Un ami comme Chadouk #10

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
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© Cécile Veilhan

Maman est pensive. Quand je la rejoins au salon après avoir surfé un peu sur mon ordinateur, je rassemble mon courage et ose enfin lui demander :

— Poppy, j’aime bien Timéo et son père. Est-ce que toi aussi ?
Ses yeux s’allument comme deux pierres précieuses sous un rayon de soleil.
— Oui, ma Zouzou. Ils sont plutôt gentils, je trouve.
Elle attrape sa guitare posée dans un coin de la pièce et improvise une douce mélodie, assise sur un tabouret qui était mal rangé.
Je déglutis pour mieux oser insister :
— Non mais, Serge, tu l’aimes plus que bien, Serge ?
Maman cesse de jouer et me répond :
— Ce sont des histoires d’adulte, mon ange.
— Oui, Poppy. Mais si un jour tu te remariais, je serais d’accord avec ça. Je voulais que tu le saches.
Maman recommence à gratter les cordes de sa guitare. Elle ferme les yeux et se met à fredonner. Je m’installe dans le canapé rouge et entoure mes genoux de mes bras. Ainsi blottie, j’écoute la musique en me demandant comment les choses vont se poursuivre.
Soudain, Maman repose la guitare contre le mur et me dit :
— Lucie, sais-tu pourquoi Timéo et son père séjournent actuellement dans les Grands Bois ?
— Pour l’anniversaire de Timéo, bien sûr ; pourquoi tu demandes ça ?
— Parce que ce n’est pas la seule raison, à mon avis. Je crois que son père a des problèmes d’argent et que le propriétaire du camping les a fait mettre dehors.
Je suis choquée. Je porte la main à ma bouche en écarquillant les yeux.
— Mais c’est affreux ! Tu es sûre ?
— Oh oui ; j’en ai bien peur.
— Mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Oh, Poppy, donne-leur de l’argent ! nous sommes riches ; nous avons les moyens de les aider.
C’est au tour de Maman de faire une drôle de tête, mais un sourire amusé se dessine sur ses lèvres.
— Non, ma Zouzou, ça ne fonctionne pas comme ça, chez les grandes personnes. Il n’acceptera jamais, car il a sa fierté. Il aurait l’impression que je lui fais la charité ; comme à un pauvre.
Je me range à son argument et reconnais que ce serait maladroit.
— Bon. Mais as-tu une solution ?
Maman sourit amèrement.
— Oh, l’idéal serait de trouver un emploi au père de Timéo, mais c’est difficile à trouver, de nos jours.
Ce en quoi elle se trompe,  et je m’empresse de le lui démontrer :
— Poppy, il y a justement la librairie Lire avec les doigts qui cherche un libraire pour son rayon jeunesse ! J’ai vu l’annonce en allant chercher du pain le jour où j’ai croisé Timéo. C’est fou, cette coïncidence ! J’y vais de suite avant que ça ferme pour prendre les coordonnées sur la caisse.
Maman s’exclame et sans interrompre notre conversation, elle récupère son sac à main d’où elle extrait son téléphone.
— C’est inutile, ma chérie. J’ai leur numéro dans mon répertoire. La patronne de la librairie est fan de mes chansons. Je suis sûre qu’elle acceptera d’embaucher le père de Timéo, rien que pour me faire plaisir.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? J’ai une mère formidable.
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Un ami comme Chadouk #9

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
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Pascal Campion
© Pascal Campion

Je tombe sur Timéo en tournant les talons pour sortir de la boulangerie. Il a l’air un peu contrarié de se retrouver nez-à-nez avec moi. Je ne peux pas me douter que c’est Chadouk qui le met dans l’embarras. C’est difficile de voir quelqu’un grimacer et de se comporter comme s’il n’était pas là.

Il rougit.
« Hé ! Lucie, salut…
— Ça alors ! bonjour Timéo, comment vas-tu ? Quand je vais dire à Romane que je t’ai vu, elle ne va pas en revenir. On n’a plus de tes nouvelles depuis un moment, non ?
— Euh… ce n’est pas ça… disons que je suis actuellement occupé. »
Il achète son pain quand vient son tour et fait mine de se diriger vers la sortie.
Là, je dois dire que je prends la mouche :
— Attends, ne te sauve pas ! Tu es occupé à quoi faire ?
Timéo se retourne, embarrassé. Il contemple un instant Mme Crespin qui tranche un gros pain de maïs. Puis, son regard se pose sur moi. Il marmonne entre ses dents :
— Tu sais garder un secret ?
J’écarquille les yeux et je fais oui avec la tête.
Timéo prend une mine de conspirateur :
— Viens, on va dehors.
*
Nous sortons et lui se donne une tape sur le front.
— Zut ! Je n’ai pas acheté le bon pain.
Et il s’engouffre précipitamment dans la boulangerie pour revenir trois minutes plus tard avec une grosse miche aux céréales. J’avance d’un pas vers lui.
— Bon alors, c’est quoi, ton secret ?
Il paraît qu’à ce moment-là Chadouk l’a encouragé d’un « n’oublie pas que Célia la druidesse nous attend tous les trois. Invite-la, Timéo ; c’est important. »
Timéo suit des yeux le trafic de la route. Les feux de croisement sont des lucioles dans la lumière du matin.
— Eh bien, voilà : mon père et moi, on passe plusieurs jours aux Grands Bois pour fêter mes dix ans. C’est mon cadeau d’anniversaire.
— Ah ? Bon anniversaire.
— Merci. On y est jour et nuit. Le garde-forestier est d’accord, bien sûr.
— Ça alors ! Mais où dormez-vous ?
— Dans la voiture, et c’est super.
— Mais, vous n’avez pas de tente ?
Je sais combien ma question est gênante mais c’est trop tard, je l’ai déjà posée. Timéo est furieux :
— On a les sous pour en acheter une, faut pas croire. C’est juste que c’est plus amusant dans la voiture.
— D’accord, ne t’énerve pas. Tu en as de la chance, ça doit être merveilleux. Je t’envie. J’aime beaucoup les arbres. Ton père est formidable. Maman ne penserait jamais à m’offrir un aussi beau cadeau.
— Oh, les gens riches ont forcément moins d’imagination.
Timéo ne voulait pas dire cela et il prend un air malheureux. Je reste calme. Je n’ai que dix ans, mais je sais que le succès et l’argent de Maman nous protègent.
*
Il est dix heures. Une brise se lève et nous rafraîchit. Sur le parking, les voitures se garent et redémarrent à un rythme régulier et frénétique. Le bruit des moteurs anime l’air et donne l’impression que les Grandes Vacances ne servent qu’à partir et à revenir.
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(extrait du chapitre 9)

Un ami comme Chadouk #8

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
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Brendan Kearney
© Brendan Kearney

Au petit jour, ils baillent en se demandant des nouvelles de la nuit. Le garçon a dormi comme une souche et rêvé qu’il était un indien valeureux qui défendait sa tribu contre le général Custer et Calamity Jane.

— Papa, qu’est-ce qu’on fait de beau, aujourd’hui ? On cueille des mûres et des mirabelles, on ramasse des champignons ou bien on coupe du bois et on construit une cabane ?
— Avant de se faire plaisir, mon grand, il faut se débarrasser des corvées. Tu vas aérer la voiture qui commence à sentir le poney à force de péter dedans pendant ton sommeil, et tu vas laver nos vêtements à la rivière. Pendant ce temps, je file acheter deux ou trois choses pour les prochains repas et je reviens.
Timéo n’en revient pas et se sent fier comme un paon.
— Quoi, tu me laisses ici tout seul, sans surveillance ?
— Eh bien quoi, tu ne t’en sens pas capable, malgré tes deux chiffres tout neufs ?
— Oh mais si, Papa, bien sûr que si ! Allez, va-t-en, laisse-moi et tu verras qu’à ton retour, tout sera impeccablement propre et bien rangé.
Son père éclate de rire.
— Fais-en déjà la moitié et je serai content, Fiston.
Quand il s’éloigne en direction du village, Timéo est en train de vider la voiture. Il sursaute en sortant le tapis de sol pour le secouer dehors : Chadouk le singe en imitant ses gestes de rangement et de nettoyage. Il mime les mouvements dans le vide en dandinant son postérieur puis salue avec des courbettes les animaux présents à son spectacle improvisé. Les oiseaux claquent leur bec et une chouette court le long d’une branche, s’immobilise brutalement devant lui, reprend son manège et s’arrête de nouveau au bord de la branche.
— Mais qu’est-ce que tu fais là, et pourquoi tu te moques de moi ? C’est vraiment pas malin !
Timéo est tellement vexé qu’il lance une balayette à la tête de Chadouk. Le projectile le traverse et vient aussitôt frapper le tronc du chêne où s’agite la chouette. L’oiseau est tétanisé.
— Ah bon ? Eh bien excuse-moi . Je voulais t’amuser mais mon effet est raté.
— Mais carrément ! Tu pourrais venir m’aider au lieu de faire l’andouille.
Chadouk prends un air navré :
— Je ne peux pas toucher les matières solides sans les traverser.
Enfin si, en se concentrant beaucoup mais il ne veux pas avouer qu’il est surtout feignant.
— Tu parles d’une excuse !
Timéo finit par se radoucir. C’est sans doute frustrant de ne pas pouvoir toucher ou s’emparer des objets du quotidien.
Il termine donc seul la corvée de nettoyage pendant que Chadouk chantonne et lui raconte des blagues.
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(extrait du chapitre 9 : Chadouk à l’anniversaire de Timéo)

Un ami comme Chadouk #7

 Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
Un ami comme Chadouk #7
© Chris Dunn
JE N’AI JAMAIS EU de vrai secret auparavant. Par exemple, je ne dis jamais à mes copains que ma mère est partie un jour en emportant ses affaires mais en laissant son fils. Je ne confie pas mes chagrins. Je ne parle pas davantage de ma peine quand Papa rentre des courses et qu’il n’a pas acheté beaucoup à manger. Tout ça, je le garde dans son cœur, même si tout le monde sait très bien que mon père ne travaille pas souvent parce qu’il en a perdu le goût et l’envie depuis le départ de ma mère. Mais ça, c’est différent. C’est juste que je n’ai pas envie d’en parler avec les autres. C’est juste que j’aimerais bien que les autres ne sachent pas ce qui est moche ou triste dans ma vie.
Je rallume ma lampe de chevet et trotte discrètement sur mes pieds nus jusqu’à la salle de bain pour boire quelques gorgées dans la coupe de mes mains. Je ferme rapidement le robinet, m’essuie à la serviette qui traîne en tire-bouchon dans la corbeille à linge et retourne dans ma chambre.
Chadouk est à plat ventre devant une toupie en bois qui tourne longtemps. Il la contemple avec ravissement, tellement absorbé qu’il ne me voit pas l’approcher.
— Bouh !
Il sursaute et ça le fait décoller de quelques centimètres.
— Tu m’as fait peur ! Ce n’est vraiment pas drôle.
— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ?
— Je voulais te parler.
— De quoi ?
— Du monsieur qui est venu chez toi. Qui est-ce ?
Je me renfrogne et garde le silence.
— Il n’avait pas l’air très gentil. C’est vraiment lui, le gardien des Grands Bois ?
— Le « garde-forestier », je rectifie. « Et non, à mon avis, ce n’est pas lui. Comment va Lucie ?
— Bien, mais elle ne me voit et ne m’entend toujours pas. Dis-moi qui c’était ? Il n’avait vraiment pas l’air commode.
Je suis embarrassé. À quoi bon expliquer que Papa me cache ses problèmes d’argent ? Nous sommes pauvres, il n’y a plus assez de sous sur le compte pour payer les loyers du mobil-home et monsieur Santos, le propriétaire, a envoyé un huissier de justice pour nous faire expulser. Nous devrons quitter cet endroit mais nous n’avons nulle part où aller. Je ne sais même pas ce que vont devenir mon lit et mes affaires. Le coffre de la voiture peut contenir deux, trois valises et rien de plus.
Je l’explique quand même un peu en donnant le moins de détails possible et Chadouk en a les larmes aux yeux.
— Je suis désolé, Timéo. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire non plus.
— Rien, on n’y peut rien, c’est la vie. Tu n’es pas réel et je suis un enfant. J’ai vérifié dans ma tirelire, je n’ai que trente-six euros quinze.
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(Extrait du chapitre 8 : « Une mystérieuse visite chez Timéo »)

Un ami comme Chadouk #6

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
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©Hazuki Koike
©Hazuki Koike
JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
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(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)