Un froid sec #3

© John Divola

« (…) Elle descendit une jupe longue et repassée sur ses jambes de marcheuse.
Cet accoutrement inhabituel montrerait à Mutter ce qu’elle voulait lui faire croire.
La sensation nouvelle du tissu caressant ses cuisses à chaque mouvement et l’ivresse de l’ouverture sous la corolle inversée — qu’elle n’avait pour ainsi dire jamais goûtées auparavant — l’embrasaient si violemment qu’elle voulut remettre un de ses sempiternels pantalons. Ce qu’elle lut dans son regard et sur son visage l’en dissuadèrent pourtant. Sincère ou flatteur, le miroir de la salle de bains méritait qu’elle le nettoyât d’un trait de vinaigre blanc pour le remercier.


Elle voulait voir l’agacement de Mutter ; qu’elle constate combien elle ne lui ressemblait pas et que c’était une victoire pour elle d’aimer à ce point se sentir vivante. La savoir épanouie loin d’elle allait tellement la contrarier qu’il suffirait à Coline de la menacer vaguement pour qu’elle arrête enfin de la harceler.
Elle rinça les résidus de poudre dans le lavabo, frotta un peu de parfum derrière ses lobes et sur ses poignets puis remercia mentalement madame Gilbert d’avoir laissé à son insu des affaires à sa disposition. La jupe de la vieille absente tournait un peu à la taille de la squatteuse, ce qui la laissait respirer de tout son ventre.
Yaël ne reparut pas et elle ignorait s’il était encore dans la maison.

Une fois chaudement  couverte des lainages nécessaires, Coline referma doucement la porte d’entrée derrière elle et récupéra le faitout encore chaud qu’elle avait déposé sur la plateforme du petit perron avant de se mettre en frais.

Elle emprunta la voiture du vieux Gattegno pour l’occasion. Elle avait laissé la soupe de viande et de haricots blancs sur sa table de jardin et démarré la Volkswagen dont les clefs se trouvaient sur le tableau de bord. Après une imitation de toux et trois hoquets, la voiture poussa de petits cris de bête. Coline prenait son temps pour allumer le chauffage, tourner le bouton sur la fonction dégivrage et gratter le givre épais sur les vitres, les pare-brise et les rétroviseurs.
Le plaisir de ce rituel lent et ingrat lui semblait inestimable. Jamais elle ne verserait d’eau chaude pour expédier la corvée. Il suffisait de grignoter centimètre par centimètre sur le froid, l’hiver et son ensevelissement pour triompher sur la mort.
Coline termina la corvée avec entrain et s’engagea sur le chemin enneigé. Elle se compara à un chasse-neige et se mit à siffloter.
Elle ne croisa personne à cette heure tardive et se gara discrètement derrière la maison de Mutter.


Elle considérait la bâtisse à la lumière nouvelle de l’autonomie et de l’apaisement  que la ferme des Gilbert lui avait apportés. Elle semblait demander à la demeure la permission de franchir son seuil comme s’il était une limite contenante qui risquerait de se rompre à mesure que la jeune femme mettrait un pas devant l’autre, laissant ainsi peut-être déborder à l’extérieur — c’est-à-dire à la vue de qui passerait là fortuitement et s’empresserait de les révéler au monde — les travers et les turpitudes cachés dans les cahiers intimes, sous le linge de corps (entassé à même le sol dans la chambre de Mutter et dans la salle de bains) et dans les recoins laissés à la saleté des jours oisifs.
Coline voulait arrêter son regard sur de la beauté juste avant la confrontation et pour cela, n’importe quelle image-talisman ferait l’affaire : un écureuil courant sur un tronc tête en bas, les ondulations dans une canopée sous le bercement du vent ou simplement une pierre en forme de cœur parmi les graviers, mais la belle image ne se présenta pas. Dépitée, elle sonna tout de même en continuant à chercher du regard. Personne. Elle attendit de grandes secondes. Aucune lumière de s’allumait, nul bruit n’indiquait d’ailleurs que l’on s’était mis en train pour lui ouvrir.
Elle se retourna bêtement pour vérifier l’information qu’elle avait d’abord glanée en se garant ici : la voiture de Mutter était bien là et il était peu probable qu’une de ses connaissances soit venue la chercher, car on  était mardi et Mutter détestait sortir après dix-sept heures un jour de semaine.
Un pressentiment la surprit aux intestins et elle courut se vider dans les toilettes sèches au fond du jardin. Après avoir recouvert de sciure son affaire, elle sortit lentement, une main posée sur son ventre pour apaiser sa respiration.
Il fallait retourner là-bas et entrer enfin.
Une buse pris son envol sur sa droite ; elle la suivit du regard jusqu’à sa complète disparition dans le firmament froid, derrière un large nuage gris de neige.
Coline se présenta une deuxième fois devant la porte qui bien sûr était fermée à clef. Elle sortit un double de son sac à main et avança dans le vestibule sans s’annoncer.
Il était déjà évident qu’elle ne souhaitait pas interrompre ce qui avait commencé à se produire ; autrement dit : ce qu’elle savait intimement devoir arriver un jour. Un mardi, donc, finalement (…) »
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Un commentaire sur “Un froid sec #3

  1. Comme l’héroïne, ce texte se cherche. Il offre des moments de sensualité qui interpelle sur ce qui se passe « sous les jupes des filles ». « Un froid sec » est une histoire âpre, rude. Une adolescente est en lutte, contrainte à la rébellion, l'écriture,elle même, tâtonne , hésite , se veut à raz terre malgré « la canopée ».
    N'essayez pas de verser de l'eau chaude sur un pare brise gelé sans avoir vérifier votre assurance « bris de glace »!!!
    Merci, néanmoins, pour l'effort d'écriture, le courage de publier!

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