Un festin en hiver

Le regard préoccupé de Clara Guillaume ajoutait un filtre troublant à la découpe des rues et des habitations de la ville où elle avait rendez-vous.
V. somnolait sous des congères fraîches et un épais vernis de glace, et pourtant les maisons les plus anciennes ne sentaient plus le vieux mur mais puaient, l’urine des chiens était plus âcre encore, et des relents de vin, de bière et de sangria s’accrochaient et collaient un peu partout, circulaient et caressaient même les corps comme des tissus humides et écœurants.
La femme, nouvellement arrivée, avait le nez saturé et cherchait ce qui provoquait ce changement encore taiseux dans un village d’ordinaire assoupi dans les draps de ses messes. A sa dernière visite, la tension venait d’elle et balayait un espace invisible à mesure de sa marche dans les artères de la ville moyenne, mais aujourd’hui une inquiétude qu’elle n’arrivait pas à localiser freinait sa progression. Venait-elle de l’extérieur ou de son déplaisir à revoir sa sœur, elle préférait ne pas le savoir encore.
Les ruelles étaient inégales et piétonnes. Le froid fronçait les sourcils et gerçait les peaux, amplifié par les vieilles maisons humides dans ces goulots qui ne chauffaient pas assez vite. Dehors, les ponts gelés offraient un miroir tendu au soleil puis à la lune indifféremment, et traçaient des courbes blanches sur le fleuve ralenti et assourdi par une fine couche de glace.

Enfant, Clara Guillaume ne voulait pas devenir institutrice. Ni coiffeuse, ni infirmière. Juste parler aux arbres et enterrer ses mèches de cheveux dans un pilulier sous des rhubarbes. Une fois, elle avait soigné un chien sans collier avec de la Bétadine. On la crut bonne pour des études de vétérinaire. Elle ne voulait pas non plus être pilote d’avion, cosmonaute ou pompier. Ni pute ni clocharde, précisait-elle à quinze ans en triplant sa quatrième de collège. Elle ne regretta pas de n’avoir pas découvert le vaccin contre la rage, créé une entreprise ; fait voter une loi ; tenu de journal ni même eu envie de partir au fond de l’eau avec des cailloux dans les poches de sa robe.

On lui reprocha plus tard devant des zincs de refuser les repas chauds, les douches et les chambres collectives proposés par les centres sociaux, mais le mois dernier elle avait fui : un dortoir bruyant, des femmes à cran d’arrêt dans les mains ; le vol de ses chaussures ; un bol d’eau claire teintée ; la vermine ; les puces et la merde ; les douches humiliantes et l’expulsion à sept heures du matin.

Pendant quelques semaines, elle avait cuit sur un réchaud à côté d’une tente des restants de coquillettes, qu’elle versait ensuite dans une assiette minuscule jusqu’au ras du bord. Trop peu de bouchées pour son estomac.

Il y a quelques jours, l’assistante sociale de secteur lui avait passé une communication improvisée sur son portable. Dans le récepteur on battait le briquet, une blonde grésillait et Clara avait cru sentir l’odeur de la fumée qu’on recrache chez son père. Elle en avait eu les larmes aux yeux. Elle avait dépouillé et terminé les derniers mégots d’un cendrier dans un bar la veille au matin.

Le vieil homme au téléphone n’était pas content. Il mangeait toujours ses chocolats liégeois de la même manière : « D’abord j’attrape délicatement un nuage de chantilly à la surface, qui fond rapidement sur ma langue. Puis je creuse un puits dans le chocolat noir et remonte une cuillerée à ma bouche que je retourne en fin de course. Et seulement après je termine en mélangeant le blanc et le noir. Toujours. Sauf à midi. je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai voulu commettre une folie et mélanger directement après avoir retiré l’opercule. C’était nul ! Aucun plaisir. Je peux te dire que je passe une journée de merde. Quand est-ce que tu viens me voir ? »

Clara craqua une allumette à l’abri du vent glacé sous un porche couvert de graffitis. Une fan de BD japonaise aux paupières peintes en rouge lui avait offert son paquet de cigarettes à peine entamé comme ça, pour la beauté du geste ou parce que son air d’absente au monde lui parlait, et ça l’avait fait se sentir vivante pour au moins le temps de toutes les fumer, le temps d’apaiser ses manques.

Puis elle s’arrêta devant une boulangerie, dont les vitrines s’étendaient sur un bon quart de la rue. Elle regarda les viennoiseries avec hésitation, tandis que sa petite monnaie rendait la paume et la face antérieure de ses doigts un peu moites (malgré le froid précoce et inhabituel), et renonça quand elle vit qu’elle n’aurait pas assez d’argent pour payer. Dommage, les pains aux raisins la faisaient particulièrement saliver.

Le retard de sa sœur devant la fontaine de la mairie était responsable de son éloignement de leur lieu de rendez-vous, plus que cette pulsion qui la prenait à chaque fois que la possibilité de croquer ou dévorer se présentait à elle. Une pulsion toujours bien accueillie, malgré la faim qui remplaçait sa gourmandise depuis son éviction et son actuelle précarité. Avoir de l’appétit, c’est ce qui lui avait donné envie de traverser sa vie en ouvrant largement la bouche, et ceci depuis qu’elle avait rampé jusqu’aux seins autrefois généreux (et lâchés tardivement) de sa mère.

La neige tombait encore. Ses flocons, secs et légers, mordaient les peaux tièdes en fondant, donnant des plaisirs furtifs aux passants alanguis par la précocité de cet hiver. Clara s’était rapprochée de la fontaine et fumait bruyamment quand sa sœur lui tapota l’épaule.

« Allons vite chez moi, avant que le gel ne prenne nos poumons. » Puis elle désigna la cigarette en relevant le menton et rectifia : « Enfin, les miens, parce que les tiens à mon avis sont déjà pris. » Et elle ouvrit la marche en ajoutant : « Pas de ça dans ma maison, bien sûr. »

Clara, le visage fermé, la suivit jusqu’à sa maison dont elle avait franchi le seuil quelquefois, et c’est avec fatalité qu’elle renoua connaissance avec des pièces sobres et dépouillées, aux tons neutres (si on excluait la cuisine aux couleurs mauresques), et à l’odeur d’encaustique qui se dégageait des meubles. Un peu étourdie par la faim et la gêne d’occuper le territoire d’Esther, elle s’assit dans un fauteuil tapissé de toile de lin. Il était positionné entre un des angles de la cheminée et la grande porte-fenêtre qui éclairait violemment le salon pendant les mois aux journées longues, mais permettait d’économiser les lumières artificielles quand les jours raccourcissaient.

Son manteau séchait à même le dos d’une chaise sortie de la cuisine, devant la cheminée que son ex beau-frère avait achevé de dessiner et d’ouvrir une semaine avant leur séparation — détail qu’elle connut plus tard, pendant le dîner.

Le silence qui précède les discussions redoutées déconcentrait l’une et apeurait l’autre, étirant les minutes d’un point à l’autre du salon comme le fil d’un étendoir qui attendrait que la famille lave son linge.

« Bon Esther, qu’est-ce que tu me veux, pourquoi m’as-tu fait venir chez toi ? Ton texto disait « j’ai besoin de toi » : euh… je ne te cache pas que c’est un peu léger. »

Et, disant cela, Clara entreprit de taquiner les peaux autour de ses ongles, en évitant de regarder sa sœur. La neige s’empilait sur le bord des fenêtres, et son niveau montait si rapidement au milieu de ce mois de novembre, qu’Esther eut un éblouissement, car elle pensa au niveau de la mer grignotant le long des hublots d’un bateau qui ferait naufrage. Elle resserra son gilet en croisant les bras et fixa le feu qui dégageait un peu de fumée. Il avait été mal préparé, sans petit bois ni jours assez ouverts entre ses bûches grossièrement croisées, aussi la chaleur de l’âtre restait suffisamment tiède pour ne pas rallumer les radiateurs, mais ne l’était pas assez en revanche pour qu’on se laisse aller au bien-être.

« Je veux que tu me fasses des kefta. La recette de Papa. Exactement la même. Tu m’en fais la valeur de deux saladiers, et je t’héberge gracieusement pendant deux mois. »

Elle dit cela et ce fut presque tout : «Oui, un par saladier », ajouta-t-elle vulgairement, juste pour le plaisir de se faire sourire avec un humour cynique et facile.

« Tu l’as vu, la maison est une toulousaine, donc au bout du couloir il y a la porte du jardin, et sur la droite la chambre de Lucas, qui est à Grenoble depuis la rentrée. Je sais que tu me prends pour une dingue, mais je veux ces kefta, et il n’y a que toi qui sais les faire. »

Clara leva brièvement les yeux, dans lesquels sa sœur aperçut un éclat qu’elle prit pour de la haine sur ses pupilles voilées par la tristesse, puis elle sortit du fauteuil pour venir appuyer son front contre le carreau glacé et embué de la porte-fenêtre la plus proche de la cheminée.

Esther, la femme de la famille qui avait tracé la cartographie d’une carrière brillante, aux lignes tirées dès l’âge de sept ans malgré un foyer friable, l’extirpait fréquemment de sa fange. Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un autre mouvement pendulaire à ses marches.

Jamais par bonté, les sœurs ne s’accordaient pas, ne s’aimaient pas, mais pour montrer au père – en le lui faisant toujours savoir par des appels téléphoniques grossiers – à quel point il était défaillant.

C’était la première fois qu’Esther ne trouvait pas un prétexte plus sérieux pour venir en aide à sa sœur, mais cette dernière allait accepter et rester discrète, car elle se savait enceinte, et son corps réclamait de vivre cet état de grâce jusqu’à son terme.

Quand Clara sortit les courses du panier à provisions, et sans avoir besoin de revoir sur des images mentales les lieux qu’elle avait squattés, elle eut une sensation qu’elle put définir comme vraiment nouvelle : elle estima qu’elle était détendue et réceptive à ce qui l’entourait – en position d’accueillir les bienfaits d’une stabilité de quelques semaines, des murs épais et une porte solide, des objets, des ustensiles, des appareils, et des contenants munis, pourvus, réassortis, réapprovisionnés dès que besoin.

Elle posa la main sur son ventre, sur son fils – car elle le devinait garçon –, en croyant déjà sentir sous ses doigts qu’il se régalait du pain aux raisins qu’elle s’était finalement offert sur la monnaie des courses, et termina de tout ranger, gardant sur le plan de travail de la cuisine les ingrédients nécessaires à la préparation des kefta.

Esther était partie travailler après lui avoir confirmé qu’elle ne souhaitait toujours pas apprendre à cuisiner, donc elle pouvait les faire sans elle. C’est en cherchant et farfouillant que Clara se familiarisa avec la cuisine à l’équipement minimal, et elle commença la préparation des boulettes.

« D’abord, tu demandes au boucher un kilo de viandes hachées : soixante-dix pour cent de bœuf, et trente pour cent de mouton », disait toujours son père – elle avait doublé les quantités pour ce soir –, « et va chez les arabes, les français ça les fait chier de changer la lame du hachoir entre chaque viande. » Les mains propres, Clara semblait écouter son père, chuchotant à son fils : « tu l’entends, Mathias ? », plongeant ses doigts dans le hachis qu’elle mélangeait dans le saladier avec de l’huile d’olive, du citron, de l’ail écrasé, des graines de fenouil, du cumin qu’elle prononçait « kmoun », un peu de sel et de la harissa. Elle n’avait pu se retenir d’en prélever un peu, de goûter à même le saladier la viande crue et pas encore macérée, et c’était comme à chaque fois qu’elle faisait une démonstration de cette gourmandise devant son père d’habitude indifférent à sa fille aînée : il était admiratif de son appétit, et c’était cette valeur ajoutée à son goût pour la cuisine méditerranéenne qui donnait à Clara une satiété qu’elle ne retrouva pas dans sa vie de femme. Les sourcils levés de son père, sa bouche pincée sur un sifflement exclamatif, et parfois même un clin d’œil approbateur qu’il ne contrôlait pas toujours : oui, elle avait reçu des démonstrations d’affection pour ces uniques occasions, et dans la joie à chaque fois. Et quand il l’a mise à la porte, qu’elle a chuté avec méthode sur les quelques opportunités offertes mécaniquement, et que son estomac a étréci pour lui montrer la différence entre la faim et l’avidité, c’était pour lui désigner en quelque sorte la place qu’il voulait vraiment qu’elle occupe, à savoir ni à sa table, ni à celle d’autres, et encore moins qu’elle se fasse la sienne propre dans le moindre quelque part. Elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit, survivre une élaboration épuisante et constante de recettes successives, se réveiller en vie, sans maladie ni blessures, le soulagement qui remplaçait le plaisir d’un estomac comblé.

Esther se déchaussait sur le seuil de la maison, et tapait les semelles de ses chaussures contre un des murs pour décoller la neige compacte et gelée, quand sa sœur déposa les boulettes de viande dans le fond d’une poêle très chaude.

Esther la remercia en prenant place à table, lui fit compliment pour l’excellence de ses kefta avec des commentaires favorables sur le goût et la cuisson, puis resta longuement silencieuse. Clara dévorait le contenu de son assiette, la torchait au pain de maïs pour se régaler du jus puis se resservait, piquant la pointe de sa fourchette dans les boulettes pour les sortir facilement du saladier. L’odeur de gras et d’épices et les fumées de la cuisson persistaient doucement malgré la fenêtre de la cuisine entrouverte, et Clara regardait parfois Esther à la dérobée à travers cette brume parfumée qui ne la lui rendait pas plus proche, mais du moins adoucissait ponctuellement son jugement sur cette sœur dont elle croyait toutes les ambitions comblées.

L’âge imposant au fur et à mesure ses concessions et ses pertes, elle ne ressentait plus ni rancune ni mépris. Pas de reconnaissance non plus, l’altruisme d’Esther lui servait à se valoriser aux yeux du père, mais sans approcher le pardon ni l’indifférence, son cœur et son esprit arrivaient à s’apaiser, et davantage encore à présent qu’elle allait devenir responsable de quelqu’un.

« Mon mari m’a quittée, tu l’auras compris, je suppose », dit Esther avec une bouche dure tandis que Clara plongeait à nouveau sa fourchette dans le saladier pour manger les derniers kefta. Esther pour sa part avait repoussé son assiette après la troisième boulette.

« Il y a six mois, un peu après que les médecins ont diagnostiqué le stade trois du cancer des poumons de Papa », précisa-t-elle, sur le ton qu’elle aurait pris pour informer que sa maison avait une mention un peu faible sur son écocertification. Elle observait Clara qui torchait à présent le saladier, puis elle se leva et ferma complètement la fenêtre, pour ne pas qu’elle voie l’agacement qu’elle ressentit après l’avoir vue téter ses doigts enduits de graisse. Elle regagna sa place après avoir débarrassé la table et servi le dessert (des yaourts et quelques fruits), et affronta Clara qui curait ses dents avec sa langue et contemplait le mur carrelé d’un panneau d’azulejos au-dessus de l’évier.

Clara ne savait pas si elle était repue, mais toute son attention allait à son petit gars, et elle sentait que lui avait assez mangé, ce qui lui suffit.

« Tu m’emmerdes, Esther », lui dit-elle pour commenter son annonce. «Papa et toi savez claquer des doigts les rares fois où je vous manque (elle poussa un ricanement dans un souffle bref), et quand vous en avez marre vous me remettez sur le macadam avec un coup de pied au cul.»

Esther inspira car elle avait l’intention de protester, mais elle se ravisa et prit appui sur ses coudes pour poser sa tête dans ses mains jointes. Le froid dehors parut se densifier, comme s’il aspirait l’air de la cuisine pour s’alimenter. C’était visible au givre qui recouvrait tout ce qui était sans chaleur : vitres, zinc, tuiles, clôtures ; et aux gouttes qui ne tombaient plus du toit, freinées dans leur course et alignées comme des pampilles. La respiration des deux sœurs devint pénible et Clara commença à trembler.

« Tu veux quoi, que j’aille le voir ? Allez vous faire foutre tous les deux. Je m’en cogne de savoir qu’il va clabauder.

– Clara, arrête avec ta grossièreté bon sang, tu réagis toujours comme une morveuse , c’est vraiment pénible ! Va le voir, qu’est-ce que ça te coûte ? Je t’emmène à l’hôpital, je t’attends dans le couloir et on revient ici. Ça prendra un minimum de temps dans le maximum de vide de ta vie. C’est correct, non ? » Esther avait répliqué en forçant un peu sur sa voix, et elle eut mal à la gorge. Elle toussa puis déglutit, mais la légère douleur restait, alors elle ne fit rien de plus.

« Non. Il va mourir, et grand bien lui fasse, réagit Clara. C’est la vie, et ça va nous arriver à tous. J’attends un enfant, ma vieille, je vais déposer dans quelques mois un paquet de chair palpitant et avide sur cette terre pourrie, et je veux juste m’occuper de lui sans me rappeler que je viens de quelque part. Son père à lui est oubliable, à tel point d’ailleurs que je ne sais même plus qui c’est, mais j’espère quand même que ce gosse va énormément lui ressembler et n’aura pas le grand nez et le lâche égoïsme de Maman dont tu as hérité, ni mes cheveux filasses et ma gloutonnerie qui me rappellent constamment que je suis la fille de mon père. »

Esther était à présent adossée à sa chaise, et elle avait croisé les bras. Les sœurs Guillaume ne se quittèrent pas des yeux, assises l’une en face de l’autre, mais voici qu’arrivée l’heure des doléances, Esther sortit de table pour renoncer à enfreindre le règlement de la famille. Rédigé autrefois par un couple immature et sans grâce, il avait poussé les enfants précoces à remonter à toute vitesse les pentes raides en bas desquelles leurs parents les oubliaient régulièrement, ou à contrario pour Clara, à se pelotonner contre un des talus, en attendant que les aléas de la vie lui tricotent une couverture, et il enjoignait chacun des membres à laisser les abcès vieillir et se calcifier.

Clara l’entendit s’éloigner dans le couloir, puis un bruit de clefs qu’on soulève, la porte d’entrée, celle du garage, enfin le moteur qui tourne à l’arrêt avant que la voiture à peine tiédie ne glisse sur ses pneus enchaînés dans la neige fraîche et craquante. Elle alluma une cigarette malgré la consigne et choisit entre deux bouffées de ne pas rester dans la maison de sa sœur. Elle aperçut, en rouvrant la fenêtre de la cuisine pour dissiper la fumée du tabac, un oiseau aux pattes enfoncées dans la poudreuse, posé à même le sol à droite du portail, et qui semblait l’observer, la tête légèrement inclinée, comme étonné qu’elle soit encore là, et cela lui rappela le matin où leur mère les avait quittés pour suivre un homme plus viril que son mari. C’était le matin d’un jour de neige, et un oiseau semblable à celui-ci avait lui aussi paru assister à son départ – comme elle-même à présent s’apprêtait à le faire –, avec le même air surpris.

C’était une famille où l’on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-mouton avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes.

Clara adressa un remerciement silencieux à l’oiseau : à une heure de route, peut-être le double si elle peinait à trouver des conducteurs pour la voiturer sur le trajet ardu qui l’attendait, elle rejoindra un foyer de mères isolées. Mathias grandira avec une mère, et cette ambition inhabituelle lui ouvrit l’appétit.

C’est alors qu’elle eut à nouveau envie de manger, et elle se souvint de l’autre saladier. Esther l’avait réservé dans le réfrigérateur, et elle comprit au même instant l’objet qui avait motivé sa requête étrange : elle avait prévu que Clara ne viendrait pas dire au revoir à leur père, mais elle pourrait faire croire à celui-ci qu’à défaut de pouvoir venir le saluer, Clara lui avait préparé des kefta en guise d’unique et ultime cadeau.

Elle sortit le saladier, ralluma sous la poêle au moyen de son briquet, et fit cuire toutes les boulettes de viande. Elle les arrosa ensuite du jus d’un citron frais et les dévora toutes, avec sa gloutonnerie habituelle et aussi la voracité d’une femme enceinte. Il s’agissait en cet instant de choisir entre nourrir son père ou nourrir son fils, et le poids du silence, et les blancheurs qui trouaient la nuit si froide donnaient encore plus de valeur à ce choix, à cet acte de manger comme pour dire à son fils : « regarde comme je t’aime, regarde comme je prends soin de toi, regarde comme nous ensemble, c’est le début de quelque chose de différent. »

Elle s’essoufflait et fatiguait à mesure que son estomac s’alourdissait, qu’une légère indisposition la contrariait, mais c’était pour elle une sensation de bien-être, les premières manifestations d’un bonheur qui s’installait dans son ventre à côté de son fils, comme un petit frère.

Elle nettoya la vaisselle et rangea la cuisine, enfila son manteau, récupéra son bagage intact dans la chambre de son neveu et referma calmement la porte de la maison.

Il s’était remis à neiger, cette fois-ci des flocons lourds et drus, qui recouvraient déjà les traces de sa sœur. Le monde n’était plus vaste ni effrayant, il était rectiligne d’un point à un autre, d’un désir à un assouvissement, d’un rêve à un accomplissement, d’un appétit à une satiété, et le nom des Guillaume ne s’effacerait peut-être pas dans la neige.

Clara posa les mains sur son ventre avant de se mettre en marche et murmura avec cette tendresse nouvelle qu’elle se découvrait :

« Viens, Mathias, on rentre chez nous. »

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21 commentaires sur “Un festin en hiver

  1. Un nouvelle riche, assez « dents serrées » je dirais, pour exprimer une violence sourde, rentrée.
    A certains endroits, je dois avouer cependant ma perplexité devant tes choix de ponctuation. Des discussions intéressantes en perspectives (car oui, nous pouvons causer des heures sur l'emplacement d'une virgule).

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  2. L'histoire est si sensuelle et sans rapprochement plus poussé que cette distance diplomatique — un bloc — ces deux femmes si farouches (pourraient s'étreindre !), déterminées, que mon malaise (ma mauvaise conscience ?) face à la SDFitude s'est muée en un intérêt pour cette étrange égalité entre elles, un regard différent (voire une découverte) sur la situation de Clara. L'idée de deux soeurs à l'opposé de la réussite, de la maternité et de la filialité, est un super thème.
    Concernant les questionnements de Frédérique sur la ponctuation, je n'ai pas de mon côté été perturbé dans ma lecture (l'effet d'une mauvaise ponctu). J'ai beaucoup beaucoup aimé les paragraphes courts, des longs auraient sans doute donné un aspect chiant à cette nouvelle.

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  3. je ne suis pas un critère, mais je trouve l'expression « dents serrées », extrêmement juste, la violence et la douleur cernées par la tendresse de l'attention portée à tous les détails extérieurs. On est pris.

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  4. « Viens Mathias, on rentre chez nous » …..Cette parole conclusive exprime la condition assumée de Carla dans son quart-monde, elle ne lâche rien de ce qui fait sa vie. Elle est galet, roulé par un destin tracé sans trajectoire définie; Elle a appris les rudes lois de la survie minimale, elle a substitué à sa gloutonnerie gourmande, l'appétit de vivre. Enfants de trop dans un foyer sans chaleur,abandonnés par la mère, ils se sont nourris au lait de la haine. Carla a fait le dos rond, cherchant le moindre signe d'affection, devenant gloutonne pour plaire au père, Esther s'est battue pour sortir de cet enfer. Une épaisseur d'incompréhension les sépare.
    La forme employée par l'auteure installe une distance, une sorte de schizophrénie. Carla sent et vit la ville comme tout un chacun. Ses galères sont décrites d'une façon quasi clinique. Les rapports entre les deux sœurs sont rapportés sans sensiblerie. Le cadeau de la maternité éveille à des sentiments de joie qui semblaient , inconnus; Ce texte bouscule les « à priori », classifiés…Il est assez proche de la dure mais vraie loi de la vie depuis le début des temps, depuis que les femmes enfantent, dans le confort ou l'inconfort, dans la paix ou la violence…Ce texte pourrait être porté au théatre, il arrive que Godot débarque….La surprise est qu'il ne s'incruste pas, mais se barre. La seule paix qui vaille est sa paix intérieure, le reste ,foutaises, vie ou mort comprises.

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  5. C'est bon, (je ne dirais pas : un festin !), mais ça passe bien, cette lecture, ça glisse et c'est plein de goûts pour l'humain, pour les choses, surtout pour le récit, c'est ce qui est agréable, car une nouvelle, en effet, n'est pas une thèse ni un traité de sociologie, ni un témoignage. Vous êtes donc un écrivain ! ou en bonne voie d'en être une ! bon courage
    (une petite chose que ne n'ai pas comprise, ou du moins que j'ai un peu de difficulté à ingurgiter : Esther renonce à enfreindre le règlement… c'est à dire qu'elle laisse l'abcès vieillir… en quittant la table ? c'est plus compliqué que le reste, comme chemin, mais bon… ! c'est pas moi qui fait le menu !)

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  6. Je reviens car je crois m'être mal exprimé : j'apprécie cette phrase, d'autant que je crois l'avoir comprise, simplement j'ai dû la lire trois fois pour être bien sûr ! tant pis pour moi.

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