Un froid sec #23

roman, Un froid sec

Depuis la mort de sa femme, dans le courant de la foire d’automne, à peu près deux années en arrière, Samuel Jalabert disparaît de loin en loin. Vers la mi-janvier, quelqu’un a rapporté l’avoir vu débiter de la glace dans la rivière mais c’est tout à fait improbable : le vieil homme est chétif et son Frigidaire flambant neuf. Rose, qui vit chez lui depuis quelques semaines, est la seule à croire à ce témoignage, car elle l’a vu reprendre des forces depuis son arrivée. Il n’irait pas jusqu’à battre un ours à la régulière, mais il est assez tordu pour se mettre en péril et y prendre du plaisir. Elle y croit aussi parce qu’elle sent que son propre esprit se tord depuis la mort de Greg. C’est indéfinissable, comme un pas de côté qui vous fait quitter la marche du monde ; une gémellité bancale qui les rapproche comme un étai.
Rose soulève le couvercle de la cocotte en fonte posée sur le feu, respire les vapeurs qui s’en dégagent. La viande est de premier choix parce que le vieux mérite toute son attention ; elle a lancé la cuisson de très bonne heure ce matin pour rêvasser à son aise entre les ajouts d’agréments.
Jamais Rose n’aurait cru que quelqu’un lui tendrait la main après la mort de Greg. Pourtant, Samuel Jalabert était venu la chercher après l’enterrement. Il lui avait dit j’ai besoin d’une femme chez moi pour les tâches du quotidien et elle avait mis ses maigres affaires dans un sac poubelle. Il puait et ne se rasait pas alors elle lui avait demandé deux cents euros par semaine à lui remettre tous les lundis en liquide. Trois jours après il sautait dans la baignoire sans son aide et il sifflotait en raclant son visage avec un coupe-chou. Elle avait pu observer sa colonne vertébrale saillante comme un os de seiche, la sentir sous le gant savonneux.
[…] Il est distrayant de prendre soin d’un autre que soi quand on n’a pas le courage de s’en sortir. Jusqu’au jour où il nous apparaît que si l’on maîtrise ces actes et cette attention pour autrui, alors il est naturel de les tourner vers soi. Ce jour arrive plus ou moins vite selon les êtres, et leur niveau d’intelligence n’a rien à y voir. Rose, par exemple, est encore dans la sidération d’avoir enterré son beau-père et se trouve dans un certain dénuement. Il ne lui manque pas grand-chose pour se choisir une vie qui pourrait être agréable ; un peu d’estime et de tendresse, pour commencer.
Mais Rose décapsule une bière avec son briquet et la boit à grands traits, comme une limonade. Elle apaise la chaleur qui monte de la cocotte et c’est agréable, vraiment très agréable, ce qui donne à Rose l’idée de tirer sur le col de son pull et de souffler sur ses seins dont les pointes se dressent. Amusée, elle laisse passer un temps avant de souffler encore. Elle gonfle la poitrine en reculant ses épaules, fait glisser son pull tout doucement sur ses tétons avant de l’ôter tout à fait. La voici torse nu au milieu de la cuisine, face à la crédence bien rangée, à la pendulette qui égrène le temps comme un batteur au geste machinal et à l’évier frotté au citron reluisant de propreté. Jalabert craint le désordre plus que l’Enfer.

Une réflexion sur “Un froid sec #23

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s