fait plus chaud qu’ d’habitude, aujourd’hui…, dit-il. Paraît qu’ la température va atteindre un pic…” Marie-Pierre était de retour, en contre-jour diffus, la silhouette un peu lâche.  Hélène réprimait l’envie de se dresser d’un bloc, de s’agriffer à la chevelure de Marie-Pierre, de lui arracher de pleines poignées de cheveux sanglants et des morceaux de crâne, de.


Elle eut une grande inspiration avant de dire : “Bon, je vais y aller.” Son frère ne put retenir une expression de contrariété. Elle s’en fichait, elle était résolue, plantée en elle-même comme un pilotis dans un marécage. Déjà, elle sentait l’odeur soyeuse de la gangrène qui la saisirait tout entière, dès la porte de la chambre ouverte.


Mais avant de quitter sa chaise, elle vida en un, deux, trois traits la tasse de café, tout en se disant qu’elle ne connaissait rien de plus froid qu’une gorgée de café froid.

 
Francesco Pittau

La liste des participants aux Vases Communicants :
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38 commentaires sur “>Vases Communicants avec Francesco Pittau

  1. >10 pas… le 11ème libère, délivre… raffraichit! (18/20)L'odeur de chien… d'après un type qui signe Monchien, c'est p'têtre un compliment? (10/20)Angoisse finale, mortifère… (ne pas confondre avec un héros de BD fofotant- 15/20)Faut pas exagérer quand même!

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  2. >@brigetoun. Sordide ?… Modèle courant.@patriarch. Ils sentent le chien ? Ça peut arriver à n'importe qui.@L……………..uC. Avec du sucre, le café froid ?@datura. Merci, ça me l' coupe un peu.@madame de K. Oui, soyeuse.@Vinosse. J'ai la moyenne ?…

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  3. >C'est une écriture que j'aime. Avec des descriptions concises, justes, plaquées, visuelles. C'est frontal. Les impacts me restent. Vraiment Mr. Monch, sur la longueur c'est un régal. J'exagère pas.

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  4. >Description précise, trés visuelle, avec de belle trouvailles (le feutre, agriffer…). On sent le dessinateur qui insuffle des visions à l'auteur. Et puis vous ne dévoilez rien, on a tout loisir d'imaginer. C'est ça qui est terrible. Monsieur Pittau, j'aime beaucoup ce que vous faites :0)Un détail : j'achoppe sur une phrase. J'aurais plutôt vu : Dans la cour, les grandes dalles en ciment éblouissaient. Rythme plus vif, accroche différente.

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  5. >Cette Hélène aime drôlement les couleurs. Juste une remarque pour faire ma Monch' (sans être capable de lui arriver à la cheville s'entend): « ses lèvres entrouvertes laissaient entrevoir ses dents à peine teintées par la nicotine. » Tout le récit se fait par les yeux d'Hélène, alors comment justifier cet écart de focalisation ?J'aime bien votre style précis et « dépassionné ».

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  6. >@Kouki. Si ça « t'impacte », j' suis plutôt content. Frontal aussi m' plaît bien.@arf. Faites gaffe, y a rien de plus chaud que du café chaud.@brigetoun. Exact.@FM. Merci m'dame Martin. Pour ' qui concerne la phrase, j' partage pas votre avis. J' voulais un effet de « bloc » qui saute à la figure. En posant une virgule et en « ordonnant », c'est l'effet inverse qui se produit, j'ai l'impression en tout cas.@Kouki. D'accord avec toi.@Enfantissages. Ouais, on pourrait dire mais, en fait, c'est uniquement parce qu'elle n'est plus habituée à les voir, donc les remarque avec une acuité exacerbée. J' voulais qu'elle soit un peu perçue par son « physique » aussi. D'abord, la main, puis le nez et la bouche avec une notation qui la « personnalise ». Vous dépassez largement Monch' ce gougnafier insupportable. :))

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  7. >Putain, un régal! « plantée en elle-même comme un pilotis ds un marécage » et « l'odeur soyeuse de la gangrène »…et, et, et… Tous les sens convoqués, le nez, la peau, la moiteur. Toujours le bloc de vie comme un bloc de viande!

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  8. >J'aime beaucoup votre texte et ses descriptions détaillées et colorées; j'arrive à visualiser l'ensemble; belle trouvaille que l'immobilité du chapeau en feutre sur la table! Le fragile équilibre familial rompu, avec ses rancunes, rancoeurs et autres névroses; un quotidien sordide; et au bout, une chambre dans laquelle se trouve l'un des parents et auquel Hélène va rendre une dernière visite. Babeth31

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  9. >J'ai cru un moment qu'elle était aveugle, à compter ses pas dans la cour.J'ai basculé de l'ombre à la lumière, du chaud au froid, du familier à l'adversité, de savoir à deviner ….. C'est d'une richesse ! … sensible !

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  10. >J'aime la sensorialité du personnage qui subit la violence d'une lumière ou d'un café. J'aime cette sensorialité parce qu'elle est décrite par l'auteur de façon empathique. Il ne dit pas « le personnage est ébloui ou englué par etc. » Non, il dit bien : »Les grandes dalles en ciment de la cour éblouissaient. Tout était englué dans une lumière atroce. Les petites plantes grasses alignées au pied des murs ressemblaient à d’antiques poteries vernissées. » Donc il a choisi de laisser penser au lecteur qu'il a les mêmes niveaux de sensibilité que son personnage. Du coup, le lecteur ressent lui aussi cette atmosphère avec la même intensité.Et puis j'ai un faible pour les plantes grasses vernissées comme des poteries, pour le chapeau de feutre et le pilotis, mais surtout, surtout, pour cette phrase terrible qui résume tout ce qui a dû se passer avant, qui se passe maintenant et qui va peut-être continuer après : « on balaie pour toi depuis longtemps ».Bravo, Pittau.

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  11. >@jibé. Le bloc de vie comme un bloc de viande, je prends. Y a qu' ça qui m'intéresse vraiment.@Bb31. Merci, Anonyme31… content que ça vous ait « parlé »…@Isabelle C. On pourrait qu'elle est aveugle d'une certaine façon. J' dirais bien qu'elle n'est plus en phase avec le décor. Merci à vous.@Vinosse. … non plus… :))@AdS. allez, ces plantes grasses, j' vous les offre. Vous pouvez v'nir les chercher après la fermeture… Merci, De Sandre.

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  12. >La force de cette description sensorielle est exactement ce qu'il faut pour évoquer sans en parler de ce qu'il y a derrière. J'ai buté au départ sur les dix pas, en me demandant comment elle pouvait les connaître aussi précisément. Après, j'ai compris.Il y a aussi dans ce texte une grande précision des paragraphes qui communique un effet de progression et accentue – pour moi – son effet.La mise en page du blog la rend bien (ce n'est pas le cas de tous les blogs).Un texte qui marque comme tous les textes sensoriels. Me fait penser à certains livres de Bertrand Visage.

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  13. >Beau texte. Les odeurs sont perceptibles, le décor juste ce qu'il faut pour visualiser et « sentir » chacun des personnages. Le fil rouge, ce maudit café froid. Belle trouvaille.Quand même « l'odeur soyeuse de la gangrène », fallait oser…

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  14. >@jibé. si c'est passque c'est moi, alors…@Gilles. Merci de votre lecture. En revanche, je n'ai jamais lu Visage mais j' vais tenter du coup.@Vinosse. Le décor est de Donald Cardwell.@AdS. Tiens ?@Sophie K. J'offre rien du tout. Elle casque à la fin. :D@AdS. Sans commentaire.@Jonavin. Merci. Oh en osant, je risque rien. Y a personne qui viendra frapper à ma porte à 6 heures du matin pour cette raison. 🙂

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  15. >Vinosse, s'y avait un goût universel pour les couleurs, ça s' saurait. Tu m' fais penser à mon prof d'atelier d' peinture qui, au début d' l'année, faisait la liste des couleurs avec leur signification et leur emploi. Pis y s'est avéré qu'il avait tout faux. La couleur et son utilisation, c'est autre chose qu'une affaire de goût. Donc, ça s' discute, contrairement à ce que dit la fameuse formule. 🙂

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  16. >Cette atmosphère poisseuse me fait penser à Caldwell et à son Petit arpent du Bon Dieu. Une question, Msieur Pittau : qui est le cadavre dans la chambre du fond ?Anna, j'aime beaucoup votre nouvelle maison, chez moi le rose a des tonalités de beige, c'est très reposant 🙂

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  17. >Francesco, de Bertrand Visage, je vous recommande :- Hôtel atmosphère- Education féline (une histoire hyper sensorielle dont le chat est un héros)Anna,je préfère nettement cette mise en page de ton blog. Elle est confortable pour moi en tant que lecteur. L'aspect graphique est sobre et n'assomme pas les textes comme le font certains décors trop présents.

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