Rue des hauts fournaux

Quand elle en laissait entrer un
Dans sa chambre aux murs couverts
Il se laissait d’abord distraire
Par les photos dédicacées
D’écrivains peu connus
Jusqu’à ce qu’elle ôte son pull-over

Puis elle tirait sur la tige de ce gars
Un peu coincé qu’elle ramassait
Dans les parages
De la médiathèque Yourcenar

Il la payait de lecture
Du Hemingway ou du Miller
Sur son lit qui recelait
Dans une boîte déjà ancienne
Du Ingalls et du Dickens pour quand
Un jour elle saurait lire

Longtemps après qu’il l’ait quittée
Elle restait nue sur son plumard
Et déposait sur le sillon entre
Sa bouche et son grand nez
Une large goutte
D’huile essentielle pressée des feuilles
D’un arbre à thé

Quand elle reniflait bruyamment
Son corps défait se réjouissait
Car c’était pas du Fragonard
Mais l’odeur forte sobre et racée
D’un bouquin monté de la cave
Qui embaumait son doigt de l’ange

(extrait d’un recueil épuisé, en préparation pour un recueil corrigé et augmenté)

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Elle écrit en littérature générale et en jeunesse (sous le pseudo Anne Pym), notamment pour Gallimard, L'École des Loisirs et La Manufacture de Livres.

3 réflexions sur « Rue des hauts fournaux »

  1. « Dans une boite déjà ancienne » …Tout ADS est dans cette périphrase…Son talent pour narrer d’une manière elliptique le quotidien tragique d’une putain respectueuse dans une comptine folâtre et chantonnante sur laquelle on verrait bien un pas de danse. Le gars , un peu coincé « la payait de lecture ». Pour chasser les miasmes du client « elle déposait sous son grand nez de l’huile essentielle »  » l’odeur forte et racée d’un bouquin monté de la cave » …Tout est dit ,avec concision, de cette tranche de vie , de l’évasion par la littérature…les autres mots sont là pour le liant à la sauce ADS, le rythme, la joyeuse ironie qui éclate à la gueule du lecteur , le cueille à froid , le bouscule entre sourire et compassion admirative. J’ai le sentiment qu’Anna se retrouve un peu dans ce texte, elle qui voue un culte manifeste aux livres et à l’écriture , échappatoire de ses révoltes et indignations face à la misère à raz le bitume…Ce petit poème, on prend plaisir à le lire et le relire, il ne faut pas s’en priver plutôt que le commenter mais peut être, qu’un jour , je saurais dire »…

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  2. Je vous ai beaucoup lue – avec plaisir et émotion – puis je vous ai quelque peu perdue de vue. Je me rattraperai sans faute. Ce fut une joie et un honneur de vous voir abonnée à mon blog. Bonne journée, et merci!

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