Un froid sec #4

Ce qui avait manqué au vieux Samuel-Os-de-Seiche, c’était la putain d’idée qui lui aurait permis de poser la main sur les fesses de la grande Lulu.
« T’as plutôt intérêt à crever dans ta merde » lui avait-elle dit dans un cauchemar où il hurlait, enfermé dans une bulle de chewing-gum immense. Il comprit à son réveil qu’il n’en avait plus pour longtemps. Son manque d’ambition lui permettait quelques gestes du quotidien et il s’en était contenté plutôt pas mal, avant Lulu. Tomber amoureux fou d’une femme et comprendre à l’indifférence dans son regard mauve qu’il ne voulait pas y survivre, c’était une preuve supplémentaire de la malhonnêteté de la vie.
À présent, à chaque fois qu’il répandait son sperme, il avait l’impression d’être un silo à grains qui fuyait comme une clepsydre.
Le fragment de miroir qu’il conservait sur la tablette de sa salle de bains ne reflétait pas l’ensemble de sa figure quand il le déplaçait devant ses yeux, mais le front, les yeux et la bouche, il pouvait un peu les voir. Il se regarda encore mais son menton pointu de fillette le fit grimacer, comme toujours depuis que Lulu s’en moquait. Pourquoi n’était-il pas carré avec une fossette virile, comme celui de cet enfoiré de Patrick Jane ?
« Casse-toi, Microbe ! » lui avait lancé Lulu l’autre soir dans la salle de danse, et tout le groupe avait ri en pointant la bosse de son érection. L’accent canadien de cette femme lui faisait toujours cet effet.
Il restait un petit cercle de poils sous le lobe gauche, et aussi dans son cou. À son âge, il arrivait encore à faire ces gestes intimes et contraignants. C’était une sorte de victoire désagréable qui le maintenait dans le clan des autonomes, lui prenait un temps infini (luxe qu’il s’offrait malgré la douleur dans ses doigts), repoussait l’échéance de l’Ehpad où il n’irait pas — et pour tout dire qui lui rappelait aujourd’hui ses années de métal, sa tenue d’ouvrier, Villebasse avant la Crise de 2008 et l’usine de ferronnerie où il avait failli crever, la barbe coincée dans la machine, sauvé d’un geste prompt avec ses ciseaux de poche.
La grande Lulu, jamais elle ne voudra faire entrer dans sa chambre un homme anguleux et sans poils autour de la bouche. C’était comme ça, et elle lui avait déjà dit de faire plutôt ses avances à cette guenon d’Olga.
Samuel-Os-de-Seiche apaisa le feu du rasoir avec une pierre d’alun humectée et claqua son cou de chaque côté pour s’imprégner d’une eau orientale. Lulu avait un faible pour les hommes parfumés.
Lulu allait le rejoindre, c’était sûr, et baiser ses lèvres avant de descendre le prendre dans sa bouche. Demain, il la ramènerait chez lui. Demain, enfin disons… après-demain ou même le jour encore d’après, Seigneur, s’il Te plaît, j’ai tout mon temps, je suis patient, le jour que Tu veux, elle et moi seront chez nous.
Quand il remplissait un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien, il nourrissait sa bonne conscience et son cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s