Rue des hauts fournaux

Quand elle en laissait entrer un
Dans sa chambre aux murs couverts
Il se laissait d’abord distraire
Par les photos dédicacées
D’écrivains peu connus
Jusqu’à ce qu’elle ôte son pull-over

Puis elle tirait sur la tige de ce gars
Un peu coincé qu’elle ramassait
Dans les parages
De la médiathèque Yourcenar

Il la payait de lecture
Du Hemingway ou du Miller
Sur son lit qui recelait
Dans une boîte déjà ancienne
Du Ingalls et du Dickens pour quand
Un jour elle saurait lire

Longtemps après qu’il l’ait quittée
Elle restait nue sur son plumard
Et déposait sur le sillon entre
Sa bouche et son grand nez
Une large goutte
D’huile essentielle pressée des feuilles
D’un arbre à thé

Quand elle reniflait bruyamment
Son corps défait se réjouissait
Car c’était pas du Fragonard
Mais l’odeur forte sobre et racée
D’un bouquin monté de la cave
Qui embaumait son doigt de l’ange

(extrait d’un recueil épuisé, en préparation pour un recueil corrigé et augmenté)

La Vocation de Sam Burdel #2

Chapitre 2

L ‘absence de Juliette avait fait le tour du collège. Deux jours après s’être confiée à Sam, elle ne se présenta pas au premier cours de la journée. Sam comprit en arrivant devant les grilles qu’elle ne reviendrait pas. Il y eut comme un trou noir dans sa tête qui aspira tout, qui emporta avec lui sa chère étoile et qui la dévora. Exactement comme il avait aspiré ses parents à l’annonce de leur mort. Sam s’évanouit devant les élèves qui attendaient le dernier moment pour franchir les grilles.
Une semaine après l’incident, en s’attablant à la cantine à proximité de Sam, on pouvait remarquer qu’il ne touchait pas à la nourriture dans son assiette. Ensuite, il ne fallait pas longtemps avant de voir un de ses voisins de table, par exemple une petite dégourdie à frange haute et langue bien pendue, passer doucement son bras devant lui et échanger leurs assiettes. À la fin du service, tout le monde sortait de table le ventre plein et Sam suivait la cohorte, indifférent à son propre estomac.
Ensuite, les jours du mois d’avril tombèrent lentement, et les kilos de Sam aussi. Une tranche d’ananas frais le matin, quelques flocons d’avoine à midi et un peu de vermicelle dans un bouillon de poule le soir, voilà ce qui était devenu son ordinaire. Sam s’étiolait sous les regards désolés d’Oncle Stéphane et de Tante Fabienne. Allongé sur son lit le plus clair de son temps, il s’évadait en rêvassant sous le plafond badigeonné dont la couleur bleu dragée lui rappelait les yeux de Juliette.
Bien sûr, l’oncle et la tante avaient tout tenté pour le sortir de sa tristesse : ils le couvraient de cadeaux, ils l’emmenaient au cinéma, ils l’invitaient au restaurant… Hélas, en vain…
« Je ne sais plus quoi lui offrir », se plaignit Tante Fabienne un dimanche après-midi en cherchant une idée nouvelle sur Internet.
Oncle Stéphane hocha la tête. Il n’avait pas de meilleur constat :
« Il faut bien admettre que son adoption est un échec : nous ne savons pas protéger Sam d’un chagrin d’amour. Un amour sans importance, pourtant ; une amourette de gosse au début de l’adolescence. À son âge, moi, je tombais amoureux tous les quatre matins ! »
Un grincement les fit sursauter. Ils tournèrent la tête vers la porte du salon… rien !
« C’est le chat qui est allé aux croquettes », supposa Tante Fabienne en poussant un soupir. Ils continuèrent leur conversation à mi-voix.
Sam retira ses espadrilles et s’éloigna avec précaution. Dans sa chambre, il sortit un sac à dos du placard et le remplit du strict minimum. Un saut dans la cuisine pour y ajouter une petite bouteille d’ eau et des biscuits ; une caresse au chat planté devant le frigidaire, puis il enfila ses baskets préférées et un blouson coupe-vent sans manches avant de se faufiler sur la terrasse en se tortillant pour ne pas ouvrir trop grand la porte d’entrée. Il se retourna. À travers la fenêtre et ses rideaux en organza, il pouvait voir les silhouettes de son oncle et de sa tante qui regardaient un jeu télévisé. Sam leur adressa un adieu muet. Il hésita devant le portail mais sa main ne trembla pas sur la poignée. Il réajusta le sac à dos d’un mouvement d’épaules, serra les bretelles dans ses poings et contempla les alentours familiers. Puis il s’éloigna en direction des montagnes.

Chapitre 1 (clic)

Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

La Folie de ma mère, d’Isabelle Flaten

« Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. »

« Il y a longtemps désormais qu’alternent les saisons dans ta tête. Il y a des jours avec, d’autre sans, des périodes crépusculaires, de brefs instants de grâce, d’inquiétantes périodes d’euphorie, de longues plages de désolation et ces ponctuels coups de grisou qui te plongent dans un trou noir. Je maudis le destin de t’infliger une telle souffrance et te maudis d’en faire ton destin. Tu affirmes toujours ne pas être malade. Du moins pas en permanence, concèdes-tu parfois. Et parfaitement remise, lorsqu’à l’issue d’une obscure hibernation, le printemps débarque à l’improviste dans ton esprit et que tout en toi refleurit à la puissance mille, te dispensant de nouveau d’avaler tes pilules. Rien ni personne n’a la maîtrise du calendrier. Seule constante : tu n’en finis pas de pester. Si fort et contre temps de choses qu’exténuée ou exaspérée, ou les deux, je t’ai laissée en plan lors de notre dernier séjour en Bretagne. Je veux tout à la fois, te sauver et te fuir. Je t’en veux d’être telle que tu es et m’en veux d’être celle que je suis. J’aimerais être toujours là pour toi et, ce jour-là, je t’abandonne. »

Isabelle Flaten, « La Folie de ma mère », éd. Le Nouvel Attila (p.9 et p.74)

Une comptine amère et énumérative, un huis clos émotionnel, une lettre posthume : le dernier roman d’Isabelle Flaten — singulier par la forme —, se distingue de ses précédents ouvrages. Si la filiation est un thème universel, elle devient individuelle quand elle est toxique. Nous ne sommes ni chez Jules Renard, ni chez Karl Ove Knausgard, mais dans l’entresol entre leurs deux appartements. Jusqu’où peut aller la loyauté envers un parent qui fait du mal alors que lui-même est souffrant, quand est-il temps de sauver sa peau, comment se construire différent en étant son semblable, comment ne pas être coupable de désirer la vie quand celle qui vous l’a donnée ne veut pas de la sienne ?
La narratrice d’Isabelle Flaten constate les dégâts et plaide avec pudeur et sans jugement pour son émancipation dans la période soixante-huitarde où ses jeunes contemporains semblent ouvrir leurs cages sans effort.

Ils en parlent mieux que moi :
Marc Villemain

L’Ombre d’un doute #1

Une rivière marquait la distorsion, que l’on appelait depuis toujours La Serpentine, allusion à ses incurvations et à ses dangers. Elle avait empêché la concentration urbaine en cela que le transport fluvial y était impossible, mais la vérité était que C. était la dernière ville où l’on voudrait vivre, à moins d’avoir quelque chose à se reprocher.
La partie la plus ancienne de la ville de C. était posée sur le flanc de la colline tandis que la plus récente avait grignoté la plaine sous l’impulsion de l’industrialisation galopante. Il en restait peu de traces aujourd’hui, une scierie et une usine textile. Le patron de la première ne trouvait pas de remplaçant avant son départ à la retraite et la deuxième était en liquidation.
La route 21 qui la traversait, quand on l’observait sur une carte, donnait l’impression qu’elle aussi était désaxée ; on aurait dit une artère qui remontait vers le foie de la France à la place de son cœur. Et dans cette artère, si l’on se plaçait à hauteur d’oiseau, on observait les quelques hématies d’un mauvais sang qui circulaient sans volonté apparente, se suivant les unes les autres en adaptant leur allure à la route. À bord d’un de ces véhicules, Maia Olivier montait vers une vérité que sa mémoire avait perdue.

(roman en cours d’écriture)

Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer

 « De retour à l’Abattoir, je regardai Goodnight en pensant à ce que Cole m’avait dit sur le fait qu’il avait travaillé comme dynamiteur. Les dynamiteurs étaient une chose à laquelle je n’avais jamais vraiment pensé, mais les Crânes de Noeud* n’arrêtaient pas de parler d’eux. Ils avaient l’air d’être toujours là quelque part à la lisière du Monde des Crânes de Noeud, apparaissant soudain au fin fond des impasses ou derrière les vitres crasseuses comme des coulures de sang d’oiseaux.
Mon père me lisait des articles de journaux à leur sujet. Les gens parlaient d’eux dans la rue. On entendait les conversations. Impossible de faire autrement. Des fenians qui dynamitent la Tour de Londres pour la libération de l’Irlande. Un Parisien qui pulvérise tout le monde dans un café. Les Russes qui font sauter leur propre tsar en mille morceaux. Des gars de Chicago qui balancent des bâtons de dynamite sur la police. Et les cambrioleurs, aussi, qui vont de ville en ville par les trains de marchandises, et qui utilisent de la nitroglycérine pour faire sauter les coffres.
C’était la seule chose dont même les Crânes de Noeud avaient peur. La corruption, la prostitution, l’opium, les bagarres, la guerre et le meurtre, tout ça avait du sens pour eux. Mais pas la dynamite. Ils n’y voyaient aucune logique. C’était impossible de trouver un quelconque sens à une bombe qui saute dans un café. C’était soudain, absurde et brutal. Ils s’en chiaient dessus de peur. Ça leur faisait à eux exactement ce que tout le reste du Monde des Crânes de Nœud nous faisait à nous.
J’eus l’impression de pouvoir déceler tout ça chez Goodnight après que Cole me l’avait dit. Il le masquait en étant plus grand et plus laid qu’on l’aurait cru possible. Scarifié sur une moitié du corps, et brutal, comme un truc sorti du pire cauchemar que vous ayez jamais fait. C’était le genre d’homme que vous surveilliez toujours au cas où il ferait un geste brusque, afin de pouvoir foutre le camp à temps. Comme un mur de brique chancelant qui pourrait s’effondrer sur vous d’un instant à l’autre.
Et à cause de ça, vous loupiez ses mouvements fins. Vous ne voyiez pas à quel point il savait être délicat avec les grosses mains qu’il avait. Des choses toutes simples, comme la façon dont il mangeait, ou tenait son crayon quand il écrivait dans son carnet. Vous ne remarquiez pas la netteté et la précision de son écriture. La capacité qu’il avait à se concentrer sur les plus petites choses et à en tirer tout ce qu’il pouvait en tirer.
Et une fois que vous aviez remarqué ça, vous remarquiez aussi autre chose. Vous remarquiez combien le laudanum érodait ses capacités. Ce n’était pas que ses mains se soient mises à trembler, ou qu’il ait perdu sont attention aux détails ou quoi que ce soit. Ce n’était rien de spectaculaire. Il avait juste besoin, désormais, de s’asseoir et de calmer sa respiration une seconde avant de pouvoir écrire quoi que ce soit de lisible.
C’était le meilleur dynamiteur que personne ait jamais connu. D’après Cole. Et à voir les efforts de plus en plus grands que Goodnight devait déployer pour maîtriser ses travaux délicats, on ne pouvait s’empêcher de penser qu’il se saccageait volontairement. Qu’il se servait du laudanum pour effacer ses capacités comme on effacerait une rature au crayon. »
(*les adultes)

(extrait p.105-107)

J’avais acheté Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer après en avoir lu les premières pages, pour le mettre en attente le temps de terminer d’autres lectures.
Et puis, au détour d’une vidéo, je vois Whitmer exhiber fièrement sur son bras le tatouage d’un paon en majesté parce que Flannery O’Connor en raffolait. Or, je raffole de F. O’Connor. Voyez-vous, je crois que l’on devrait tous avoir en nous quelque chose de Flannery.
Dans cette histoire où la violence la plus brutale est l’hostie de ses plus fidèles d’entre les fidèles, le narrateur est un orphelin, Sam, et je bénis l’auteur de nous donner à voir cette violence par les yeux de ce jeune garçon, tant la délicatesse et la douceur sont absentes des relations entre les enfants, les clochards, les putes et les salopards qui jouent leur partie dans ce théâtre où s’exposent des âmes noires et sales comme des goules. Gallmeister la résume ainsi :

1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds. Expéditions punitives, lynchages et explosions précipitent l’adolescent dans l’univers honni des adultes, qui le fascine et le repousse à la fois. Au point de modifier sa nature profonde, et de l’éloigner insidieusement de Cora.
Les Dynamiteurs est empli d’une tendresse inconditionnelle envers les laissés-pour- compte. Ce roman intense raconte la fin brutale de l’enfance dynamitée par la corruption du monde des adultes.

C’est cette tendresse qui tapote l’épaule du lecteur quand il tourne les pages. Comme une chanson de Hugh Coltman — Hand me downs, par exemple, en contrepoint —, pour remplacer le laudanum du géant Goodnight et supporter l’ignominie qui souille le Denver de cette fin de XIXè siècle.
Plus qu’un conte dont les monstres terroriseraient le lecteur afin de le maintenir dans le droit chemin, davantage qu’un western manichéen où les peuples s’affronteraient pour conserver leurs territoires et une descendance qui se tient debout, ce roman de Benjamin Whitmer est une fable dans la tradition la plus allégorique qui nous invite à nous interroger sur la légitimité de la violence et plus précisément sur la morale et la question qui lui sont intrinsèques, l’une constatant que la raison du plus fort est bel et bien la meilleure, et l’autre interrogeant le franchissement de la frontière ténue comme un cil entre la violence défensive des victimes et la violence offensive des assaillants (qui permet de s’extraire du clan des victimes).
Ces deux points cimentent les fondations de l’Amérique autant que le calcaire et l’argile et Whitmer le résume très bien par cette remarque qu’il fait dans la plupart de ses interviews, pour peu que l’on aborde le sujet avec lui :
« tout le monde possède une arme à feu en Amérique, même ceux qui sont contre les armes à feu, parce qu’en Amérique, tout le monde a peur de son voisin. »
Bref, Les Dynamiteurs, c’est de la nitroglycérine fabriquée avec un bon peu de  Personne ne gagne  de Jack Black, une touche d’Oliver Twist de Charles Dickens et un zest de Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren ; le couteau de Martin Scorsese pour couper les mèches, et la main de Quentin Tarantino pour glisser les bâtons dans les failles de votre système nerveux central.

En marche

La fin d’un monde aura l’odeur
D’une orangeraie
Et je n’en serai pas surprise

Les pisteurs fermeront les chemins
À la vue
Des arlequinades parfumées abuseront
Des chiens
Et ceux-ci gémiront
Les oreilles couchées par le plaisir
Tandis que je resterai
En marche

Les esprits obscurcis le temps
D’un leurre de ma façon
Resteront apaisés
Quand j’aurai déjà détruit
Leurs maisons et leur lignée
Pour venir te chercher

(extrait d’un recueil épuisé, en préparation pour un recueil corrigé et augmenté)

« Ce genre de petites choses » de Claire Keegan (audio)

En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.

Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les sœurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Même s’il n’est pas homme à accorder de l’importance à la rumeur, Furlong se souvient d’une rencontre fortuite lors d’un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d’horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.

Un avis qu’il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu’il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s’active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n’écoute que son cœur.

«En octobre il y eut des arbres jaunes. Puis les pendules reculèrent d’une heure et les vents de novembre arrivèrent et soufflèrent, perpétuels, et dépouillèrent les arbres. Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées, étirées, avant de se dissiper le long des quais, et bientôt la rivière, aussi sombre que de la bière brune, se gonfla de pluie. Les gens, pour la plupart, enduraient les intempéries avec contrariété. Les commerçants et les artisans, les hommes et les femmes au bureau de poste et dans la file d’attente du chômage, sur le marché aux bestiaux, à la cafétéria et au supermarché, dans la salle de bingo, dans les pubs, à la friterie, commentaient tous à leur manière le froid et la quantité de pluie qui était tombée, demandant ce que ça signifiait et s’il pouvait y avoir un présage là-dedans, car qui pouvait croire que c’était, pour la énième fois, une journée glaciale ? Les enfants relevaient leurs capuches avant de partir pour l’école tandis que leurs mères, si habituées maintenant à baisser la tête et à se précipiter vers la corde à linge ou osant à peine étendre la moindre lessive dehors, avaient peu d’espoir de réussir à faire sécher ne serait-ce qu’une chemise avant le soir. Puis la nuit s’installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s’agenouillaient encore pour dire le chapelet.
Bill Furlong, propriétaire du dépôt de bois et de charbon, se frotta les mains, disant que, si les choses continuaient comme cela, ils auraient bientôt besoin d’un nouveau train de pneus pour la camionnette.
« Elle est sur la route la journée entière, dit-il. Nous ne tarderons pas à rouler sur les jantes. »
Et c’était vrai : dès qu’un client sortait du dépôt, un autre entrait immédiatement, ou le téléphone sonnait pour la commande suivante — presque tous disant qu’ils voulaient la livraison sur-le-champ ou sous peu, que la semaine d’après ne conviendrait pas.
Furlong vendait du charbon, de la tourbe, de l’anthracite, du poussier et des bûches. Il fournissait ces combustibles au poids, à raison de cinquante ou de cent kilos, d’une tonne ou d’une pleine camionnette. Il vendait aussi des paquets de briquettes et de petit bois, ainsi que des bouteilles de gaz. Le charbon était le travail le plus salissant et, en hiver, il fallait s’approvisionner tous les mois, sur les quais. Deux journées complètes étaient nécessaires aux hommes pour aller le chercher, le transporter, le trier et le peser, de retour au dépôt. Pendant ce temps, d’insolites bateliers polonais et russes parcouraient la ville dans leurs bonnets de fourrure et leurs longs manteaux boutonnés, sans presque parler un mot d’anglais.
Durant les périodes chargées comme celles-ci, Furlong faisait la majorité des livraisons lui-même et laissait les ouvriers du dépôt ensacher les commandes suivantes, couper et fendre les cargaisons d’arbres tombés que les fermiers apportaient. Tout au long de la matinée, le bruit des scies et des pelles assidues retentissait, mais lorsque l’angélus sonnait, à midi, les hommes déposaient leurs outils, lavaient leurs mains noircies et allaient chez Kehoe, où ils trouvaient des repas chauds avec de la soupe, et du fish and chips le vendredi.
«Un sac vide ne tient pas droit», aimait à dire Mrs Kehoe, debout derrière son présentoir neuf, servant les légumes et la purée à l’aide de ses longues cuillères en métal.
Avec plaisir, les hommes s’asseyaient pour se réchauffer et apaiser leur faim avant de fumer une cigarette et de retourner affronter le froid. »

Les Secrets — Andrus Kivirahk

Il est toujours intéressant de voir un éditeur de littérature générale publier un roman jeunesse, qui plus est quand il n’est pas dans son intention d’en profiter pour ouvrir une collection dédiée dans la foulée ; non pas pour la rareté de l’évènement, mais parce que l’on se demande in petto pourquoi il fait une exception à la règle et pourquoi ce n’est pas un éditeur jeunesse qui s’en est chargé. Dans le cas du roman Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, il se fait que son éditeur en France, Le Tripode, a déjà publié nombre de ses ouvrages et qu’il lui a semblé évident de ne pas écarter ses textes pour la jeunesse.

Andrus KIVIRÄHK


Andrus KIVIRÄHK est un écrivain estonien, et plus précisément un conteur qui emporte ses lecteurs dans un réalisme magique qui débouche rapidement sur un monde merveilleux où prolifèrent des animaux parfois étranges, à la langue bien pendue. Il promène son humour et son ironie chez les petits comme chez les grands avec une facilité déconcertante.
L’Homme qui savait la langue des serpents l’a fait découvrir largement en France, plus particulièrement en 2014, année où il obtint le Grand Prix de l’Imaginaire du meilleur roman étranger.
Quel accueil fera-t-on à son dernier roman traduit par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau ?
Pour le savoir, on peut estimer au départ que les indices sont assez maigres. En effet, les éditeurs jeunesse français (pas tous, mais la plupart), ont depuis de nombreuses années un goût prononcé pour les romans écrits de préférence au présent, plutôt à la première personne du singulier et avec des phrases parfois anorexiques, pour ne pas dire au bord de la cachexie. L’histoire doit être très morale, avec un fait de société médiatisé en guise de sujet principal et surtout, elle doit être racontée à hauteur d’enfant. Mais d’enfant en tranches : en tranches d’enfant de « 3-6 ans », de « 7-9 ans », de « 9-13 ans », de « grands ado » puis de « young adult ». Et, selon les éditeurs et leurs collections, elle doit osciller entre soixante et cent quarante pages. Et ne soyons pas dupes : si le livre est plus volumineux, c’est la mise en page avec 750 signes par page qui le grossit artificiellement. Ou alors, c’est qu’on est tombé sur un tome d’Harry Potter.
Dans Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, on retrouve certains thèmes qui sont chers à leur auteur : la médication par l’imaginaire et ses effets secondaires potentiellement indésirables, la langue cryptée et une société animale qui flirte avec le bestiaire médiéval.
Sur la quatrième de couverture, voici ce qui est écrit :


« Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond… »


Et l’on n’est pas déçu : ceux qui ont aimé Les contes de Ionesco y retrouveront une tendresse loufoque et un humour déjanté qui s’apparentent un peu à l’esprit d’Eugène — ou bien, pour citer des auteurs plus contemporains, à ceux de Roald Dahl, de Pierre Barrault ou d’Éric Chevillard, quoiqu’en moins baroque et plus foisonnant. Les illustrations, étonnantes et en cela conformes à l’ambiance de l’histoire, font penser aux illustrations d’Etienne Delessert ou de Josef Lada — dessinateur tchèque de la première moitié du XXe siècle.

C’est l’histoire d’une famille, donc, qui a du mal à supporter la réalité si elle ne peut pas lui échapper de temps en temps, puis de plus en plus souvent. Pour les enfants, rien de surprenant. Mais si, mi-amusé, mi-effaré, l’on observe bien les adultes, l’on peut mesurer la difficulté qu’il y a à vivre sans avoir assumé ses rêves de jeunesse. C’est l’histoire d’un père très moyen qui ne sait pas emmener son fils à la pêche, d’une mère qui n’est pas pressée de rentrer s’occuper de son foyer, d’un voisin acariâtre qui ne sait pas rêver alors qu’il est écrivain, d’un concierge cossard comme un loir, et c’est l’histoire de deux enfants qui vont apprendre à grandir malgré les faiblesses de leurs parents mais aussi grâce à elles.

« Le soir, toute la famille regardait la télévision.
« Qu’est-ce qu’il leur prend de passer de telles âneries ? » demandait le père avec impatience, car il aurait volontiers changé de chaîne pour regarder une course automobile.
« Ça n’a ni queue ni tête !
— Un film, ça n’a pas à avoir de queue », renâcla Sirli, mais Siim se rangea du côté du père et dit qu’il aimerait bien voir un film avec une tête et une queue, et puis des cornes, aussi, et qui ressemblerait au diable.
« Ça te ferait peur, affirma Sirli, méprisante. Tu es trop petit ! »
Siim se mit en colère.
« T’es folle ! complètement folle ! J’ ai peur de rien, moi.
— Cet été, au parc d’attractions, tu avais peur. Tu te rappelles la maison hantée ? Tu criais comme un possédé.
— J’avais mal à la jambe. C’est pour ça que je criais. J’avais pas peur !
— Pourquoi tu mens, c’est quoi cette histoire de jambe ? T’étais pas tombé, ni rien. T’avais peur, c’est tout !
— Arrêtez de vous disputer ! » gronda la mère, et Sirli répliqua qu’elle ne voulait même plus parler avec son frère, que c’étaient lui et le père qui avaient commencé avec cette histoire de queue et de cornes au lieu de la laisser regarder tranquillement la télé. C’était l’heure d’un super feuilleton qui racontait la vie d’un maître-nageur, et l’acteur qui jouait le rôle principal lui plaisait énormément. Comme à toutes ses copines de classe. Elles collectionnaient ses images et ses posters, Sirli en avait plusieurs aux murs de sa chambre. Siim se souvint de leur existence et sortit de la pièce avec un sourire en coin.
Le père s’étira et dit :« Je vais me coucher.
— Déjà ? s’étonna la mère.
— Oui, demain je me lève à quatre heures pour regarder le foot. »
« Complètement cinglé », pensa la mère, mais Siim revint dans le séjour, le visage rayonnant, contenant difficilement sa joie, en disant que lui aussi voulait regarder le foot cette nuit.
« Toi ? S’étonna la mère. Mais qu’est-ce qui te prend ? La nuit, les enfants, ça dort !
»


Et c’est là toute la force d’Andrus KIVIRÄHK : nous plonger dans un monde de perdants magnifiques, nous entraîner dans leurs errances et leur folie douce avant de nous tirer vers le haut, afin de nous dire : «voyez comme les apparences sont trompeuses et comme tout change quand on accepte de changer de paradigme. »

« En ressortant, Siim et Sirli virent que monsieur Mouton avait fini par attraper le concierge. Il se plaignait de la saleté de la cage d’escalier et des pannes d’ascenseur, mais le concierge, au lieu de répliquer, se contentait de tordre doucement sa veste trempée.
« Vous pourriez répondre ! criait monsieur Mouton. Vous comprenez ce que je suis en train de vous dire ? À quoi ça sert, un concierge qui ne fait pas son boulot ? Est-ce qu’il va falloir que je prenne le balai moi-même ? Ce n’est pas mon travail. Je suis écrivain, moi !
— Je vais tout arranger, grommela le concierge. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson échoué sur la rive et tentait de se rapprocher de la cage d’escalier, mais monsieur Mouton le tenait par la manche :
« Où est-ce que vous courrez comme ça ? En voilà une grossièreté! Et puis qu’est-ce que c’est que ces habits trempés ? Bon Dieu, votre pantalon dégoutte carrément ! »
Il lâcha le concierge et s’essuya les mains avec soin.
« Dégoûtant ! Dans quoi vous êtes-vous trempé ?
— C’est de l’eau de mer, répondit humblement le concierge.
— De l’eau de mer ? Vous êtes allé vous baigner tout habillé ? Et en plein automne ? »
Il secoua la tête et regagna l’immeuble en frémissant de colère.
« Ce concierge est en train de perdre la raison ! Il faut le surveiller pour l’envoyer à l’asile avant qu’il se mette à attaquer les habitants de l’immeuble et à casser les carreaux. »
Siim et Sirli s’approchèrent du concierge et lui dire bonjour.
« Tu vas te mettre au ménage ? demanda Siim. Dommage, on pensait venir te rendre visite.
— Moi, faire le ménage ? Pas question ! Il faut que je me remette à l’eau tout de suite, sinon je vais m’asphyxier. Mais venez donc ! »
Il se précipita vers l’immeuble, Siim et Sirli sur ses talons. Ils entrèrent dans le local à balais et se retrouvèrent dans l’eau, à écarter des poissons qui tentaient de faire des bisous au concierge.
« Mais oui, mais oui, mes mignons ! Me revoilà ! Laissez-moi ! Vous aurez du sucre ! »
Il prit dans sa poche une poignée de morceaux de sucre et les offrit aux poissons. Tandis qu’ils mangeaient, il les caressait et leur grattait l’entre-nageoires.
« Braves petites bêtes !
— On retourne voir l’épave ? » Demanda Sirli. »

La vocation de Sam Burdel #1

Chapitre 1

Quand Sam Burdel vivait chez son oncle et sa tante, il connut une période vers l’âge de treize ans qui changea le cours de son avenir.
Un matin d’avril, où comme à son habitude, Sam faisait cuire des pancakes aux œufs et au mascarpone, la porte de la cuisine s’ouvrit au moment où il glissait les petites galettes dans une boîte à tartines pour les emporter. « Euh… et nous, Sam, on est punis ? »
Oncle Stéphane et Tante Fabienne faisaient souvent irruption dans la cuisine quand il préparait son goûter pour le collège. Sam éclata de rire :
« Dites donc, vous deux ! Vous n’avez pas l’impression que c’est aux parents de nourrir leurs enfants, et pas l’inverse ? Non mais, sérieux ! Quand est-ce que vous allez apprendre à faire à manger ? »
L’oncle et la tante baissèrent la tête, faussement contrits dans leurs peignoirs verts à fines rayures.
Sam avait sept ans quand ses parents moururent dans un accident d’avion. Ils étaient chefs cuisiniers et voulaient ouvrir un second restaurant de l’autre côté de l’océan Pacifique, dans un coin perdu de l’Australie.Oncle Stéphane et Tante Fabienne étaient pour leur neveu de bons parents adoptifs malgré leur incapacité à faire cuire ne serait-ce que trois nouilles dans de l’eau salée. Au contraire, Sam avait hérité du talent culinaire de ses parents et l’avait développé très jeune dans leur premier restaurant, quelque part dans le sud-est de la France.
Bon… Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder la suite de cette histoire.
Quand Sam arrivait enfin devant les grilles du collège Ada Lovelace, vers 7 h 45, il avait le sentiment d’entrer d’abord dans le regard de son amie Juliette Izzo. Elle était toujours demi-assise sur le muret qui soutenait le grillage. Un franc sourire envahissait son visage inquiet à chaque fois qu’elle l’apercevait enfin. Sam se sentait alors plus vivant, plus important, parce que les yeux de Juliette lui faisaient l’effet de deux soleils qui se lèvent. Ils étaient clairs et profonds et lui décortiquaient le cœur comme une mandarine un matin de Noël.
« Salut Sam, cool, ton nouveau pantalon. Très stylé ! »
Sam n’osa pas lui répondre franchement. Les seuls collégiens qui osaient afficher leur amour devant tout le monde était un couple de « grands », des Troisième qui se prenaient déjà pour des lycéens. Il lui chuchota tout de même entre ses dents :
« Je t’ai fait des pancakes pour la récré. »
Les yeux de Juliette s’allumèrent à nouveau ; cette fois, on aurait dit des lucioles au fond d’un bois après minuit.
« OK, rendez-vous sous le préau ! »Puis elle s’assombrit et elle ajouta :« Mais j’aurai aussi un truc pas marrant à te dire. »
La sonnerie retentit ; ils se séparèrent pour rejoindre leurs classes respectives. Sam se dirigea vers la sienne avec un mauvais pressentiment. De quoi Juliette voulait-elle lui parler ?
Le cours de Maths passa comme dans un rêve. Sam calculait sans broncher des aires et des volumes mais à la fin de l’heure, il oublia de noter sur son agenda qu’il aurait une évaluation la semaine suivante.
Une pluie épaisse martelait le toit. Les élèves se pressaient sous les préaux et bien sûr les quelques bancs étaient pris d’assaut. Sam extirpa la boîte à tartines de son manteau. Il l’ouvrit devant une Juliette qui se servit en gardant le visage fermé. Les mots banals qu’ils échangèrent d’abord se perdirent dans le brouhaha des élèves et de l’averse. Juliette était distante et mangeait son pancake avec indifférence. Bon sang ! Qu’avait-t-elle de si problématique à lui dire ?
En mastiquant la dernière bouchée elle prit enfin la parole :
« Sam… c’est la cata’… J’arrive même pas à t’en parler tellement c’est énorme. J’ai les boules, tu peux pas savoir ! »
Le Sam en question, qui était déjà très blond avec un visage très pâle, réussit pourtant à devenir encore plus pâle. Il était carrément blanc comme une trace de craie sur un tableau noir. On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain !
« Tu peux tout me dire, Juliette (il voulait dire  » mon cœur » mais c’était « Juliette  » qui était sorti à la place). Quelqu’un t’a embêtée, c’est ça ? »
Juliette esquissa un pauvre sourire malgré sa mine défaite. Elle lui répondit avec une petite voix :
« Non, ce n’est pas ça ; voilà… j’ai un grand frère… »
Sam haussa un sourcil.« Je n’en parle jamais parce que je l’ai peu connu. Nous avons quinze ans d’écart et il a quitté la maison quand il en avait seize, autant te dire que nous n’avons pas grandi ensemble. »
Puis elle regarda au-delà des toits de l’école, et Sam suivit son regard comme si ce qu’elle allait dire ensuite était inscrit dans les nuages. Il choisit de garder le silence pour mieux accueillir ses prochaines paroles.
« Ce grand frère n’est pas quelqu’un de bien, malheureusement. Il avait fait des bêtises plutôt graves il y a quelque temps, et il s’était enfui pour échapper à la Justice. Mais elle l’a retrouvé récemment. Aujourd’hui, il est en prison. Mes parents souhaitent se rapprocher pour lui faire des visites régulières. Nous avons longuement discuté tous les trois et nous souhaitons couper les ponts avec toutes nos connaissances.
« NON, JULIETTE ! PAS NOUS ! »
Sam avait hurlé malgré lui.
« Si. »
Sam ne trouva rien à répondre. Était-ce à cause du front buté de Juliette, ou bien de ses yeux qu’elle détournait à présent pour lui montrer qu’elle mettait un terme à leur histoire d’amour maintenant, cela de manière irrévocable ? Ou bien parce qu’une partie de Sam, dévastée à jamais par la perte de ses parents, se résignait déjà, sachant un éventuel combat perdu d’avance ?
La fin de la récré avait sonné depuis une minute et la foule des élèves refluait vers les portes des entrées à la manière d’une marée qui fiche le camp au galop.
Il se produisit quelque chose d’étrange dans le ventre de Sam ; comme si chacune de ses entrailles était une cellule de prison et que chacune de ces cellules avait une grille qui apparaissait devant elle pour se verrouiller aussitôt. Sam devenait lui aussi un prisonnier.
Le prisonnier d’une prison mentale.


Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

Prodiges et miracles de Joe Meno (audio)

De temps en temps, et parce que mes travaux d’écriture pour mes différents éditeurs mangent tout mon temps (confiteor, et cætera), je publierai ici des extraits de mes lectures en format audio plutôt que des recensions ou des rédactions d’extraits.
Aujourd’hui, il s’agit des premières pages de Prodiges et miracles, de Joe Meno, traduit de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana pour les éditions Agullo (2018).
Roman acheté sur le conseil des libraires de La Chouette qui Lit à Marciac.
Merci à Sébastien Wespiezer pour son aimable autorisation.

« Au-dessus des champs à ras de terre, au-dessus des vastes prairies, le soleil — lancé vers l’ouest en un galop effréné — repousse les assauts de la nuit. À travers les collines brun-gris, les collines foisonnant de vert, les rais de lumière frappant le poulailler décoloré par les intempéries, soulignant des zones où le bois peint s’écaille, délavé jusqu’à un gris vulgaire ; la terre elle-même muette comme l’ombre, bleutée, voilée de brume. Toujours plus avant, tendant vers son apogée, le soleil se hisse plus haut dans le ciel, brisant une obscurité aux teintes faiblardes… »

Présentation de l’éditeur :
1995, Mount Holly, une ville de l’Indiana qui se meurt. Jim Falls, vétéran de la guerre de Corée, s’efforce tant bien que mal d’élever son petit-fils métis, Quentin, un ado de 16 ans taciturne qui oublie son mal-être en sniffant de la colle. La mère de Quentin est une junkie paumée qui apparaît et disparaît au gré de ses démêlés avec des petits copains violents, son père, un inconnu. L’élevage familial de poulets ne rapporte plus grand-chose, les dettes s’accumulent, l’avenir est sombre. Jusqu’au jour où une magnifique jument blanche taillée pour la course est livrée à la ferme suite à une erreur : c’est l’espoir qui renaît chez le vieil homme.
Mais l’animal attise les convoitises et deux frangins accros au crystal-meth parviennent à s’en emparer en pleine nuit. Jim et Quentin se lancent alors sur leurs traces à travers le midwest pour tenter de récupérer la bête merveilleuse avant qu’elle ne soit vendue. Au cours de cette folle poursuite, grand-père et petit-fils traversent une Amérique rurale oubliée, où drogue et violence semblent être les seuls horizons d’une jeunesse sans repères que la vieillesse ne comprend plus. Et pourtant, grâce à l’amour que chacun porte au cheval miraculeux, l’aïeul et le garçon trouveront le chemin d’une rédemption mutuelle.
Joe Meno, au sommet de son art, offre un magnifique roman noir dont les dialogues laconiques ponctuent la poésie douloureuse des paysages, de la lumière sur les plaines et de la fabuleuse beauté de la jument.