Un froid sec #20

Le cri déchira l’air et ils cessèrent leur jeu. Le gros Mattéo reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades. C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir !
     Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve.Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. De quels flics tu parles ? demanda Corentin.
     Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya à présent pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
     Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils laissèrent tranquillement Corentin arriver à leur hauteur et quand il les regarda droit dans les yeux ils l’attaquèrent aussitôt. Il décrivit chez lui un jeu idiot qui avait mal tourné, on baigna et soigna son visage tuméfié et il garda pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il devint agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui mit une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne ne comprit pas que c’était pour son bien.
     Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve et c’était insupportable.
     Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça pouvait encore tomber sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle de n’importe quelle femme. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Il avait perdu ; il devait être éliminé. Julie saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.
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1 commentaire

  1. Vous excellez dans ces textes de misères crues, nues, banaux, quotidiens,
    des sortes de marronniers, hélas… Un détail du récit m’interpelle, Sorraya aurait été dégagée de sa prison de chair et serait en état de frapper…Hum !

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