Tim Do

Chapitre 1

Si, depuis la mi-octobre, Tim Do se réveillait du lundi au vendredi à 6 h 30, il avait pourtant l’impression de se réveiller une seconde fois un peu plus tard. Il ouvrait d’abord les yeux à cause du chien qui grattait à la porte d’entrée pour aller faire pipi, puis il les ouvrait devant la plus belle des…
Mais attendez… Il vaut mieux en parler tout à l’heure pour ne pas tout mélanger.
Notre histoire démarre pour de bon ce matin, où Tim faisait cuire des pancakes après avoir expédié les corvées, quand soudain la porte s’ouvrit. Sans broncher, il glissa les petites galettes dans une boîte à tartines pour les emporter.
— Euh… et nous, Tim, on est punis ?
Monsieur et Madame Do faisaient souvent irruption dans la cuisine au moment où leur neveu préparait son goûter pour le collège.
Tim éclata de rire :
— Dites donc, vous deux ! Vous n’avez pas l’impression que c’est aux parents de nourrir leurs enfants, et pas l’inverse ? Non mais, sérieux ! Quand est-ce que vous allez apprendre à faire à manger ?
Son oncle baissa la tête, faussement contrit.

« Enfin, bref ! Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder cette histoire de deuxième réveil. »


Tim avait sept ans quand ses parents moururent dans un accident d’avion. Ils étaient chefs cuisiniers et voulaient ouvrir un second restaurant de l’autre côté de l’océan Pacifique, dans un coin perdu de l’Australie. Sa mère était la sœur de Madame Do et aujourd’hui, c’était cette dernière qui endossait le rôle de sa nouvelle mère. L’oncle et la tante étaient pour leur neveu de bons parents adoptifs, à une exception près : ils étaient nuls en cuisine. Tim, au contraire, avait hérité du talent culinaire de ses parents et l’avait développé dès l’âge de cinq ans dans leur premier restaurant, quelque part dans le sud-est de la France.
Enfin, bref ! Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder cette histoire de deuxième réveil.
Eh bien voilà : le deuxième réveil de Tim avait lieu lui aussi du lundi au vendredi, exactement au moment où il clignait des yeux devant la plus jolie fille du collège, c’est-à-dire devant Juliette Izzo. Dès qu’elle entrait dans son regard, adossée au portail, le jeune garçon se sentait plus vivant qu’à son premier réveil, parce que Juliette lui faisait encore plus d’effet que le soleil qui se lève.
— Salut Tim, cool, ton nouveau pantalon. Très stylé !
Tim n’osa pas lui répondre franchement. Les seuls collégiens qui osaient afficher leur amour devant tout le monde, c’était un couple de quatrièmes, alors il ne tenait pas trop à se montrer avec sa chérie. Même si tout le collège était au courant de leur relation. Il lui chuchota tout de même entre ses dents :
— J’ai fait des pancakes pour la récré.
Les yeux de Juliette s’allumèrent comme des lucioles au fond d’un bois après minuit.
— OK, rendez-vous sous le préau !
Puis son regard s’assombrit et elle ajouta :
— J’aurai un truc pas marrant à te dire.
La sonnerie retentit. Ils se séparèrent pour rejoindre leurs classes respectives. Tim se dirigeait vers la sienne avec une boule au ventre. De quoi Juliette voulait-elle lui parler ? Ce n’était pas dans ses habitudes, de prévenir avant.
Le cours de Maths passa comme dans un rêve. Tim calculait sans broncher des aires et des volumes mais à la fin de l’heure, il oublia de noter sur son agenda qu’il aurait une évaluation la semaine suivante.

« On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain. »


Une pluie épaisse martelait le toit. Les élèves se pressaient sous les préaux et bien sûr les quelques bancs étaient pris d’assaut. Tim extirpa la boîte à tartines de son manteau. Il l’ouvrit devant une Juliette qui se servit en gardant le visage fermé. Les mots banals qu’ils échangèrent se perdirent dans le brouhaha des élèves et de l’averse. Juliette était distante et mangeait son pancake avec indifférence. Bon sang ! Qu’avait-t-elle de si problématique à lui dire ?
Elle prit enfin la parole.
— Tim… c’est la cata’… J’arrive même pas à t’en parler tellement c’est énorme. J’ai les boules, tu peux pas savoir !
Le Tim en question, qui était déjà très blond avec un visage très pâle, réussit pourtant à devenir encore plus pâle. Il était carrément blanc comme une trace de craie sur un tableau noir. On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain.
— Tu peux tout me dire, Juliette (il voulait dire « mon cœur » mais c’était « Juliette » qui était sorti à la place). Quelqu’un t’a embêtée, c’est ça ?
Juliette esquissa un pauvre sourire malgré sa mine défaite. Elle lui répondit d’une voix faible :
— Non, ce n’est pas ça ; voilà… j’ai un grand frère.
Tim haussa ses sourcils en forme d’accent circonflexe, pareils à ceux peints sur le visage des clowns blancs.
Absorbée par ce qu’elle s’apprêtait à lui révéler, Juliette ne le remarqua pas et continua :
— Je n’en parle jamais parce que je l’ai peu connu. Nous avons quinze ans d’écart et il a quitté la maison quand il en avait seize, autant te dire que nous n’avons pas grandi ensemble.
Puis elle regarda au-delà des toits de l’école, et Tim suivit son regard comme si ce qu’elle allait dire ensuite était inscrit dans les nuages. Il choisit de garder le silence pour mieux accueillir ses prochaines paroles.
— Ce grand frère n’est pas quelqu’un de bien, malheureusement. Il avait fait des bêtises plutôt graves il y a quelques temps, et il s’était enfui pour échapper à la Justice. Mais elle l’a retrouvé récemment. Aujourd’hui, il est en prison. Mes parents souhaitent se rapprocher pour lui faire des visites régulières. Nous avons longuement discuté tous les trois et nous souhaitons couper les ponts avec toutes nos connaissances.
— NON ! PAS NOUS, JULIETTE !
Tim avait hurlé malgré lui.
— Si.
Était-ce à cause de son front buté ou bien de ses yeux à présent baissés pour lui montrer qu’elle mettait un terme à leur histoire d’amour maintenant, cela de manière irrévocable ? Ou bien parce qu’une partie de Tim, encore traumatisée par la perte de ses parents, se résignait déjà, sachant un éventuel combat perdu d’avance ? Toujours est-il qu’il ne trouva rien à répondre. La fin de la récré avait sonné depuis une minute et la foule des élèves refluait vers les portes des entrées à la manière d’une marée qui fiche le camp au galop.
Il se produisit quelque chose d’étrange dans le ventre de Tim. Comme si chacune de ses entrailles était une cellule de prison et que chacune de ces cellules avait une grille qui apparaissait devant elle pour se verrouiller aussitôt. Tim devenait à son tour un prisonnier.
Le prisonnier d’une prison mentale.

Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

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