La vérité sur Léane Obel #2

Extrait d’un roman pour les 12/15 ans.
 © Ilaria Urbinati

« (…) Ce matin, je me réveille plus tôt que d’habitude. Exactement à 6h30. Je m’étonne d’avoir passé une nuit sans rêve après la journée mouvementée d’hier. J’allume ma petite lampe en baillant et décide qu’il est trop tôt pour me lever mais trop tard pour me rendormir, même si je meurs d’envie que la matinée avance pour pouvoir appeler mon père à une heure correcte. Je sors du lit, m’empare de mon laptop qui traîne sur mon bureau et glisse à nouveau sous mes draps pour m’installer en position assise, en prenant soin de bien caler mon oreiller dans mon dos. Je pose mon instrument sur mes jambes étendues, l’allume et tente d’y résumer la journée d’hier dans mon fichier « La vérité sur Léane Obel.doc». Je n’aurais jamais pensé qu’un jour ce titre serait à ce point annonciateur.

Ma mère a téléphoné au collège, j’y retourne dès lundi. Je ne sais pas de quoi je parlerai aux autres, ni même si je mettrai Manon dans la confidence. Je verrai cela à l’issue des échanges que j’aurai eu avec mon père. Pas plus tard que ce week-end, j’espère. Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante — c’est la phrase que je marque dans mon fichier journal : « Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante ».

Je l’ai retrouvé et rencontré dans les dernières vingt-quatre heures, et je dis déjà mon père  comme si cela m’était naturel, comme si c’était légitime. Ça me fait d’ailleurs plaisir de penser à ce mot, légitime . Ça veut dire comme si j’en avais le droit. J’espère qu’il voudra bien me reconnaître ou m’adopter. Je suppose que oui. S’il m’a donné son numéro, c’est sans doute qu’il y est disposé, qu’il en a autant envie que moi. Je croise machinalement les doigts pour aider le sort.
« Léane, le petit-déjeuner est prêt ! »
« J’arrive, M’man ! »
Je m’assieds devant mon bol et mes tartines. Ça faisait tellement longtemps qu’elle ne m’avait pas préparé mon petit-déjeuner ! Quand elle s’approche pour verser le chocolat fumant dans mon bol, je me tourne de côté et j’enlace sa taille pour me blottir contre son giron. Elle pose la casserole et me serre à son tour en murmurant :
« Je t’aime, ma petite fille chérie ! »
« Moi aussi, Maman, je t’aime. De tout mon cœur. »
Je relève la tête pour la regarder :
« Tu vas mieux, non ? Tu as l’air en pleine forme ce matin. »
« Oui Léane, je crois que j’arrive au bout de ma convalescence. Nous allons repartir du bon pied toi et moi, tu vas voir, et nous allons être les plus heureuses de la terre, je te le promets ! »
J’hésite un bref instant puis je lui demande : « Maman, je peux téléphoner à mon père ce matin ? »
« Oui bien sûr, ma chérie. A cette heure il travaille dans son salon de coiffure mais je pense que ça ne le dérangera pas que tu l’appelles. »
Je reste silencieuse un moment en gardant mon bol chaud entre mes mains, bois quelques gorgées et lui pose timidement une question qui me tient à cœur depuis que je m’autorise à tirer des plans sur la comète :
« Tu ne m’en voudras pas si je m’entends avec lui, si je le vois régulièrement, si on fait des choses ensemble et tout ça ? »
Je garde pour moi la légère rancune que j’ai en pensant qu’il habitait depuis tout ce temps dans cette ville où nous avons emménagé elle et moi il y a déjà trois ans. Elle le savait, ce n’est pas possible autrement, et sans doute qu’elle l’a fait exprès en calculant que j’entrais dans l’adolescence et que j’aurais besoin d’un père pas trop loin en cas de crise. Comment a-t-elle pu garder aussi longtemps un tel secret, cette vérité qui en fin de compte m’appartient aussi ?
« Léane, j’y avais déjà réfléchi avant de le recontacter et j’en ai même un peu parlé avec lui. Il vit seul, il n’a pas d’autre enfant et il est disponible pour te recevoir les week-ends et pendant les vacances. »
« Ah mais attends, s’il veut de moi, hein ! Si ça se trouve, il va me trouver nulle et se lasser de moi très vite. »
Mon air renfrogné l’apitoie.
« Ça m’étonnerait, Léane. On ne peut pas ne pas t’aimer. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus souvent, Maman, que tu m’aimais ? »
Elle prend un air coupable et j’ai peur qu’elle ne s’éloigne. Je me donnerais des claques, tiens !
« J’en sais rien, Léane. Je sais que je n’exprime pas bien mes sentiments, mais tu es ce que j’ai de plus cher au monde. Pardon pour le mal que j’ai pu te faire. »

Je vis depuis trois ans dans une ville qui n’est plus n’importe quelle ville. C’est en fait la plus belle ville du monde, et je vais prendre ma douche, m’habiller et téléphoner à mon père (…) »
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