Un froid sec #18

CEST LA NEIGE QUI M’A TUÉE. Que l’on se rassure, je ne vais pas profiter de ma mort pour raconter mon histoire, parce que le récit d’une vie est intéressant à la condition d’être remarquable et que la mienne ne le fut pas. Je suis née un mois de mars à Villebasse contre l’avis de ma mère et je suis morte au mois de janvier 2019 avec mon plein accord, peu avant la date qui m’avait été annoncée en rêve — preuve que les prédictions ne sont pas toujours fiables. J’avais toujours vécu à Villebasse et je m’étais étonnée que mon âme ne soit pas montée au ciel après mon accident mortel, parce que je n’avais jamais aimé cette ville. Pourquoi y étais-je encore alors que rien ne m’y retenait, cela était pour moi un mystère que je n’avais pas les moyens d’élucider. Non pas que je sois sotte, mon intelligence est moyenne, mais je n’étais pas familière des choses de la Mort et il m’aurait sans doute fallu pratiquer des actes opératifs desquels mon absence de religion m’avait tenue éloignée.

Pour me débarrasser de la chose conventionnelle et parce qu’il me reste un brin de politesse, je vous informe que je m’appelle Rose ; et si je dis « vous », c’est parce que j’étais écrivaine de mon vivant et que je n’ai pas pu me défaire en mourant de la sale manie que j’ai encore de vouloir raconter tout et n’importe quoi à n’importe quel public. Et parce que ça me fait bien suer de reconnaître que j’en suis réduite à parler toute seule, ce que je connaissais déjà avant, à la différence que je me servais d’un lectorat pour ne pas en avoir honte.

J’aurais pu mourir d’une balle en pleine tête dans un barrage de manifestants ou des suites d’une longue maladie dans une chambre d’hôpital, mais non.

C’est la neige qui m’a tuée.

Je marchais au milieu des congères, au cœur du plus froid des mois de janvier. Une chute de flocons drus et lourds accablait Villebasse depuis des heures. Les rues bien sûr étaient vides et je n’avais rien à faire dehors. Il y avait simplement que la neige effaçait les décors de ma vie, assignait mes voisins à résidence et nom de Dieu ! Oserais-je le dire ? Que toute cette neige qui se déchaînait dans une colère silencieuse m’apaisait. Le silence de l’écriture n’est en rien comparable ; il est instable, tourmenté et facile à rompre. Celui de la neige, au contraire, ralentit le galop de l’esprit jusqu’à le mettre au pas. Et l’on se sent vivant comme jamais, parce que notre sang chaud de mammifère nous irrigue au milieu des arbres qui, au même instant, et de manière contraire, affaiblissent leur sève pour rester immortels.

Soudain, les derniers flocons sont tombés et une autre sorte de silence a épaissi l’atmosphère. j’ai pris une profonde inspiration, de quoi me faire exploser la chaudière et le palpitant, et quand j’ai soufflé vite, fort et longtemps, j’ai pensé que c’était une belle journée pour mourir. Parce que la joie , quand elle est là, fait toujours penser qu’à partir de là on a eu une vie pleine et entière et que l’on peut enfin passer l’arme à gauche. Enfin, bref ! Ce genre de connerie, quoi !

Alors, mon cœur obéissant s’est arrêté de battre. Et dans quelques jours, après la Pluie Merveilleuse, les habitants de Villebasse me rejoindront au Ciel. En attendant ce moment, voici leur histoire dans leurs derniers instants […] »

© John Divola
© John Divola

 

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1 commentaire

  1. Une écriture qui traduit, ce me semble, des bulles de pensées invasives mises en ordre avec humour et sens de l’absurde. Un zeste de fiction autobiographique, un éclair d’actualité viennent pimenter ce récit d’une mort choisie avant qu’elle s’abatte sur Villebasse. Le récit est un peu court mais ce n’est pas un écrit vain !!!

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