La Folie de ma mère, d’Isabelle Flaten

« Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. »

« Il y a longtemps désormais qu’alternent les saisons dans ta tête. Il y a des jours avec, d’autre sans, des périodes crépusculaires, de brefs instants de grâce, d’inquiétantes périodes d’euphorie, de longues plages de désolation et ces ponctuels coups de grisou qui te plongent dans un trou noir. Je maudis le destin de t’infliger une telle souffrance et te maudis d’en faire ton destin. Tu affirmes toujours ne pas être malade. Du moins pas en permanence, concèdes-tu parfois. Et parfaitement remise, lorsqu’à l’issue d’une obscure hibernation, le printemps débarque à l’improviste dans ton esprit et que tout en toi refleurit à la puissance mille, te dispensant de nouveau d’avaler tes pilules. Rien ni personne n’a la maîtrise du calendrier. Seule constante : tu n’en finis pas de pester. Si fort et contre temps de choses qu’exténuée ou exaspérée, ou les deux, je t’ai laissée en plan lors de notre dernier séjour en Bretagne. Je veux tout à la fois, te sauver et te fuir. Je t’en veux d’être telle que tu es et m’en veux d’être celle que je suis. J’aimerais être toujours là pour toi et, ce jour-là, je t’abandonne. »

Isabelle Flaten, « La Folie de ma mère », éd. Le Nouvel Attila (p.9 et p.74)

Une comptine amère et énumérative, un huis clos émotionnel, une lettre posthume : le dernier roman d’Isabelle Flaten — singulier par la forme —, se distingue de ses précédents ouvrages. Si la filiation est un thème universel, elle devient individuelle quand elle est toxique. Nous ne sommes ni chez Jules Renard, ni chez Karl Ove Knausgard, mais dans l’entresol entre leurs deux appartements. Jusqu’où peut aller la loyauté envers un parent qui fait du mal alors que lui-même est souffrant, quand est-il temps de sauver sa peau, comment se construire différent en étant son semblable, comment ne pas être coupable de désirer la vie quand celle qui vous l’a donnée ne veut pas de la sienne ?
La narratrice d’Isabelle Flaten constate les dégâts et plaide avec pudeur et sans jugement pour son émancipation dans la période soixante-huitarde où ses jeunes contemporains semblent ouvrir leurs cages sans effort.

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