Un froid sec #10

Cécile l’agaçait. Jourdan le lui dirait un jour. Il ne fuyait pas, il revenait toujours et Cécile n’était jamais tant amoureuse qu’au bord d’un supposé drame. La dernière fois qu’ils avaient couché c’était silencieux et sans joie mais ils recommenceront tacitement parce que c’était dans l’ordre des choses.Il s’habilla pour sortir. La voix de Cécile tenta de le cravater d’un cri plaintif. Elle lui avait déjà dit qu’il était un fouteur de camp sédentaire.Elle avait peut-être raison et il n’insista pas là-dessus tellement il voulait lui laisser le dernier mot pour ne pas se sentir égoïste. Elle acceptait ses fugues parce que ça le faisait revenir dans ses draps.« Et dans ma chatte, tu y reviendras ? »Plus jamais ! never more ! nunca màs !Jourdan ne savait pas si c’était la certitude de la rabrouer bientôt mais aujourd’hui, il se sentait prêt à sortir sans bulle. Il le savait dans son ventre et les frissons de sa peau. Des papillons et des fourmis l’habitaient.Je suis une ville dans une ville.Les immeubles l’inquiétaient moins que d’ordinaire. Il avait le sentiment qu’ils absorbaient le bruit comme les enceintes qu’il avait bourrées de laine de mouton pour que le son ne rebondisse pas dans son auditorium. Il marchait dans Villebasse comme au milieu des lampes et des condensateurs de liaison de l’ampli qu’il ouvrait depuis quelques jours pour l’améliorer. Il soudait des fils, il branchait en parallèle, il forait des trous pour ajouter des interrupteurs et se passer du préampli qui faisait perdre du rendement et de la qualité à cette merveille des années quatre-vingt-dix acquise pour trente balles au vide-grenier d’Astramont. Et marcher parmi les gens apaisait enfin sa frénésie. Villebasse était aussi belle qu’un tuner, plus désirable qu’un boîtier d’abord vide qu’il aurait garni peu à peu des magies achetées dans la revue des audiophiles et il s’en rendait compte sur le tard.Cécile l’affublait d’une bulle pour domestiquer ses angoisses du dehors quand il ne pouvait plus être dans le dedans des choses à bricoler alors qu’il avait besoin d’une caisse de résonance.Villebasse était l’ampli dont Jourdan voulait améliorer la qualité de son. Cette analogie l’oxygénait tellement que les toits lui évoquaient une canopée et la trouée bleue entre les barres du quartier commercial figurait un lac où il nageait de toutes ses forces pour lutter contre le froid et le courant, et surtout battre à la course le pluvier argenté aux aisselles noires qui filait par-dessus sa tête. La pureté du son qu’il émit en criant sa défaite alors que Jourdan rejoignait la rive éclata sa bulle et il crut dévisager les passants pour la première fois. Il allait en reproduire l’exacte qualité et il lui était égal que la foule qu’il traversait ne le sût pas.
Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant.

3 commentaires sur « Un froid sec #10 »

  1. L’art d’une conteuse aux multiples écritures….La forme trouve les mots qui accompagne les virages narratifs dans des progressions inattendues . Un fil rouge se dessine , une tranche de vie….La capacité d’ADS à changer de style m’étonne et me séduit….

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