Un froid sec #8

© John Divola

Je sors marcher au milieu des congères. Chinook est tantôt sur mes talons, tantôt folâtre, gueule rieuse, pattes et ventre rapidement trempés. L’atmosphère est idéale pour réfléchir à mes problèmes, les milliers de picotements de son vent froid m’y aidant comme les aiguilles minuscules d’une acupuncture bienfaisante.

Les provisions de la réserve ne suffisent plus. J’ai besoin d’argent, et si je veux employer mes bras chez un patron, c’est avec une voiture que je devrai m’y rendre. Mes chaussures sont mauvaises, il me manque des produits d’hygiène, et je dois faire venir un médecin pour Yaël parce que ses blessures deviennent vilaines. Elles devraient commencer à cicatriser, mais depuis deux ou trois jours elles prennent un aspect inquiétant : les boursouflures gonflent au lieu de désenfler, leur couleur se violace alors qu’elle devrait éclaircir vers le rosé, les croûtes sont fines, craquellent sur les plaies, la fièvre monte en température tous les soirs malgré l’antipyrétique que je lui donne deux fois par jour.
Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.
Si je marche une vingtaine de minutes en me fiant à l’emplacement de la mousse sur le tronc des arbres, je vais trouver la maison du docteur Dekoninck qui est le terminus de mon trajet.
Une fumée sort du toit quand j’arrive à hauteur de sa demeure où il a installé son cabinet médical. Elle n’a ni jardin ni enclos, à moins de considérer que les arbres et les taillis qui l’entourent sont les marques d’une appropriation de la nature par un homme qui se vit comme un locataire des territoires qui l’accueillent.
C’est une maison en sacs de terre qu’il a construite à peu de frais, en quelques mois. Si on n’a pas l’habitude de ces constructions écologiques et modernes, on a l’impression de se trouver en présence de ruches géantes ou de l’habitat protéiforme de la famille Barbapapa.
Je saisis le petit maillet de bronze et soulève la cloche posée sur le rebord d’une des fenêtres pour la frapper d’un coup sec et sonore. La voix familière qui me crie d’entrer provient de la cuisine où je dirige mes pas après avoir demandé à Chinook de m’attendre dehors. Quand j’y pénètre, le docteur Dekoninck me demande si je connais le chien qu’il aperçoit par la fenêtre.
— Oui, mais c’est mieux qu’il reste dehors ; il va salir partout chez toi sinon, il est trempé jusqu’aux oreilles.
— Ça ne me gêne pas, fais-le quand même entrer, Coline.
— Bon, si tu veux.
Je ressors siffler le chien qui arrive en trottinant pour venir coller sa truffe sur la cuisse de mon hôte.
— Il est beau ton chien, comment s’appelle-t-il ?
— Il n’est pas à moi.
— Tu connais son nom, tu lui donnes des ordres et il t’obéit, donc il est à toi.
— Bonjour Serge, comment vas-tu ?
Il sourit à cette diversion en me rendant la bise.
— Sûrement mieux que toi, puisque tu tombes du lit pour me rendre visite. Assieds-toi, tu veux du thé ?
Je choisis une chaise pour être en face de lui. Je pose mon anorak et mon écharpe pliée sur son dossier, et je m’installe en la serrant près de la table sur laquelle je croise les bras. La chaleur du poêle à bois me touche dans le dos puis gagne le reste de mon corps.
Boire mon thé à petites gorgées me permet de commencer par le silence.
Il attend que je trouve mes mots, ou le bon élan pour débiter ce que je suis venue lui dire. Pour me laisser tranquille, il se lève et se dirige vers le placard dont il extirpe une boîte qu’il pose ensuite sur la table après l’avoir ouverte ; je la reconnais avec plaisir et me fends d’un sourire ; la salive affleure sous ma langue.
« Tiens, sers-toi, pioche ce que tu veux.
— Dis pas ça, je vais vider la boîte !
— Vide-la, si ça te chante.
Je choisis un chocolat bien praliné, l’enfourne avec une moue éloquente. Il rit.
« Tu es vraiment différente de ta mère.
— Laisse-la où elle est, celle-là, ça me fera des vacances.
— OK. Excuse-moi. »
Je regrette ma réaction mais ne me dédouane pas pour autant. Je mange trois chocolats d’affilée et j’annonce tout à trac :
« Serge, j’ai un cancer. J’ai quitté la maison de Mutter et je me cache chez les Gilbert. »
Il accuse le coup en écarquillant les yeux.
« T’as un cancer, t’as un cancer… t’es oncologue, maintenant ? Tu poses tes propres diagnostics en les jouant aux osselets ?
— J’ai une boule au sein, je sais que ce n’est pas une simple mastose. J’ai besoin de toi.
— Bon. D’abord, je t’ausculte. On passe dans mon cabinet. »
Je le suis en traînant des pieds. Quand j’enlève mes vêtements du haut derrière son paravent, il me demande :
« Tu l’as sentie il y a combien de temps, ta boule ?
— Ça fait trois mois. C’est ce qui m’a donné la force de partir. Je ne peux pas m’en sortir en restant chez Mutter, tu le sais bien : elle aura ma peau. »
Il a déroulé un papier propre sur la table d’examen. Je m’installe et lui précise : « Il s’agit du gauche »
Il m’examine sans mot dire, à petits gestes modelants, tapotant du bout des doigts avec douceur et dextérité. Sa tête est légèrement inclinée, comme s’il m’auscultait à l’oreille, comme si la mastose aurait pu rendre un son différent s’il s’était agi d’un carcinome.
« Tu peux te rhabiller, Coline. »
Je raccroche posément mon soutien-gorge, enfile mon T-shirt à manches longues que je rentre dans mon pantalon en restant étourdiment assise, puis je descends mon pull, dernier rempart inutile puisque l’intrus est fiché dans mon sein : l’ennemi a déjà investi la place.
Je rejoins Serge devant son bureau qui rédige divers courriers à l’attention de ses confrères.
« Coline, tu vas faire une mammographie et une échographie mammaire dans un premier temps. Tu auras probablement une biopsie en suivant. Tu as en effet un kyste qui à la palpation fait au moins six centimètres. C’est peut-être un simple nodule, mais il faut pour en être sûr faire tous les examens nécessaires. Tu es couverte par la sécu, tu as une mutuelle ?
— Oui, oui. J’ai bossé chez Lefèvre Équipement, la boîte d’ustensiles de cuisine. J’y ai fait dix-huit mois de manutention, donc mes droits sont ouverts.
— Écoute, quitte à ce que ce soit pour rien, je fais partir une demande de prise en charge à cent pour cent en ALD. Ça t’évitera de payer alors que tu y as droit. Si les examens sont négatifs, on sera toujours à temps d’annuler la procédure. »
Je l’écoute en hochant vigoureusement la tête à chacune de ses phrases, comme une gosse.Il y a moins d’une heure, j’avais une boule au sein. À présent j’ai un cancer à confirmer, mais je sais déjà que c’est une formalité.
« Tu ne peux pas rester seule, Coline. Tu dois pouvoir te reposer sur quelqu’un. Tu y vis seule, chez les Gilbert ? »
J’hésite à peine :
« Non, j’ai un mec.
— Ah, félicitations ; il est au courant ? »
je n’arrive pas à enchaîner sur un autre bobard.
« Non, pas encore, mais je vais l’en informer.
— Tu fais bien. Ne gère pas ça toute seule, c’est trop grand.
— Oui, enfin donc pour toi, c’est sûr, c’est le crabe, quoi ?
— Mais non, qu’est-ce que tu me chantes ? Je pare à toutes les éventualités parce que tu es seule et que je me fais du souci pour toi.
— OK. Ah, au fait, si tu croises ma mère, dis-lui que tu n’as pas de nouvelles de moi.
— D’accord, je tiendrai ma langue. Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai couché avec elle que j’ai le sentiment de lui devoir quelque chose. Et puis tu es majeure, et je suis tenu par le secret médical, je te le rappelle.
— Bon, tant mieux.
— De quoi tu vis, Coline ? Tu touches le chômage ?
— Oui, un peu, et mon mec bosse donc ça va, je m’en sors. »
À ce moment, je me souviens que je suis surtout venue pour Yaël, pour que Serge s’occupe de lui. Je cache mon visage dans mes mains, des larmes prêtes à venir.
Je lui dis l’exacte vérité, ou du moins le peu que j’en connais. Serge m’écoute gravement. Quand j’ai terminé d’exposer les faits, il se lève et passe devant moi pour aller chercher son manteau et préparer sa sacoche. Il revient me chercher quand il est prêt et s’énerve quand je lui tends l’argent de la consultation. Je le remballe aussi sec, déjà bien embarrassée par mon bobard de tout à l’heure. Nous sortons et je siffle Chinook qui n’attendait que mon signal. Je refais le trajet en sens inverse accompagnée de mon cancer, de mes ordonnances, d’un toubib envers qui je me sens trop redevable à mon goût, et d’un chien qui se comporte comme si je n’avais pas changé.
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