Un froid sec #12

Il y avait, sur le chemin de Douceborde, Le-Chien que Coline croisait parfois et qui, pour peu que l’on montrât un peu d’intérêt pour les bêtes – ce qui n’était pas son cas –, vous suivait du regard en souriant de toute sa gueule, assis sur l’herbe ou un tapis de feuilles, alors que son pelage crasseux, ses côtes apparentes et ses griffes cassées indiquaient qu’il était en souffrance, ou au moins négligé par son maître.Coline savait qu’il souriait à ceux des passants qui avaient le goût des animaux, car des clients de Castagnon lui en avaient parlé dans une discussion sur le temps qu’il fait.À elle, il ne souriait pas mais tendait son cou sans la perdre du regard tout le temps qu’elle mettait à le dépasser sur le chemin, et sans qu’il essayât pour autant de la suivre. Les bons soins de Jourdan l’avaient possiblement dégrossi, dévêtant ainsi le gardien des enfers pour faire apparaître le gardien des Sept Dormants d’Éphèse.Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s’y tenait les fois où elle empruntait cette voie bourbeuse et malheureusement unique qui traversait les champs de tournesols bordant l’extérieur sud de Villebasse.Elle avait oublié, prudemment sans doute, les circonstances qui l’avaient conduite à rester encore chez sa mère, mais c’était toujours elles qui organisaient sa vie, car elle n’avais pas de goût pour les décisions, et elle souffrait d’une nonchalance qui l’empêchait d’agir autrement que dans l’urgence.L’urgence, donc, sûrement elle, la fera sortir un jour de ce mauvais contexte. Son manque d’entrain la faisait traîner sur le canapé convertible entre la fenêtre basse et le meuble télé du salon d’interminables rêveries alimentées de lectures dans lesquelles la plongeait l’absence de projet.Le-Chien, apparût ce matin, avait changé d’attitude au fil des heures. Sa gueule ne souriait plus aux gens, et il pouvait même gronder si un promeneur voulait lui redonner de la bonne humeur par une quelconque caresse. On s’étonnait qu’il n’était ni blessé ni amaigri, puis on prenait l’habitude de passer son chemin. Les dernières fois où Coline était passée devant lui, pourtant, l’attitude de ce dernier avait été différente. Au lieu de l’observer avec ses babines retroussées dans son sourire de chien, il s’approcha d’elle et essaya de lui lécher la main. Surprise, elle la retira vivement en le regardant avec attention. Il frétillait et balançait sa gueule par mouvements brusques dans une invite à le suivre. Ensuite, il faisait mine de s’engager dans le bois de Douceborde, puis vérifiait par-dessus son épaule si la femme le suivait. Elle n’en faisait rien, aussi revenait-il sur ses pas puis il recommençait son manège deux ou trois fois, en poussant un jappement bref dans sa dernière tentative de la convaincre. Coline eut un haussement machinal des épaules, le regarda avec agacement puis continua sa route.Le froid la rendait lucide et l’hiver était la saison qui révélait le mieux ce qui remuait discrètement au fond d’elle. Il drapait dans ses housses, soustrayait à la vue les chemins, maquillait les formes et faisait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révélait crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifiait les chuchotements, sa lumière changeait les focales, son froid choquait les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante lui dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que ses pensées rendues claires et dociles.

3 commentaires sur « Un froid sec #12 »

  1. Je me disais, ce jour, Anna devient plus libraire mettant en avant ses coups de cœur amicaux et littéraires qu’écrivaine faisant offrande de quelques phrases aux lecteurs de passage….Peut être m’avais vous entendu; Je retrouve, ce soir, votre goût de l’oxymore discret, votre amour des mots rares fleurant bon « les gens de peu » avec le talent de disséminer quelques raretés sophistiquées ,bonbons acidulés qui révèlent votre amour de la langue , votre vocation d’orpailleuse qui tamise , avec autant de respect, les petites pierres usées par les torrents de la vie, que les pépites égarées des alchimistes des mots..A quand une comptine?

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    1. Merci pour votre enthousiasme renouvelé, Patrick, et bonne année à vous et à vos proches.
      J’écris beaucoup de tapuscrits dont je ne peux pas toujours publier des extraits ici, c’est vrai.
      Quant à la comptine, j’en ai une et même davantage sous le coude. ^_^

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  2. Votre écriture oscille entre un style rugueux et des évasions folâtres….Découvrir cette amplitude littéraire est plaisant, riche de vos bouillonnements …

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