Un froid sec #6

Le chien avisa un fourré devant lequel il tourna sur lui-même avant de s’immobiliser dans son axe favori et de s’accroupir pour lâcher une matière molle sur la neige. Il la renifla. Ça confirmait son état du moment : il était bouleversé. Ce n’était qu’à présent qu’il s’était éloigné de la filature qu’il tremblait sur ses membres. Mais il était prêt pour la suite et attendait que cet homme qu’il avait reconnu arrive à son tour dans le parc.Puis il leva la tête et contempla la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe. La neige avait cessé de tomber. Un vent léger circulait dans Villebasse. Le givre s’affinait sous les rebords des fenêtres aux volets clos, dévernissait à peine les branches des arbres noirs mais le soleil dormirait encore quelques heures, le soleil tarderait à forcir — loin encore de l’équinoxe — avant de le faire dégoutter comme d’une lessive suspendue très haut. Les habitants de la ville désertaient le parc aux saisons froides. Ce n’était pas une région de montagne. Personne n’avait pensé à monter des braseros et à vendre des marrons chauds à l’automne ou plus tard de la soupe. Le lac gelé aurait pu accueillir des patineurs, pourtant pas un seul, ne serait-ce qu’un jeune mort d’ennui, n’en eut jamais l’idée. Le pragmatisme ne leur faisait pas défaut. C’était le désir qui leur manquait. Après la fermeture de la filature, l’orgueil de la ville avait persisté dans le cœur de ses habitants les plus anciens puis s’était délogé pour laisser place à la honte du manque et de la pauvreté qui étaient venues pourrir Villebasse, comme elles étaient venues pourrir la plupart des régions du pays après la crise de 2008. Le nouveau millénaire accouchait d’un nouveau monde, le laissait sans soins, sans nourriture et sans liens avec son prédécesseur, aussi les gens de Villebasse, qui n’étaient déjà pas des foudres de guerre, devinrent-ils encore plus timorés et sortirent-ils de moins en moins pour ne pas montrer à quel point ils s’étaient paupérisés en l’espace d’une décennie à peine. Les codes olfactifs du clerc significateur avaient ouvert un canal dans la mémoire de Le-Chien. Une sensation de peur et de douleur mêlées y progressait comme une fumée noire. Sentir son odeur avant de le rejoindre tout à l’heure dans l’ancienne filature lui avait fait mal et l’avait mis en colère. Il ne se rappelait pas pourquoi mais son instinct l’avait contraint à attaquer avant d’être attaqué.Nul ancien maître n’avait qualifié Le-Chien au mordant et jamais un sang chaud n’avait mouillé ses babines mais voilà : après avoir dégringolé à l’arrêt de la tempête et renoncé à remettre en main propre le papier officiel qui l’avait conduit aux Marettes, le clerc significateur avait traversé le parc en diagonale pour se raviser en apercevant Sorraya qui rentrait de son cours de guitare. Parc où, fortuitement, Le-Chien quémandait le partage d’un biscuit à un garçonnet emmitouflé.Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux, visage dressé vers le ciel et bras ballants, laissant croire à Le-Chien qu’il lui tendait son croissant. Mais au moment de happer la gourmandise de toute la douceur de ses babines, Le-Chien huma l’air et grogna avant même d’apercevoir le type. Affolé, le père du gamin surgit derrière son fils et l’enleva en le portant sous les aisselles.— Papa, lâche-moi ! Papa, lâche-moi !— Chut ! Mon Titou, s’il te plaît… Et le parc fut enfin vide.

6 commentaires sur « Un froid sec #6 »

  1. L’ adipeux et sanguin Castagnon rentre en scène pour nous avec nos fantasmes …..2017 s’annonce riche en frimas divers, ce qui est de saison. Emmistoufler vous chaudement dans vos pages de conteuse ….

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s