Un froid sec #22

  ET DONC, IL FAISAIT CHAUD ET LA TANTE EUT SOIF SUR LE TRAJET. ELLE DIT Tiens le panier, ma caille, passe devant et prends-moi des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. t’auras qu’à manger des crevettes , si par hasard je traîne.

Elle avait filé au bar de Saturne boire « juste une bière ». Elle n’en aurait pas pour longtemps.
     Camille était à l’aise parmi les étalages qui entouraient Saint-Estin. Le square à sa droite, de l’autre côté de la rue, montrait au travers des grilles de son entrée son ruisseau aux canards, le pont de bois suspendu qui traversait la largeur de son allée principale et une partie des arbres centenaires.
     Elle se penchait sur les citrons , les choisissait d’un coup d’œil rapide. Tante Ludivine n’aurait plus le temps de l’emmener à l’aire de jeux puisqu’elle avait sa mise en place à préparer. Il y eut un mouvement de foule dans son dos, de gens qui poussent un peu pour se servir. Camille se dit qu’ils étaient sans gêne, purée ! mais elle resta imperturbable. Quelqu’un pourtant la poussait avec une telle insistance qu’il la collait de tout son torse, comme pour saisir à son tour des fruits au-dessus d’elle. Son panier lui rentrait carrément dans le derrière. Elle remarqua alors les mains d’homme qui prenaient appui à même les fruits, de chaque côté de son petit corps d’enfant. Au même instant, il la força à baisser la tête avec le haut de son buste. Le panier appuya alors contre son postérieur. Elle voulut rester polie, ne pas se faire remarquer : elle tendit ses fesses en arrière pour repousser le panier, mettre un terme à son désagrément. Le « panier » appuya alors plusieurs fois. L’homme empoigna soudain ses cheveux et elle comprit. Elle poussa un cri mêlé de rage et de peur en se dégageant , surprenant l’homme qui s’éloigna aussitôt mais d’un pas mesuré, le sourire aux lèvres. Un vieux type d’une quarantaine d’années, replet et dégarni ; des habits de bonne facture et, elle fût bien au regret d’avoir découvert ce détail intime, une odeur très épicée qu’elle avait maintenant dans ses cheveux. Son souffle rauque, dégueulasse, résonnait encore dans son esprit. Elle abandonna le panier de citrons sous l’étal et courut au square où elle vomit de la bile devant une haie d’arbrisseaux fleuris. Elle n’en dit jamais rien à personne, à commencer par Tante Ludivine, parce qu’on dirait qu’elle était folle et qu’elle voyait le mal partout.
*
      C’était la première fois que Camille revenait dans l’avenue Salengro depuis l’agression. Elle marchait le regard baissé, levait de temps en temps le nez. Elle reconnaissait mal l’endroit. Les maisons mitoyennes et les immeubles compacts n’avaient pas de singularité. La neige répandue sur les toits, le haut des portails et le sommet des haies vives, comme d’un sac de farine éventré, appuyait davantage encore leur ressemblance. Camille s’enhardit alors à relever la tête. Tout était transformé. Même le square semblait différent.
     Elle aperçut Cali Bénac à l’intersection de la rue Lafayette. Agenouillé derrière un gobelet, il était vêtu de sous-vêtements usés et de grosses chaussures dans lesquelles il était pieds nus. Il tremblait et claquait des dents. Sans doute lui avait-on volé ses vêtements à coups de gifles, car son visage était tuméfié. Violence gratuite, il n’était pas plus épais qu’un enfant. Un fil de cuivre serrait la filasse de sa chevelure couverte de crasse. Une troupe de merdailles le filmaient avec leurs portables en espérant que par chance, il tombât raide mort juste là, maintenant. Cali Bénac échouait à imiter une statue, les mains jointes et la tête baissée, comme certains mendiants à la sortie des messes. Il n’arrivait pas à tenir la pose et crachait merde ! merde ! merde, putain ! à chaque fois qu’il basculait d’un côté ou de l’autre. Il y avait quelques centimes et trois mégots dans son gobelet. Ce gars-là mourra bientôt, Camille en mettait sa tête à couper. Comment cet avorton terminé au pipi était-il encore de ce monde, ça restait un mystère. Il avait fréquenté plusieurs écoles au gré des escales de Stéphane Bénac, son père, un pêcheur à pied dingue de coques sauvages. Bénac avait fui le nord du pays après la disparition de sa femme, parce que le bruit avait couru qu’il l’avait sauvagement assassinée, puis avait dissimulé les restes de son cadavre dans un baril de poissons pour en masquer l’odeur, ce genre de détail sordide. Certains osèrent avancer que son cadavre était introuvable parce qu’il l’avait mangé. Or, Séverine Bénac avait seulement coupé les ponts en laissant son fils pour partir à son aise mais Bénac avait une sale gueule et écoutait sa fantaisie sans que le destin ne le punît jamais. Il n’y avait pas de raison pour qu’il s’en sorte à bon compte et la fugue de sa femme n’était pas suffisante pour lui pardonner sa morgue.
     On s’en prit à sa voiture qu’il retrouva dans un fossé au petit matin, à sa grange qui prit feu alors que l’orage craquait trop loin, puis à son chien, tué d’une balle dans la tête. Deux jours après, il traversait le pays au volant de sa camionnette avec son fils et quelques affaires de rechange dans un sac à dos. Villebasse était loin de la mer. Cela lui fut égal. Il avait choisi l’endroit pour ça. Pour que cette ville remplace la mère de Cali. Elles avaient en commun de n’avoir rien de ce qui pouvait rendre heureux Stéphane Bénac. Si Cali grandissait dans un nouveau terreau, peut-être que le cours de son existence irait tout droit, comme un plant de tournesol. Le bien-être et l’amour n’avaient rien à voir là-dedans.

 

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums en littérature générale et en jeunesse.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s