>Vases communicants avec Lignes de vie

>

Pour ce premier vendredi du mois, dans le cadre des Vases communicants, j’accueille le texte de Lignes de vie, qui dans le même temps reçoit le mien chez lui


LA LAME 

Le garçon se regardait dans le miroir. Il examinait ses joues, son menton, son cou. Derrière lui, les mouches vrombissaient dans le vestibule et la cuisine attenante. Les lanières rouge-blanc-vert du rideau de l’entrée découpaient des rais de soleil bruts, figés dans le grain des tomettes. Il ouvrit une porte de l’armoire de toilette, en sortit une bombe de mousse à raser et un rasoir mécanique qui tintèrent quand il les posa sur la tablette devant lui. Penché sur le lavabo, il attendit l’arrivée de l’eau chaude. Son dos bougeait sous sa chemise et sa nuque était trempée de sueur. Il portait un jean si usé que sa trame laissait voir sa peau. Ses pieds étaient chaussés d’espadrilles dont saillaient des bouffées de corde. Il avait quatorze ans.

À deux mains, plusieurs fois, il mouilla son visage. Puis, il agita la bombe. Méticuleusement, il étala la mousse mentholée sur chaque partie de ses joues et de son menton. Son cœur tapait dans ses côtes et faisait palpiter le tissu de la poche pectorale de sa chemise. Il rinça ses doigts sous le robinet et saisit le manche strié du rasoir. Se dressant à nouveau sur la pointe des pieds, il se rapprocha du miroir et posa la lame dans le creux à la jointure de son cou et de son menton. Précautionneusement, il tira le rasoir le long de la courbe qu’il tendait en relevant la tête. La lame glissait sur sa peau avec une facilité qui l’étonna. Contre le lavabo, il sentit le brusque éveil de son membre. Sa verge avait durci si vite qu’elle lui faisait mal.

Après avoir séché son visage avec l’essuie-mains, il remarqua le soudain refluement de son épiderme sur ses joues. Il rangea la bombe et le rasoir et, traversant le vestibule, alla à la porte où, debout dans les lanières du rideau, les yeux battant sous le choc de la lumière, il regarda la cour ocre trempée de soleil, l’épaisse tranche du bitume de la route, les toitures rouges et les murs aveugles de l’arrière des maisons du hameau et, à l’horizon, la silhouette de la ville. Enfonçant ses mains dans les poches de son jean, d’une seule enjambée, il entra dans le soleil. La rosée de sang qui suintait au creux de son cou brilla dans la lumière crue.
.

Gilles Bertin
Publicités

15 commentaires sur “>Vases communicants avec Lignes de vie

  1. >cela me rappelle la première fois que je me suis rasé, je n'avais pas encore de barbe mais du duvet. Avec le Solingen de mon père (en cachette bien sur), il était beau ce rasoir avec une inscription dessus que je ne comprenais « Solingen etc…. ». Mais je ne me souviens pas d'avoir eu « le bras » tendu…. belle journée. Bises !

    J'aime

  2. >Je vois (et j'entends!) très bien les lanières rouge-blanc-vert qui faisaient danser les rayons du soleil au moindre souffle d'air… Celles des vacances de mon enfance cachaient les « cabinets » sous le préau et avaient deux couleurs en plus des tiennes: le jaune et le bleu.Comme d'habitude, du très beau Gilles Bertin!

    J'aime

  3. >Je suis sensible à l'image de l' ado avec ses espadrilles, la lenteur du geste appliquée, les lannières qui rappellent les lames du souvenir.C'est toujours beau un ado qui part dans le soleil.

    J'aime

  4. >@Brigitte : Ce n'est donc pas des vases mais un seul !… @Patriarch : « Solingen »…… on dirait une chanson de Barbara@Frédérique et Brigitte : homme/femme, début/fin, des symétries que je n'avais pas vues@Epa : pour la couleur des lanières, je n'ai pas trouvé d'image sur le web (d'habitude on trouve ce genre de truc) mais 5 couleurs ça ferait beaucoup !

    J'aime

  5. >D'accord avec Frédérique M., un étrange et bel écho entre vos deux textes, le brut du quotidien taillé par deux orfèvres qui cherchent à en faire apparaître les bonnes facettes, celles qui brillent, celles qui coupent, superbe échange!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s