24, rue Philibert de la Flaque #1

Extrait d’un roman ado en cours d’écriture :

poirie-3
©Hélène Poirié

Je vis depuis trois ans dans une ville cruelle, c’est-à-dire banale. Elle a une place principale avec son panneau « toutes directions » placé au mauvais endroit, des banques et des salons de coiffure par paquets de douze, des ronds-points à massifs de fleurs et radars planqués sur le terre-plein central, et des zones industrielles défigurées par les enseignes et les publicités pornos. Oui, je sais, j’enfile les pléonasmes et les clichés comme des breloques sur un trousseau de clés mais j’ai prévenu : les villes cruelles sont devenues banales. Strasbourg, Paris ou bien Bordeaux, tu en prends pour cinq minutes ou l’éternité mais avec les mêmes pigeons, les mêmes squares et les mêmes zonards.

Dans ma ville de C. — dont je tais le nom parce que je n’ai pas envie de me faire géolocaliser, les habitants sont tous pressés d’arriver au travail ou de rentrer chez eux, les chiens urinent sur les trottoirs d’âcres jets puants et les tags dégueus montrent partout que tout est pareil, uniforme et laid si on ne sait pas bien où et comment regarder les choses de la vie.
Moi, j’ai l’œil américain. Comme Lilly Rush dans Cold Case. J’ai l’air de ne pas y toucher, de regarder juste devant moi et en fait non, aucun détail ne m’échappe nulle part. Les jours sont tantôt éclairés par un soleil nu ou voilé, tantôt assombris par des nuages nonchalants ou fuyants. Le vent, la neige et la pluie apportent des variantes qui occupent bien les conversations à la récré ou dans les fils d’attente au cinéma et ce n’est pas pour rien : c’est facile à observer et à commenter.
J’aimerais que la vie soit aussi simple qu’un bulletin météo.
Pour mieux comprendre et me rappeler quand je serai une femme adulte ce que je vis maintenant, j’essaie de tout écrire sur mon laptop dans un fichier que j’ai renommé « La vérité sur Léane Obel.doc». Ce n’est pas un journal, ni un témoignage. Plutôt un immense mouchoir auquel je fais régulièrement des nœuds pour étayer mes souvenirs plus tard.
 
Cette ville, pourtant, j’ai besoin d’y marcher souvent. Pour mieux me détendre, mieux me perdre, oublier, réfléchir, observer les gens, écouter les bruits des différents quartiers, scruter la vie qui grouille d’un métro à une fête foraine, m’acheter une gourmandise à boire ou à grignoter, et surtout découvrir sans cesse et toujours ce qu’elle peut offrir à qui sait la regarder avec attention.
Je ne sais pas comment expliquer cette sensation dingue que j’ai depuis que j’habite à C., mais j’ai l’intuition, pour ne pas dire la certitude, qu’il va m’arriver quelque chose ici. Quelque chose de bouleversant. Je ne sais pas encore de quoi il s’agira, mais quand je m’éloigne par les petites rues aux commerces liquidés, ça flotte dans l’air comme un vieux pet qu’on renifle avec incrédulité . Bon, certes, je sais bien que je suis paranoïaque, mais ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi, disait Kurt Cobain.
Pourtant, les passants ne me regardent jamais. L’indifférence voile les regards. De l’autre à soi le chemin n’est pas sûr, alors tu penses ! une rue, un carrefour et tout de suite, c’est le Triangle des Bermudes… ça tient aussi à ce que je ne suis pas remarquable. J’attire rarement l’attention. Enfin, j’en sais rien. Peu importe, ça m’est égal.
La rue Sainte-Rita supporte la cohorte rapide et déterminée du vendredi midi qui s’approprie ses dalles sombres le temps d’une pause déjeuner dans l’abri d’un square ou d’une sandwicherie.
Un crachin tenace fouette des visages, des dos, des parapluies prudents, découvre, décapuchonne à la force de ses traits des corps recroquevillés par les gouttes acidulées qui après la frappe s’enfuient au sol, filent dans le caniveau. L’eau ruisselle sur ma capuche. Je m’en fiche et respire à pleins poumons, comme si chaque goutte en s’écrasant libérait sa molécule d’oxygène et que je m’emparais de chacune pour mieux me vivifier de l’air mouillé.
Le marché flanque la place Arnaud Lupin et vient s’affaler au pied de la Basilique Saint-Eustache. Depuis le ciel, la foule minuscule s’agite comme dans une fourmilière autour des stands et un marchand rabat une bâche étanche sur ses épices. Ça crie, ça pousse, ça jure et hurle, mais ça rigole aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s’énerve devant le fond des rôtissoires. L’eau céleste barbouille de cernes le jus de ses volailles, les rend moins présentables à la clientèle.
 
Sous le couvercle d’un nuage, je me penche depuis le toit carré d’un immeuble tartiné de gravier. Je domine l’asphalte, régale mes yeux des scènes de la rue. J’observe un père et son bébé qu’il tient dans une écharpe de portage. Il marche avec son enfant enveloppé contre sa poitrine et le porte nonchalamment avec la main gauche placée au bas de son dos, comme s’il en supportait le poids dans sa paume et non pas contre son cœur. J’en contracte la mâchoire de jalousie jusqu’à ce qu’ils sortent de mon champ de vision puis resserre ma queue de cheval d’un coup sec. J’aurais voulu trouver ce père ridicule mais en vain : je sais qu’il a les bons gestes, la bonne attitude.
Ensuite, je dégringole les marches du bâtiment en sautillant jusqu’au premier entresol, mais je fatigue et termine calmement ma descente. Je tâte au fond de mon sac un recueil de nouvelles de Mark Twain. Ça me rassure toujours de me promener avec un livre sur moi.
Un peu plus loin, j’écrase mon nez contre la vitrine d’un marchand de couleurs. Un des objets exposés a attiré mon attention parce qu’il y a écrit dessous en bois de poirier, et cela suffit à me faire rêver pendant cinq bonnes minutes. J’ai d’abord sept ans et je joue à cochon-pendu sur une des fourches basses d’un cerisier, puis je suis à peine plus âgée qu’aujourd’hui et j’embrasse un nouveau garçon pour la première fois, adossée contre un arbre fruitier toujours, mais d’une autre espèce. Un cognassier. Pour la sonorité du mot. J’entends simultanément le verbe cogner, ce que fait mon cœur qui envoie ses pulsations dans mon ventre et dans mon clit quand je pense à des mains viriles autour de mon visage. Ça fait de plus en plus longtemps que mon copain s’est tué. À force, j’arrive à l’oublier par toutes petites fois. Et quand son visage figé resurgit avec la violence d’une lumière automatique dans un couloir d’immeuble, je sursaute et je culpabilise, les larmes coincées dans mon sternum qui me fait si mal que je dois m’arrêter pour respirer lentement à grandes goulées. Je déteste mon corps de recommencer à vivre. Je me déteste de n’avoir pas voulu mourir après Julien. Mais aussi je lui en veux, à lui, d’avoir choisi la mort alors que nous avions des promesses de bonheur à tenir.
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