Un froid sec #3

Un froid sec
Dora attrapait les mauvais jours avec une pince à sucre. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’y essayait, et elle reconnaissait que ses précédentes tentatives avaient été conclues par des échecs cuisants. Les mauvais jours tombaient systématiquement à côté de ses genoux, leur explosion la secouait jusqu’à la nuit, où de curieux rêves l’empêchaient de récupérer. En revanche, elle tenait fermement ce dix-neuf janvier et le glissa dans l’album où il allait sécher et perdre toutes ses heures.
Elle but un verre d’eau au-dessus de l’évier et sortit en silence. Avant décembre, les immeubles neufs avaient résonné d’échos et de vide entre leurs murs, alors qu’à présent elle déglutissait pour déboucher ses tympans assourdis par le rien épais de la neige. Dora entendit à nouveau les voix de la foule qui montaient habituellement aux étages : le cri d’un enfant enthousiaste, l’ordre qui le rappelle sur le bord d’un trottoir, l’insulte d’un automobiliste en danseuse sur son frein.
En bas des édifices s’agitaient des points qui tiraient sur des laisses des points qui aboyaient. Des points plus petits encore jaillirent d’une école et deux poings se fermèrent sous le nez d’un voisin. Au bord de quelques fenêtres, des cyclamens imitaient des nuées de papillons posés.
Le pont gelé perdait ses brillants sous les pas de la foule ralentie dans ses chaussures glissantes. Les traces grises et molles mélangeaient de l’eau sale et le vent enlaidissait les visages crispés.
Après trois magasins, une aubette et un kiosque à journaux, il y avait une ruelle sur la droite où Dora aimait aller, et particulièrement dans les hivers durs comme celui-ci. À mi-chemin, elle s’arrêta et se planta debout à côté d’un banc trop recouvert pour chasser la neige d’un geste de la main. Les flocons recommençaient un tourbillon cinglant. Elle offrit son visage en tirant sur son bonnet. Elle arrêta au moment où le froid était près de pulvériser ses oreilles. Quand la douleur fut un burin qui tape, elle plongea la main dans la poche ventrale de sa doudoune et en sortit une durite en métal. Elle lui parla le temps que s’écoulent trois minutes. Le-Chien urina contre le banc et la regarda en souriant de toute sa gueule. Puis il frissonna et s’approcha, plein de son espoir de clébard idiot, mais Dora leva son arme avec conviction et Le-Chien déguerpit en sautillant comme un chamois. Elle termina sa prière, embrassa le bout de métal avec ferveur et prit la direction de la maison où elle passait avant. Où elle passait tous les jours.

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