Un froid sec #9

© John Divola

« […]Miral chaussa de grosses bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis […] »

Extrait d’un roman en cours.

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Un commentaire sur “Un froid sec #9

  1. Une petite gourmandise acidulée qui sent la bête humaine, avant le caréme. ..Lundi de Sandre avant le mercredi des cendres…Vous reprendrez bien une tasse d’athée. …

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