L’ombre a tourné #2

 A l’époque où j’ai  écrit ce texte, j’aurais aimé trouver cette illustration de Luc Lamy pour l’accompagner :


Luc Lamy



J’ai du mal à décrire ce moment où William Cosne a décidé de ne plus venir nous voir. Je visualise à peine le gros insecte noir à cause du soleil d’automne rasant le mur derrière son visage tourné. Et puis, la trace laissée sur le crépi après le bruit sec et mou de son espadrille était légère, alors pourquoi ne pas dire que c’était tout autre chose : le ricochet d’un caillou de l’allée après une marche arrière un peu brusque, l’empreinte d’une vieille pluie, ou pourquoi pas le choc d’une balle de caoutchouc noire, répété avec force et précision par un bras jeune et longtemps fatigué par sa raquette ?

J’ai servi à nouveau à la tablée des verres d’antésite et de Jurançon, et le beau-père riait toujours, jambes écartées et tapant sur ses cuisses, Madeleine voulait absolument aider au service et ne servait à rien, accablée par la chaleur et les descentes remarquées de son mari, mon frère faisait semblant de lire le mode d’emploi d’un nouveau jouet pour sa fille, et les chats toléraient le chien de Belle-maman en le tenant à distance raisonnable, l’un couché de tout son long près de la table du jardin, et l’autre sur le rebord de la fenêtre, prêt à lui sauter au garrot en cas de rapprochement indécent des reliefs de l’assiette de charcuterie.

J’ai remercié William pour son « courage » mais il savait que les insectes ne m’indisposaient pas. Je crois que c’est là que j’ai su – les pieds nus dans l’herbe brûlée par l’été et lourde des excuses que je ne lui ferai pas –, qu’il n’exposera plus au village ni ses toiles ni ses manques de force et d’appétit. Deux, trois, quatre jours passeront, remplis des gestes qui vous paraissent quotidiens quand je les exécute avec peine, et donc vides comme des sacs à pain et des corbeilles à linge exposés dans une boutique « pour la maison ».

Puis, ce sera un silence plus insistant de l’autre côté de sa porte qui me donnera l’alerte. Je m’étonnerai de ne pas avoir entendu le bruit du portail et je trouverai probablement les clefs de sa voiture sous le pot fendu de l’aloès (il sait que je passe bientôt mon permis de conduire).

Je regarde la ligne de son dos et de sa nuque tranchée par son tee-shirt rouge et je serre les poings. Je ne sais pas retenir, empêcher ou forcer, mais je sais que les proches cessent de l’être avec de la volonté et le retour des lundis.
L’ombre a tourné, et les invités miment le contenu d’une conversation vulgaire et stérile. L’horizon bouché par les toits sera demain à la même place… Moi aussi, probablement.

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8 commentaires sur “L’ombre a tourné #2

  1. Cela me rappelle mon séjour en N-Calédonie. Je me suis endormie en tenue de bain à l'ombre, mais l'ombre a tourné et ce sont mes cuisses brûlantes qui m'ont réveillé… pendant plus d'une semaine j'avais du mal à supporter le bleu de travail.. quand j'enlevais la peau « cuite » on y voyaient les pores des poils.. Et oui, l'ombre avait tourné… Le plus important coup de soleil que j'ai eu en 1 an…belle journée chez toi.Amicalement…

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  2. ADS :Les compositions de Luc débrident pas mal l'imaginaire. Elles peuvent, toutes, vous inspirer. Mais,vous devrez passer le turbo, au prix de l'abandon de la méticuleuse obstétrique de vos textes. Tant mieux pour nous.Celui ci est,certes, une tranche de vie . Il est surtout la description d'êtres en tranches, habités par des pulsions mal contrôlées et admises. Ils obéissent à des logiques internes contradictoires mais impérieuses dans lesquelles les correspondances entre eux sont non-dites. La tendresse , la vacuité, le besoin de garder des racines concrètes, le Jurançon, ici, entre autres, forment un brouet dont je ne dis pas qu'on en mangerait mais dont la recette fonctionne. Votre écriture traduit bien cet état tensionnel qui pousse votre personnage à agir et dans le même temps le retient, jusqu'à ressentir un regret satisfait. Le regret , une sensation , qui exsude , souvent, comme s'il existait une logique du regret comme il existe une logique d'échec. Cette écriture sait, aussi, trainer dans une introspection boudeuse,adolescente.

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  3. Fine écriture, fort caractère.:0) « les proches cessent de l'être avec de la volonté et le retour des lundis », y'a pas mieux pour mettre K.O. tellement c'est vrai, et bien écrit.

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  4. Comme Sophie K., pour la citation.C'est un peu agaçant ces phrases dont l'évidence percutante nous ramène à notre incapacité d'en jamais trouver d'aussi fortes.Belle ambiance. Et on sait très bien de quoi tu parles.

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  5. Quel plaisir de te lire. Sensuel. Et toujours ce manque dans le texte qui fait ton style (toi tu en as un). Tu n'expliques pas ce que font les êtres, jamais un poil de justification de l'auteur cherchant à expliquer le pourquoi du comment, alors moi je suis total dedans.

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