Les dents de lait — Helene Bukowski

Un premier roman maîtrisé de bout en bout.

Les Dents de lait, un premier roman qui paraît le 19 août chez Gallmeister, m’avait d’abord fait l’effet d’une farce. Je le dis sans ambages, l’état d’esprit avec lequel on aborde une œuvre peut influencer la façon dont on la reçoit. J’aime quand un texte me surprend, me met le nez dans ma sottise, aussi je confesse avoir eu la médiocrité de penser que le nom de Bukowski était connoté ; m’être dit que choisir pareil titre, Les Dents de lait, au mépris de l’alcoolisme romanesque et légendaire du vieux Buk, c’était le comble de l’insouciance. Ensuite, j’ai remarqué que Gallmeister sortait de son « tropisme américain » pour aller du côté de l’Allemagne, et j’ai subodoré qu’il devait y avoir Strudel sous Birkenstock. Et comme on trouve souvent en cherchant (pas comme ces feignasses de Newton et de sœurs Tatin), j’ai remarqué en lisant le début de ce roman que l’on était un peu, en effet, à la croisée des chemins entre My absolute darling de Gabriel Tallent, L’Arbre aux haricots de Barbara Kingsolver et Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk (cette dernière n’est pas américaine mais trempe dans le nature writing). Avec une écriture sans esbroufe et pourtant très maîtrisée. Non, pas celle d’Olga ; celle d’Helene. L’Allemande. Enfin si, Olga aussi, mais il s’agit ici d’Helene. Suivez, bon sang ! Donc, pour résumer, je me suis dit qu’Helene Bukowski cochait toutes les cases pour plaire à Gallmeister. Voici d’ailleurs comment il présente son roman :



« Skalde et sa mère Edith vivent dans leur maison isolée à l’orée de la forêt. L’adolescente n’a jamais vu le bleu du ciel : leur région est en proie au brouillard et à la sécheresse depuis si longtemps. Les derniers habitants du coin, après avoir fait sauter l’unique pont qui les reliait au reste du monde, espèrent ainsi que leur autarcie volontaire les protégera du chaos. Un jour, Skalde découvre dans une clairière une enfant à la chevelure rouge feu. D’où vient-elle ? Comment a-t-elle pu arriver jusqu’ici ? Consciente de sa transgression, l’adolescente recueille la petite fille, sous le regard méfiant de sa mère Edith. Car les deux femmes ne se sont jamais vraiment intégrées à cette communauté pétrie de peurs et de superstitions. Tandis que les villageois s’organisent, le trio devra bientôt faire face à une véritable chasse aux sorcières. »



Mauvaise langue avant de le lire, j’ai parié que ce livre se vendrait sur son histoire de « femmes fortes, écolo et survivalistes » ; puis je me suis fait avoir. Mieux, j’ai lu Les Dents de lait d’une traite ; sans manger, sans dormir, sans me doucher. Ce qui, par les romans qui courent, m’arrive de moins en moins souvent. Et j’en ai presque voulu à Helene Bukowski d’être aussi douée. Je sais, la jalousie, c’est mal ; si je continue, je pourrirai en enfer ou je me réincarnerai en auteur de chick lit. Elle est une véritable conteuse ; son texte est maîtrisé de bout en bout. On la lirait presque en suçant son pouce, les yeux écarquillés ; elle ment à son lecteur droit dans les yeux, sans se soucier de la crédibilité de son histoire — qui ne l’est pas, et on s’en fiche. Les rapports entre Skalde et sa mère sont hallucinants de folie et de beauté. Elle montre ici combien le territoire façonne en partie les âmes et’elle fait de la littérature avec une gamine rousse, un verger, un fleuve mortel et des lois claniques iniques. Mais contrairement à My absolute darling que j’ai cité plus haut, l’écriture d’Helene Bukowski est malgré tout si tendre et si douce qu’on peut mettre Les Dents de lait entre les mains d’un collégien. Et dans les vitrines des librairies le 19 août.

« Il n’était pas question de dormir. Je rodais dans la maison, fébrile. Edith était assise sous le plafonnier de la cuisine et soulignait des phrases dans le livre qu’elle avait ouvert devant elle sur la table. Elle me lançait un regard inquisiteur chaque fois que j’entrais dans la pièce, mais je n’avais pas envie de lui parler.
Ne tenant plus en place à l’intérieur, je finis par sortir dans le jardin et allai m’appuyer contre le prunier. L’écorce me raclait le dos. Je penchai la tête en arrière et observai les branches. Les fleurs étaient desséchées. Elles allaient bientôt tomber. Cette fois encore, il n’y aurait pas de prunes.
Je m’apprêtais à aller dans la remise jeter un œil au purin d’orties que j’avais préparé quelques jours auparavant quand j’entendis un craquement derrière moi, dans le sous-bois. Je tressaillis et fis volte-face. À travers les arbres, j’aperçus plusieurs chevreuils. Tremblants, leur pelage cuivré luisant d’humidité, les yeux révulsés. Je ne bougeai pas, mais ils avaient dû me repérer toute de même, car ils se sauvèrent dans la forêt en trébuchant. M’arrachant brusquement à cette vision, je repris le chemin de la remise. Quand je me penchai en avant pour attraper le seau de purin sous l’établi, la boîte contenant mes dents de lait en tomba.
Elle était lourde dans le creux de ma main. Je l’ouvris avec précaution.
Pendant un long instant, j’examinai du regard les vingts petites dents. À leur image se superposa celle des chevreuils prenant la fuite.
Il allait y avoir une fête. J’en étais sûre. Je tenais mon plan.
Je montai à l’étage dans la chambre de Meisis. Elle dormait à poings fermés. Je m’assis auprès d’elle sur le canapé et la réveillai.
— Tu as encore tes dents de lait ? lui demandai-je.
Meisis me regarda sans comprendre.
Je la saisis par les épaules.
—Tu as déjà perdu tes dents ?
Elle secoua la tête.
— C’est bien, dis-je. Rendors-toi, maintenant. »

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Elle écrit en littérature générale et en jeunesse (sous le pseudo Anne Pym), notamment pour Gallimard, L'École des Loisirs et La Manufacture de Livres.

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