Un froid sec #15

Le chien piétinait en trottinant, et ce faisant décrivait un large cercle en deçà de l’endroit où il se tenait habituellement posté, à mi-chemin sur le trajet de Douceborde. Depuis quelques jours déjà il s’agitait ainsi, les oreilles pointées en avant et l’échine parcourue d’une sorte de frisson, le même que déclenchait une piqûre de puce ou sa démangeaison durable. Coline pensa en se dirigeant vers lui qu’il était peut-être dans le même état au moment où elle était partie en collant sur la couverture du programme télévisé la mention prends soin de toi comme je te quitte, et ça le lui rendit sympathique. Elle le laissa renifler ses mains et elle flatta sa gueule et ses flancs. Elle l’empêcha de lécher ses doigts puis l’enfourcha pour le faire asseoir. Elle enlaça son encolure et frotta vigoureusement son poitrail en lui parlant gentiment. Il se coucha alors sur le dos et elle le tapota vigoureusement. Elle se redressa ensuite, épousseta ses bras, son ventre et ses cuisses, puis elle avança de quelques pas en direction de la ferme des Gilbert. Lui n’osait pas la suivre, son regard implorant et tendu planté dans son dos.Coline s’arrêta, pivota sur ses talons et lui lança « Le-Chien, au pied ! » Il se mit debout comme au bruit d’un claquement de fouet et la suivit. « Le-Chien, marche au pas ! »La neige épaisse et fraîche mesurait son allure et le faisait sautiller à la manière d’un jeune chevreuil. Parfois, une branche perdait sa carpette blanche et le chien claquait des mâchoires dans le vide quand il la prenait sur la tête, et Coline réalisait qu’elle riait aux larmes quand la morsure du froid piquait la paupière inférieure de ses yeux. Elle se baissa à deux ou trois reprises pour former des boules de neige, et quand elles explosèrent en poudre sur sa truffe, quelque chose s’élargit dans son ventre et la fit respirer plus largement et plus calmement. Elle pouvait croire sans exagérer que c’était de la joie qui s’étirait enfin après un trop grand sommeil.La ferme des Gilbert leur apparut au détour d’un talus augmenté d’une bonne couche de glace, et Le-Chien soudain cessa de remuer la queue, jeta même un coup d’œil inquiet à la jeune femme. Elle le rassura d’une caresse et il fila ventre à terre jusqu’à la porte d’entrée. Coline n’avait pas compris qu’il était familier des lieux, parce qu’elle était fatiguée, qu’elle avait les pieds gelés et les doigts gourds, et qu’elle s’apprêtait à fracturer une ferme.Elle était entrée dans une demeure semblable, dans une vallée proche de l’Italie. Le paysage était différent malgré la neige qui le lui rendait familier. Elle y était devenue sur deux trop courtes années une enfant sauvage et comblée qui reviendrait jusqu’à présent épanouir sa capacité d’émerveillement qui lui faisait aimer passionnément l’insignifiant et le minuscule. Là-bas, elle avait pu s’égayer dans les sous-bois, sur les talus, coller sa langue sur la pompe gelée des fontaines de village, casser des cabanes dans les arbres des gosses de bandes rivales, grappiller des groseilles, apprendre le coucou, le perce-neige et le crocus, écouter le lent débit sous la glace des ruisseaux, glisser, rouler, sauter dans une neige généreuse qui donnait aux petits montagnards des jeux, des caches, des rhumes, des vêtements mouillés, des nez rougis et des oreilles gelées, mais aussi et surtout le goût du silence et une adoration païenne pour les remuements souterrains de la vie.

Un commentaire sur « Un froid sec #15 »

  1. Une écriture qui traduit, ce me semble, des bulles de pensées invasives mises en ordre avec humour et sens de l’absurde. Un zeste de fiction autobiographique, un éclair d’actualité viennent pimenter ce récit d’une mort choisie avant qu’elle s’abatte sur Villebasse. Le récit est un peu court mais ce n’est pas un écrit vain !!!

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