Rose Mirail #1

UN MALHEUR PEUT-IL ENGENDRER UNE histoire qui entrera progressivement dans la lumière sans que celle-ci en occulte la douleur vivace ? Est-il possible de s’autoriser à retrouver le goût des autres, à rire sans trahir les fantômes à qui l’on rend hommage de moins en moins souvent au fil du temps parce que la vie réclame que le cœur, l’esprit et le geste soient tout entiers à son affaire ici et maintenant ?

Rose Mirail avait tout juste seize ans quand elle est entrée dans la papeterie de la rue Pasteur pour retrouver au moins une des habitudes qui bornaient son ancienne vie. Elle croit se souvenir que c’était quelques semaines après le décès de ses parents.
Elle s’avançait dans la boutique sans faiblir malgré le regard intrigué de Jeanne Bordès, la papetière. Son infortune avait paru dans la presse quotidienne régionale mais tout ce qui a lieu à Maresbourg est connu avant. Rose flânait entre les rayons en serrant son sac, se promettant de ne rien dépenser dans la boutique. L’argent qu’elle avait volé dans les affaires de sa mère après l’enterrement devait durer.
Rose ne s’était pas douchée depuis quatre jours et la seule eau qui avait mouillé son linge de corps pendant cette période venait de sa sueur parce que le videur de la piscine avait repéré comment elle sautait depuis le pin parasol de l’autre côté du grillage. Il l’avait raccompagnée avec une clef au bras mais curieusement, il ne lui avait touché ni les seins, ni les fesses. Il s’appelait Kassim. Peut-être que c’était haram de toucher une femme comme Rose, mais elle n’allait pas s’en plaindre.
Rose ne vivait pas dans la rue depuis assez longtemps pour que son allure montre ce qu’elle était devenue.
Toutefois, elle dégageait une drôle d’odeur, mélange de panique en note de cœur et de fille qui se néglige en note de fond. Mais celle qui dominait, la note dans sa tête, c’était le fumet des corps désossés de ses parents. Il collait encore à ses narines, au point d’avoir l’impression que les gens fronçaient le nez en la croisant, et elle se grattait comme un chien errant à chaque reniflement qu’elle prenait pour elle. Le creux de son poignet, la courbe de son ventre et le haut de son épaule en étaient couverts de stries parallèles ; comme la portée d’une partition si un jour elle voulait y tatouer des notes de musique.
Si-si-do-ré-ré-do-si-la, sol-sol-la-si-si, la-la
Oui. L’Hymne à la joie. Elle avait, au moment où ce trait d’humour lui traversait l’esprit, la même charge subversive qu’un bras d’honneur.
Rose s’arrêta devant le rayon des carnets. Qu’est-ce qu’ils étaient stylés dans leurs belles couv’ ! Le papier la rendait dingue. Les grands formats souples et non lignés des Paperblanks étaient les plus sexy.
Bon sang ! Vingt euros pièce. Avec vingt euros, elle tenait pour vingt jours de pain baguette. Elle devait donc choisir entre se passer de pain ou se priver de logement. Pas un logement avec un loyer à vingt euros, bien entendu. Non, elle pensait acquérir un carnet pour en faire une maison. Une maison pour abriter ses rêves. Quand Rose écrivait, avant, dans celle de ses parents, elle était comme un charpentier. Elle construisait, elle bâtissait, elle isolait, elle délimitait un territoire. Et du territoire, elle n’en avait plus. Alors, si Rose se fabriquait un petit chez-elle à l’encre et au papier, elle se sentirait moins dehors.
Un pied-à-terre qui tiendrait dans son sac à main, ça valait finalement bien ses vingt balles. Et pour manger, eh bien, elle improviserait.
Il n’y avait pas grand-monde dans la boutique. Des habitués en panne de ramette ou de colle en bâton. Un gamin sortit des jupes de sa mère pour trottiner en direction de petits articles aux couleurs vives posés sur le bas d’une étagère et trébucha en chemin. Son front heurta le sol, ce qui le fit hurler aussitôt. Le cœur de Rose se serra quand la mère ramassa le gamin pour manger la trace rouge de ses baisers, comme si elle voulait la remplacer par la trace de son rouge à lèvres. Trace contre trace, douleur contre douceur. Le petit en profita pour redoubler ses larmes.
Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la sortie de route de ses parents sur la départementale de Rapelens. On lui avait précisé charitablement qu’un chevreuil était le coupable et que les occupants du véhicule n’avaient pas eu le temps de souffrir. Ses yeux étaient restés secs à l’enterrement. Le mouillé de sa douleur était dans sa poignée de terre et dans sa pivoine sur chaque cercueil.
Rose commença à trembler et pensa qu’elle n’aurait pas dû mettre ses pieds dans les traces de son ancienne vie. Elle venait souvent ici en compagnie de sa mère mais elle avait sous-estimé l’épreuve de cette visite aujourd’hui mémorielle. Elle claquait des dents malgré la chaleur aiguë de juillet et sentit qu’elle allait faire un malaise. Elle se dirigea vers la caisse sous le regard attentif d’un homme brun d’œil et de poil qui lui emboîta le pas en se déplaçant avec difficulté.
Après que Rose eut quitté la boutique, il demanda à Jeanne Bordès comment allait la petite des Mirail.
« Ma foi, je ne l’avais pas revue depuis l’enterrement. J’ai mal pour elle mais elle a l’air de tenir le coup, tu ne trouves pas ? »
L’homme garda pour lui qu’il trouvait à Rose une mauvaise mine, pour ne pas dire une sale tête, et sortit à son tour. Il avait acheté une ramette de papier dont le poids lui était pénible. Il renonça cependant à rentrer directement chez lui en apercevant la silhouette de la jeune fille au bout de l’avenue Foch.
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5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Le papier ça isole, ça protège. J’ai même vu dans une exposition des architectes qui en faisaient des murs.

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    1. Anna de Sandre dit :

      Si le Président de la République en entend parler, Notre-Dame de Paris sera restaurée en seulement deux ans. Il faut y réfléchir…

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      1. Je mets les chats et le chien sur le dossier, cela devrait aboutir à quelque chose de grandiose.

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  2. patrick verroust dit :

    S’évader ou s’enfermer…elle a choisi , sa vie n’est pas rose muraille…J’aime bien la violence brute de l’écriture. Elle est, ici, un moyen de construction identitaire . L’héroïne construit son être au monde, sa liberté grâce à elle…Un bel hommage à l’écriture et à sa puissance créatrice…

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    1. Anna de Sandre dit :

      Merci pour votre commentaire, Patrick. Je crois comprendre que dans ce texte, Rose n’a pas pu choisir son destin, hélas !

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