Un froid sec #13

Elle avait l’œil américain. Comme Fenimore Cooper, dans « Le Dernier des mohicans ». Elle avait l’air de ne pas y toucher, de regarder juste devant elle et en fait non, aucun détail ne lui échappait nulle part : les jours étaient tantôt éclairés par un soleil nu ou voilé, tantôt assombris par des nuages nonchalants ou fuyants. Le vent, la neige et la pluie apportaient des variantes qui occupaient bien les conversations à la récré ou dans les fils d’attente au cinéma et ce n’était pas pour rien : c’est facile à observer et à commenter.Camille aimerait que la vie soit aussi simple qu’un bulletin météo.Pour mieux comprendre et se rappeler quand elle sera adulte ce qu’elle vivait maintenant, elle essayait de tout écrire sur son laptop dans un fichier qu’elle avait renommé « La vérité sur Camille Obel.doc». Ce n’était pas un journal, ni un témoignage. Elle voyait plutôt cet exercice auquel elle s’astreignait avec plus ou moins de bonheur selon ce qu’elle avait à y dire, comme un immense mouchoir auquel elle ferait régulièrement des nœuds pour étayer ses souvenirs plus tard.Villebasse, elle avait besoin d’y marcher souvent. Pour mieux se reposer, mieux se perdre, se détendre, oublier ses soucis, réfléchir, prendre le temps, flâner, observer les gens, écouter les bruits des différents quartiers, scruter la vie qui grouillait d’un métro à une fête foraine, s’acheter une gourmandise à boire ou à grignoter, et surtout découvrir sans cesse et toujours ce qu’elle peut offrir à qui sait la regarder avec attention.Camille ne savait pas comment expliquer cette sensation dingue qu’elle avait depuis qu’elle y vivait, mais elle avait l’intuition, pour ne pas dire la certitude, qu’il allait lui arriver quelque chose ici. Quelque chose de bouleversant.En revanche, les passants ne la regardaient jamais. L’indifférence voile les regards. De l’autre à soi le chemin n’est pas sûr, alors une rue, un collège… Et puis, Camille était une fille qui ne se faisait pas remarquer. Ou qui ne savait pas. Peu importe, ça lui était égal.Le centre-ville subissait les cohortes de la marée humaine du vendredi midi qui, rapide et déterminée, s’appropriait ses dalles sombres le temps d’une pause déjeuner dans l’abri d’un square ou d’une sandwicherie.Une neige fondue fouettait des visages, des dos, des parapluies prudents, découvrait, décapuchonnait à la force de ses traits des corps recroquevillés par les flocons acidulés qui après la frappe s’évanouissaient en se posant sur le sol, puis partaient en eau dans le caniveau.Le marché flanquait la place de la Liberté et venait s’affaler au pied du théâtre du Parvis. Depuis le ciel, la foule minuscule s’agitait comme dans une fourmilière autour des stands et un marchand rabattait une bâche étanche sur ses épices : cumin, coriandre, curry ou piment d’Espelette devaient être tenus au sec. Ça criait, ça poussait, ça jurait et hurlait, mais ça rigolait aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s’énervait devant le fond des rôtissoires : la neige céleste barbouillait de cernes le jus de ses volailles, les rendant moins présentables aux clients.

1 commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s