Un froid sec #7

La neige matinale surprit Coline sur le trajet des commissions. Ses gros flocons déchiraient le ciel en morceaux émaciés, et ils la réveillaient à tomber si durs dans ses cheveux et sur son visage à découvert, à mouiller sa nuque et son cou comme les coups de langue froide d’un chaton qui aurait bu dans le creux d’un glaçon en fonte. Coline ne savait pas si elle devait en éprouver de la reconnaissance ou bien du ressentiment.Elle en voulait dans un premier temps à l’hiver, parce que les crises de Mutter allaient recommencer et croître, que les pas de leur sempiternel menuet éreinteraient son corps et bouleverseraient son souffle, que la focale de ses désirs se resserrerait autour de ses lubies et que la nécessité de fuir sa mère la quitterait comme un vêtement glissant à ses pieds, pour lui revenir seulement vers le mois d’avril.Certes, la saison calmera la fureur du monde tel qu’il va et reposera ses sens et son esprit trop lents pour l’adapter à ce qu’il ne lui laissait pas encore le temps de savoir devenir, bien sûr le silence de Mutter la laissera prostrée des heures entre hébétude et méditation, moments délicieux et vains qu’elle goûtait encore en le payant d’un recul de son avenir, mais cette année voyait arriver ses vingt ans, âge où elle pouvait la quitter en regrettant de ne l’avoir pas fait l’année précédente, aussi elle ne se sentait pas le droit d’accueillir cette année nouvelle dans la joie qui l’empoignait d’habitude dès ses premières manifestations, et c’est l’air presque buté qu’elle entra dans l’épicerie de Castagnon qui pointait la réception d’une de ses commandes, le bon de livraison posé à même le dessus du plus haut carton de sa palette.
Quand Mutter envoyait sa fille faire les courses, elle le lui ordonnait généralement du fond de son lit, souvent parce qu’elle avait reçu des menaces de la banque et qu’elle n’osait pas y aller elle-même. Castagnon, le visage fermé, regardait Coline traîner son panier chargé et se demandait tout comme elle ce qu’elle allait inventer pour alourdir l’ardoise à la caisse. Les clients possédant un compte chez lui étaient rares, et probablement sa mère en avait-t-elle un parce qu’il l’avait un jour possédée, et qu’elle avait fait semblant de jouir avec cet art de la simulation qui lui avait toujours permis de profiter de la reconnaissance des partenaires qu’elle savait choisir, quelconques et presque laids, empotés et malheureux au point de la confondre avec une déesse venue faire de leur vie une explosion de joie et de chants d’allégresse. Elle se lassait rapidement du rôle, et un matin ils ouvraient les yeux et ne voyaient plus que la tête que faisait Mutter sur l’oreiller, c’est-à-dire le visage d’une femme qui voulait un peu savoir pourquoi Dieu l’avait faite, et pourquoi se poser la question pouvait l’entraîner à se mettre en scène dans des pièces où elle incarnait toujours un personnage principal qui ne voulait rien faire ni s’impliquer jamais, de préférence quand on lui demandait urgemment le contraire bien sûr, et une même pleutrerie unissait sa fille d’un pacte empathique à ces cloches, si bien qu’ils avalaient tous sa soupe à la grimace et qu’elle croyait peut-être qu’on la trouvait bonne.Ils hésitaient ou insistaient mais se retrouvaient invariablement congédiés un jour ou l’autre, la queue encore dans la main et le cœur bondissant comme si enfin ils avaient mangé tout leur pain noir alors qu’ils étaient au moment où le chariot allait dévaler la pente.

Un commentaire sur « Un froid sec #7 »

  1. Une petite gourmandise acidulée qui sent la bête humaine, avant le caréme. ..Lundi de Sandre avant le mercredi des cendres…Vous reprendrez bien une tasse d’athée. …

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