>Vases communicants avec Jonavin

>

Le premier vendredi de chaque mois, des auteurs s’invitent dans un échange de textes sur leur blog. Aujourd’hui j’accueille le texte de Jonavin, qui dans le même temps reçoit le mien chez lui.

YAKOUTIE

C’est une frontière boréale qui sépare l’invisible du néant. Où les derniers mélèzes frissonnent avec un blizzard aux manteaux de loup. Une terre de trappeurs, sauvage, repue aux pelleteries de l’hiver. Ce vent-là tanne les conifères avec un racloir d’os dépouillant les âmes. On sent presque l’éternité mordre l’ombre oblique des grands pins tant les aiguilles font briller le ciel résineux.


Déjà la pleine lune éclaire le bois d’œuvre de toute cette forêt glacée. En baliveaux énormes, jetés dans les congères qui, à hauteur des cimes, montent les étoiles à l’échafaud. Car les remuements sont la colère du bourreau : Bajanaj, l’esprit pourvoyeur de gibiers.
Crépuscule encagoulé dans le permafrost du territoire arctique, c’est juste un visage, abandonné aux rudesses d’un peuple endormi.

Pourtant, l’homme a rempli de graisse la bouche du totem pour éviter l’errance. Il a nourrit son âme défunte. Mais tout ce qui houle à la mort ressemble ici aux pires solitudes. Il garde les yeux étrangement ouverts sous sa chapska moutonnée. Rien n’indique dans ses prunelles la limite qui couture le silence à l’oubli. Sinon le mégis des bâches tendues vers l’horizon où scintille encore l’œil jaune d’une lampe fumeuse. Et surtout, la silhouette vivante des chiens dont les buées sonores se sont gangrénées avec le gel meurtrier. Devant les patins croûtés de cuir brut, foulés de neige et de nerfs, la meute reste blottie à vêtir l’hiver, guidant l’attelage vers l’au-delà et ses arpents de steppe inconnue.

De loin, l’ombre s’épaissit. Une peau ensanglantée déroule au dessus des sapinières, une fourrure presque aussi noire que la nuit. Sans les flocons minuscules que le ciel avale dans sa tourbe, on peut croire que les arbres se fondent en squelettes jusqu’aux tréfonds de la taïga. Après l’éclat de la neige sur les ridelles du traîneau, la charpente de l’hiver, découvrant la ligne des trappes, s’invite à la construction d’une clarté qui monte lentement du sol. Dans ces couloirs aux lueurs fugaces, pareils à des trous de lumière que l’on entrevoit dans l’embâcle des rivières gelées, l’attelage semble figé, comme si le temps avait immobilisé là, sa course folle.

En Yakoutie, les diables commercent avec la Terre. Depuis des temps immémoriaux, ils tentent en vain de lui dévorer le ventre.
L’homme a vécu suffisamment longtemps parmi les Evènes pour comprendre les lois chamanes des chasseurs morts. Ceux capables de quitter leur corps et d’aller visiter les territoires infinis de l’esprit. Et dans l’omoplate d’un renne passée au feu, il lui arrive encore d’interpréter un mauvais présage. Les troubles du monde sous les craquelures vernies d’une esquille un peu plus cariée que les autres.

Sa longue barbe se cristallise davantage. Un masque anti-froid laisse apparaître la palanche des yeux  mongols. Comme un regard lourd qui s’affaisse sous le poids de l’éternité. 
Une main sur le timon, l’autre sur le coeur, il ne bouge pas. Chasseur dans son royaume…

Jonavin
Liste des participants :

Publicités

15 commentaires sur “>Vases communicants avec Jonavin

  1. >Récit de voyage, récit de chemin, avancer comme on arrache de l'espace au temps et découvrir. (C'est ce qui me fascine tant chez Conrad). La Yakoutie, c'est pour moi comme les steppes de Mongolie, une sorte de rêve étiré , violent de contrastes multiples. Très réussi, là.

    J'aime

  2. > »… à hauteur des cimes, montent les étoiles à l'échafaud. » »Rien n'indique dans ses prunelles la limite qui couture le silence à l'oubli. »Ce glissement d'une dimension à l'autre me fascine chez vous, Jonavin! Quelle aire ! Le ciselé des mots dans cette ouverture est un vrai bonheur de lecture. Merci.

    J'aime

  3. >Vous maniez l'art des images poétiques. En plus de celles qui ont déjà été relevées, j'ajouterais : »Ce vent-là tanne les conifères avec un racloir d'os dépouillant les âmes. » »Mais tout ce qui houle à la mort ressemble ici aux pires solitudes. »Entre autres.

    J'aime

  4. >@ brigetoun & arf: merci de votre lecture. Un peu de fraîcheur par ce temps de canicule ne peut pas faire de mal…@ cjeanney: vous avez la clim dans votre salon? Sinon je vous l'offre.@ jibé: c'est exactement ça.@ isabelle C.: Non, merci à vous d'apprécier ce petit moment de lecture.@ Kouki: la protection se nomme ainsi. Mais oui, c'est vrai que ça râpe un chouia.@ mlle d'enfer(t): C'est moi qui vous remercie de votre visite. Un grand merci à vous tous…@ caro carito: Une pointe de froid. Juste ce qu'il faut pour rafraîchir.@ Frédérique M: Je sais que j'en fais un peu trop parfois dans l'image poétique. Mais rien à faire, je ne peux m'empêcher. @ anonyme: Sursaut d'indignation. Cet espace est donc pour vous. En tout cas merci de votre franchise. Et à bientôt j'espère.@ Anna de sandre: Un grand merci à toi pour cet échange que j'ai grand plaisir à partager.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s