Un ami comme Chadouk #6

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
*
*
©Hazuki Koike
©Hazuki Koike
JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
*
(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s