Un froid sec #7

© John Divola

LES HABITANTS de la petite ville de V. étaient particularistes, y compris dans la distribution de leurs saluts, et les nouveaux arrivants, quand bien même ils parvenaient à aplanir leurs contours et banaliser leurs accents, restaient, ainsi que leur descendance (pourtant, elle, native de la maternité voisine), des étrangers dont le bonjour n’était jamais rendu, ne serait-ce que d’un hochement de la tête. Il était ainsi presque comique de suivre une personne sur quelques dizaines de mètres, et de la voir tour à tour saluer celui-ci dont les parents étaient bien nés, et ignorer celui-là comme si la cécité avait frappé en chemin puis regretté son geste et rendu la vue à cette infortunée pour qu’elle puisse saluer opportunément monsieur le maire ou le docteur Bonnetain.

Les habitants de la petite ville de V. étaient tellement méprisants qu’ils n’utilisaient aucun subterfuge pour prétexter leur impolitesse, et donc ne détournaient ni ne baissaient la tête pour vous ignorer, mais balayaient plutôt votre visage d’un regard indifférent ou maussade, et je sentais le mien me cuire les rares fois où je sortais, bien que moins souvent depuis que j’avais choisi de ne plus retourner au lycée. Personne ne s’était inquiété de moi, à l’exception de Matthias qui faisait parfois un détour par ici et accrochait des messages qu’il nouait à la branche basse du vieux cerisier planté trois mois après notre emménagement. Il restait posté un moment derrière un muret à m’attendre et à m’observer, et quand je sortais puis apercevais – parfois, mais pas toujours – le billet roulé et noué à la branche, je crachais par terre dans sa direction et approchais pour m’en emparer et le déchirer sans le lire.

Il a tenu un trimestre avant de renoncer à avoir de mes nouvelles. Sa nature de timoré l’empêchait de faire davantage, comme téléphoner ou sonner à ma porte, et c’est pourquoi il déclarera pendant de longues années, y compris à sa femme puis aux deux enfants qu’il eut d’elle, qu’en renonçant à moi il avait raté l’amour de sa vie.

Le vide de mes journées laissait flotter un temps bâtard, arythmique et indolore que j’employais à peine, mais je souffrais moins de cette inertie cotonneuse que des instants où les injonctions et la pénibilité que j’avais à y répondre me confortaient dans l’idée qu’il me faudrait plus tard vivre seule et gagner de l’argent sans contact avec quiconque.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s