Le nageur d’Aral de Louis Grall

Je m’suis fait tout p’tit devant une poupée qui crie maman quand on la touche. Ces paroles de Brassens ont traversé mon esprit quand j’ai refermé Le Nageur d’Aral de Louis Grall. D’habitude, la maison met volontiers dans son escarcelle des histoires de brutes, de renégats et de fripouilles en tout genre, mais voici que son éditeur, Pierre Fourniaud, semble avoir été touché par la grâce de ce texte lumineux, tel le dur à cuire converti de cette chanson.

Les lecteurs fidèles de « La Manuf » seront probablement surpris en le découvrant et penseront que Le Nageur d’Aral peut tinter plus familièrement aux oreilles des lecteurs de Gaëlle Josse, de Claire Keegan ou de François Cheng, dont les textes n’abritent pas fréquemment des putains ou des marlous. C’est que les étonnés n’auront pas su voir que la maison accueille aussi, et crescendo, des romans dont, je cite : « La voix littéraire et moderne  est vivante ». Dont acte.

Si j’attribue des tantes et des cousins à Louis Grall, c’est parce que je vous présente ici son premier roman, aussi il vous semblera déjà familier si je le situe dans la famille que l’on peut lui désigner, et vous allez comprendre pourquoi.
Voici comment la maison annonce son roman :

« Peut-être as-tu gardé souvenir de cet homme qui à soixante-dix sept ans s’était noyé en plongée ? Viens au monastère passer quelques jours, il me faut te raconter son histoire. Il te sera difficile d’y croire, mais sache qu’elle est parfaitement vraie. C’est à moi qu’il revient de te révéler des faits qui datent de plus de cinquante ans. Des faits que nous avons couverts d’un silence absolu jusqu’à présent. »
Le destinataire de ce message rejoint le monastère de Landevennec où lui sera conté le destin d’un mystérieux étranger, hébergé là au nom de cette règle millénaire qu’est le droit d’asile. Ce roman est son histoire, retranscrite dans une langue d’une poésie brute, mélopée intimiste faisant écho au chant de la nature. »

Comme je le disais plus haut, cette histoire me fait penser au court texte de Gaëlle Josse, Le Dernier prisonnier d’Ellis Island, également tissé sur le tambour des thèmes de l’accueil d’étrangers, de la mer et des lieux clos ; à Ce genre de petites choses de Claire Keegan, pour la dimension religieuse et la réclusion, et à François Cheng pour l’homme noviciat quittant son monastère de haute montagne dans L’Éternité n’est pas de trop.

Le récit de Louis Grall, empreint de poésie et de pudeur, se déroule autour d’une intrigue assez maigre mais dont le sujet résonne particulièrement à nos oreilles dans la chambre d’écho de l’actualité. En effet, aborder la question de l’accueil inconditionnel de l’étranger — sans enquête sur son passé et ses motivations — est tellement brûlant qu’il est impossible de la réduire au silence pendant la lecture de ce qui est, en quelque sorte, le compte-rendu par un « laïc copiste » d’une transgression au sein d’un monastère breton qui débuta au milieu du siècle dernier et qui dura jusqu’à l’orée du nôtre.

« Il y avait eu miracle en ce 12 novembre 1961. La tempête venue d’Écosse soufflait un vent glacé sur les côtes bretonnes. Noroît, force dix. Vers 5 heures et demie le ciel s’était brutalement obscurci à l’ouest, et le soleil avait émis un bref appel de détresse. On aurait dit qu’une pierre avait été roulée devant l’entrée du monde. Puis le vent avait rendu la parole inutile, et la mer était devenue blanche de colère.
Maintenant les hommes veillaient auprès des radios maritimes, sur les remparts des falaises, à la pointe des cales, dans la chaleur embuée des bistrots, et toutes leurs pensées convergeaient vers les puissants canots de sauvetage, en attente de plongée du sommet de leurs rails.
Dans le ventre maternel des abers, les membrures des bateaux déroutés craquaient, et leurs mâtures chantaient un chant dément. Des quais du port de commerce, les noirs remorqueurs s’étaient élancés sur la mer d’Iroise comme des chiens de berger, machines rougies à blanc. »

Le style de Louis Grall est lent, minimaliste, poétique et feutré.

« Le voici qui s’approche d’une ferme. Sans que le chien ne l’évente il dérobe une poule, et se réfugie de nouveau à couvert. Ses mains aux doigts souples et durs ont saisi la volaille tiède. Il ne lui a pas laissé le temps de crier. Elle palpite encore, le cou flasque, dans sa poche. Il la plume, et c’est d’abord l’automne pour ses yeux affamés, puis la neige des duvets, enfin le printemps de la chair. Il l’éventre et l’éviscère de son coutelas. Le sang coule, il songe à tout celui qu’il n’a pas fait couler. Un couple de pies l’observe, attendant son départ. Il rassemble du bois, et parvient à l’allumer avec son briquet, demeurant aux aguets. Avidement, il présente les morceaux de chair à la flamme. Il mange et cela est bon. Il mange goulûment, mais son répit est de courte durée. Il lui faut étouffer le feu. Une envie de fuir l’étreint, de regagner son pays malgré le danger, d’expliquer aux siens pour quelle obscure raison la mission a échoué. »

Le Nageur d’Aral de Louis Grall paraîtra le 3 juin à La Manufacture de Livres.

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