Un froid sec #25

« […]Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant.
Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec Cécile, n’avait jamais vu un rondin de scierie dériver sur le Petit-Canal. Faute de munitions — précisément de rondins fauchés sur un train de bois, il ne pouvait pas construire de radeau et fuir Villebasse comme Huck avait fui Saint-Pétersbourg pour échapper aux poings du vieux Finn.
Certes, Aymeric n’était pas un héros de roman picaresque. Mais les coups reçus, il les avait en commun avec le garçon et il aurait pu en parler avec éloquence si la honte ne l’avait pas contraint au silence. Cécile ne tapait pas aussi dur que le vieux Finn, ça, non, mais assez tout de même pour que tout le monde le prenne pour un homme maladroit, à souvent se présenter avec des ecchymoses ou des écorchures.

Mais personne ne pouvait comprendre la chanson du vent

Soudain, un bruit sortit de sous ses pieds. Impression fausse, il le savait, puisque ça venait de l’eau. Un son clair, faible et plaintif. Il boulait sur les immeubles alentour. Deux ou trois promeneurs se hâtaient, sanglés dans leurs manteaux, la face rouge et les paupières baissées sous les mauvais flocons.
Le bruit était la plainte d’un animal. Aymeric hésita ; s’approcha quand même du bord. Une masse dérivait, se débattait, griffait l’eau en brisant les blocs gelés de sa surface, retombait.
Le mugissement du vent entonna alors un canon avec les cris de Le Chien. Mais personne ne pouvait comprendre la chanson du vent[…] »

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums en littérature générale et en jeunesse.

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