Un froid sec #2

UNE LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE QUELQUES ANNÉES auparavant au-dessus de Villebasse, à côté de la première lune, et les gens s’en étaient arrangés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard. Et puis, depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait avoir quelque chose à foutre d’un nouvel élément astronomique dans le ciel ? Le pays était en crise suite à de violents tours de passe-passe, et contrairement à ce qu’avait pu dire Trismégiste en son temps, ce qui était en bas était pire que ce qui était en haut. 
Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des escapades, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre ceux qui traînaient là on aurait bien pu l’associer. Sa bonne gueule l’absolvait avant la moindre suspicion et son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage qu’il ait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois. Son arrivée coïncidait avec l’apparition de la lune bleue mais ce constat n’était pas garanti sur facture.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient le pays. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, déjà, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains firent un rapprochement avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres dans les propos de certains, les engueulades fusaient et ça tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas le pays mais l’alvéole.
Un matin de janvier, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Dehors, Les Setters de son voisin Cédric Fontan formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes, comme placé au centre d’un convoi de cowboys, et des indiens tournaient de plus en plus vite autour de lui et de ce convoi en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition avec le soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.
David avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums en littérature générale et en jeunesse.

Une réflexion sur « Un froid sec #2 »

  1. La galère….Les tourments de l'adolescente, ses envies, ses hontes, le rapport familial névrotique sont décrits avec justesse…J'aime bien la pointe de sado masochisme qui traduit les contradictions internes mélange d'affection et de rejet de la « Mutter », de l'oiselle prisonnière d'un nid en ruine ….

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