Un froid sec #2

© John Divola

« (…)Un client la précédait, et elle voyait au montant qui s’affichait sur l’écran que la partie était jouable : cent trente euros d’achats, Adam Castagnon ne devrait pas lui faire de difficultés. Elle posa le panier sur le comptoir et commença à le vider avec un sourire franc et un entrain exagéré.
Son prédécesseur retirait ses sacs, saluait la file d’attente et libérait l’espace. Coline avança ses courses en saluant d’un simple bonjour.
« Je mets sur le compte à ta mère ? »
La chaleur dans son ventre et la détente de ses épaules lui permirent de le regarder comme le regarderait une bourgeoise terminant une transaction banale : avec une lueur d’indifférence bien élevée.


En franchissant les portes, un tourbillon les accueillit, son cabas à carreaux écossais bordeaux et elle. Les flocons sur sa langue apaisaient le feu de sa honte, la lumière faisait pleurnicher ses yeux et le trajet du retour était une promenade quelque part dans le Montana. Le vent était léger, l’hiver encore timide, mais c’était le Chinook qui la cinglait, ce sec « mangeur de neige » qui fait renaître le printemps. Elle aurait eu un bonnet à oreillettes qu’elle l’aurait ôté en tirant le bouton pression sous son menton. Elle n’avait plus de cabas. Elle avançait sur des raquettes quand elle s’immobilisa en croisant un caribou. Des érables et des épinettes  avaient remplacé les tilleuls et les pins parasols. Elle ne rentrait pas à la maison, elle repartait.

C’était drôle, la douceur qu’il pouvait y avoir dans cette décision. Elle contrastait tellement avec la force à mettre dans cet arrachement au monde qui la tenait jusqu’alors par les épaules ou le bord du chandail. L’éprouvera-t-elle quand elle partira pour de bon ? Vivre autrement qu’avec son poing dans la bouche, des paroles simples au point mousse et des pelotes douces à frotter contre sa peau, c’est ce qui l’attendrait peut-être si elle osait un jour tuer Mutter.

Elle avisa un muret discrètement abrité où elle s’arrêta pour fumer une cigarette. Elle aspirait et recrachait vite ; la fumée dans le froid était épaisse, et mêlée à son haleine, on aurait dit que Coline exhalait des tafs sans fin. Penser vite, rêver vite, imaginer à toute vitesse, la tige durait peu et elle ne devait rien sentir en rentrant.

Viens mon amour, viens me chercher, si tu existes fais-le maintenant.

Elle reprit sa marche avec un gravillon dans la chaussure qui imprimait au fur et à mesure du trajet un poinçon à la semelle, et cette marque appliquée ajouta une valeur à son désagrément, comme l’or enfin garanti d’un orpailleur après des heures d’errance (…) »
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Un commentaire sur “Un froid sec #2

  1. La galère….Les tourments de l'adolescente, ses envies, ses hontes, le rapport familial névrotique sont décrits avec justesse…J'aime bien la pointe de sado masochisme qui traduit les contradictions internes mélange d'affection et de rejet de la « Mutter », de l'oiselle prisonnière d'un nid en ruine ….

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