Un froid sec #5

Le cri déchira l’air et ils cessèrent leur jeu. Le gros Mattéo reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière.
 — Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; de l’ancienne filature. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. 
Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades :
— C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! 
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve.
—Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici.
— De quels flics tu parles ?  demanda Corentin.
Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la pauvre fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils avaient tranquillement laissé Corentin arriver à leur hauteur et quand il les avait regardés droit dans les yeux, les autres l’avaient attaqué aussitôt. Il avait expliqué en rentrant chez lui qu’un jeu idiot avait mal tourné, on avait baigné et soigné son visage tuméfié et il avait gardé pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il était devenu agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui avait mis une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne n’avait pas compris que c’était pour son bien.
Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve.
Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient tous aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça tombera sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle d’entre toutes les femmes, parce que Jésus, le fruit de vos entrailles, est gnagnagna. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Vous êtes le maillon faible, au revoir ! Julie ordonna à ses pensées de s’évaporer, saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.

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