Victor Fournel — La Déportation des morts

Victor Fournel, La Déportation des morts, éd. La Mèche Lente, juin 2017, 80 pages.
Les Français adorent l’Histoire de France et pour nombre d’entre eux, l’Histoire de France, c’est l’Histoire de Paris. D’ailleurs, si l’on s’avançait à leur citer d’autres villes que la Capitale, ils vous répondraient sans ciller que la province a rarement mérité d’entrer dans l’Histoire.
Les anecdotes et les références historiques sont aujourd’hui à la portée de tout le monde. Ainsi, les plus timides peuvent s’enhardir à lire L’Histoire de France pour les nuls de Jean-Joseph Julaud (plus d’un million d’exemplaires vendus à ce jour), ou bien encore les dispensables approximations de Lorànt Deutsch, quand les moins concernés apprennent sans le faire exprès en lisant ceci dans le dernier Fred Vargas (page 335) : « En la pleine expansion du phénomène [des Recluses], chaque ville avait ses reclusoirs, une dizaine, maçonnés contre les piles des ponts, contre les murailles de la ville, entre les contreforts des églises, ou édifiés dans les cimetières, comme le furent à Paris les reclusoirs célèbres du cimetière des Saints-Innocents. Cimetière qui fut, comme chacun sait, fermé et évacué en 1780 pour cause d’air méphitique envahissant. Les ossements, transportés aux catacombes de Montrouge… » catalogue3
Si j’interromps la citation au beau milieu d’une phrase, c’est parce que Vargas elle-même a fait taire à cet endroit son personnage qui s’exprimait en ces termes afin de bien signifier au lecteur que son pédantisme notoire rasait tout le monde. (Les aficionados auront reconnu Danglard.)
Oui, mais voilà : « comme chacun sait » sauf toi, toi, et toi aussi. Personnellement, j’ai un vieux réflexe quand une baderne assène ses vérités que j’ignore ou que je connais mal : je cherche à vérifier s’il n’est pas, en vérité, en train de dire une énorme bêtise qui, croit-il, passera crème tellement son auditoire est con.
Il faut que j’avoue ici une petite faiblesse : j’aime chercher et enquêter, certes, mais je suis conjointement une partisane du moindre effort. Ja, eine große feignasse, si l’on préfère.
Voilà pourquoi je lis actuellement La déportation des morts de Victor Fournel aux éditions de La Mèche Lente et croyez-moi, vous devriez en faire autant. Rien de plus facile, Vincent Dutois, l’éditeur, l’a fait imprimer au mois de juin (sur les presses de Julien Renon et sur Olin blanc naturel) et nous sommes déjà en août.
Cet écrivain, journaliste et historien qui vécut au XIXème siècle adorait Paris. Il écrivit moult articles et œuvres d’érudition ainsi que ce texte au sujet de Napoléon III et de Georges Haussmann. L’empereur de France nomma ce dernier préfet afin d’avoir un tâcheron à sa botte pour exécuter ses projets de moderniste. Il voulait moderniser la ville de Paris en la ravalant à grands traits et la libérer de ses odeurs pestilentielles. Ce fut Haussmann qui pensa à exiler les cimetières intra-muros vers la grande périphérie.
Victor Fournel dénonça cette « déportation des morts » avec truculence et des détails très documentés, et s’il les a rejoints depuis longtemps déjà, nous célébrons grâce à lui la naissance d’une belle maison d’édition.
« … [Monsieur Haussmann] trouve moyen de se surpasser chaque jour et d’effacer son caprice de la veille devant sa fantaisie du lendemain. Il démolissait les maisons pour ouvrir des boulevards, il démolira les tombes pour livrer passage à un viaduc ; à l’expropriation des vivants succèdent l’expropriation des morts et la déportation des cadavres, centralisés, loin des yeux qu’importunent ces lugubres spectacles, dans une nécropole qui sera le Botany-Bay des Parisiens décédés.
(…)
Je supplie donc mes lecteurs de surmonter la répugnance que peut inspirer à la faiblesse de la nature un sujet funèbre. À mes yeux, c’est ici la plus grave des questions soulevées jusqu’à présent par une administration néfaste, celle où se trouve le plus profondément compromis un intérêt moral supérieur à tous les intérêts matériels. Des hommes, des chrétiens, doivent avoir le courage de souffrir qu’on leur parle mort et tombeaux sans puériles périphrases et sans baisser la voix. »
La préface de son texte est un avis de l’éditeur, visible également sur sa page FB :
Et la presse en parle déjà ici :
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L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Palimpseste, pas la sieste non plus

Démarrer son texte, tranquille Émile, parce que ça coule comme à Niagara.
Circa 80.000 signes (si, si. Quand tu écris, le signe est bel et bien une unité de temps, donc circa), tu te rases la tête au coupe-ongles parce que tu t’aperçois que ton temps de narration, le passé simple, ne convient pas du tout avec le fond de ton récit. Au temps pour toi, tu réécris tout au présent.

Circa 150.000 signes, putain de merde ! c’est quoi ce temps de narration d’analphabète ? Fallait garder le passé simple, connasse !
Au second temps pour toi, tu réécris tout au passé simple.

Circa 220.000 signes, je voudrais pas cafter, ma caille, mais ça pue la naphtaline et la vieille qui s’néglige.
Couille de mort ! mais pourquoi ? Pourquoi, hein, pourquoi tu t’es fait ièche pour rien ? C’est le présent que tu dois utiliser. Présent is beautiful. Présent, c’est l’avenir. Moi, présent, je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurai le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple.
OK. Scarlett, ta gueule. Bref.
Au troisième temps pour toi, tu réécris tout au… Non, je dis pas à quel temps. Fuck off. Punk is dad.

Circa 300.000 signes, tu fais une descente dans ta bibliothèque et tu fais un feu de joie avec tous les bouquins dont le temps de narration est au passé simple.

Garrouste — La Goutte
Garrouste — La Goutte

Les Ombres Nomades d’Astrid Waliszek

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Lexpression populaire dit volontiers que l’on ment comme un témoin oculaire. Astrid Waliszek, elle, a l’acuité visuelle d’un milan.

 

« Au loin, un marin marche le long  de la digue, tout près du bord comme s’il jouait avec l’idée d’un vertige, l’oeil vissé sur les moellons de pierre appareillée qui plongent dans la vase lisse et veloutée. J’ai suivi des yeux un moment l’étrange silhouette à contre-jour, grande et un peu cassée, légèrement claudicante — une mèche s’obstine à tomber, il se passe souvent la main dans les cheveux et dans le triangle de son bras levé naît à chaque fois un bout de soleil. Je suis restée un moment à le regarder — j’ai eu vaguement envie qu’il vienne, qu’il continue de marcher ainsi, droit devant jusqu’à moi — qu’il approche, qu’il avance, qu’il me distraie du sourd énervement du jour. Puis j’ai oublié : d’autres marins étaient dans mes pensées, d’autres hommes vivaient dans mon esprit et des lignes distraites ont couru sur la toile, un peu plus intéressantes. C’est toujours comme ça, je n’arrive à vraiment peindre que quand je pense à autre chose. »

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crivaine, documentariste et photographe, elle chorégraphie dans cet ouvrage une danse pour deux cavalières, l’écriture et la photographie.

Si l’image est au cœur de son écriture, c’est pour mieux déployer dans ses proses poétiques et philosophiques des instantanés voluptueux où l’humanité nous est donnée à voir dans les moments fragiles et estimables où elle sophistique ses clichés.

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Parcourir les ombres nomades, c’est vérifier que la beauté est bien dans l’œil de celui qui regarde.

Astrid Waliszek — Ombres Nomades — éd. JFE, 20€ (77 pages)

 

Site de l’éditeur Jacques Flament Éditions

 

Spoon River — Edgar Lee Masters

Savez-vous que Spoon River, d’Edgar Lee Masters, est un chef-d’œuvre paru pour la première fois en avril 1915 ?

Savez-vous que Le Nouvel Attila réédite cette merveille avec une nouvelle traduction ?

Savez-vous qu’il y a une colline au-dessus de la rivière Spoon sur laquelle il y a un éparpillement de pierres tombales porteuses d’épitaphes par lesquelles les morts parlent et se répondent ?

Savez-vous que cette idée de procédé est inspirée de l’Anthologie Antique ?

Savez-vous qu’il s’agit de prose poétique chez les rednecks au début du XXème siècle ?

Savez-vous que je possède l’édition de 1976 chez Champ Libre dont voici la quatrième de couv’ ?

« Où sont Elmer, Herman, Bert, Tom et Charley, le veule, le fortiche, le clown, le poivrot, le bagarreur ?
Tous, tous dorment sur la colline.

L’un est mort de la fièvre,
l’autre brûlé au fond d’une mine,
l’autre tué dans une rixe,
le suivant a rendu l’âme en prison
et le dernier est tombé d’un pont
en trimant pour femme et enfants.
Tous, tous dorment sur la colline.

Où sont Ella, Kate, Mag, Lizzie et Edith,
le coeur tendre, l’âme simple, la criarde, la fière, la vernie ?
Toutes, toutes dorment sur la colline. »

Savez-vous que je vais m’offrir sa réédition parce que je tiens que c’est un des textes les plus proches de la perfection ?

http://www.lenouvelattila.fr/spoon-river/

Dehors, recueil sans abri

« Dehors », c’est une anthologie de textes poétiques publiée aux éditions Janus. Dedans, il y a 107 auteurs qui ont écrit sur et pour la rue.
Dehors, il y a des SDF qui crèvent. Dedans, il y a l’association Action Froid parce que les politiques publiques sont insuffisantes. Dehors, il y a une couverture, un bonnet et des gants, des produits d’hygiène et de première nécessité, de quoi cuisiner une soupe pour quinze, une participation à un plein d’essence pour les maraudes, etc. Dedans, il y a les 15€ que vous pouvez leur offrir pour obtenir ces produits indispensables en achetant le livre.

Vous y retrouverez notamment les plumes de Philippe Annocque, Bruno Doucey, Thomas Vinau, Astrid Waliszek, Murièle Modély, Jean-Luc Maxence, Éric Pessan, Francesco Pittau, Fabien Sanchez, Marlène Tissot, Florence Noël, Charles Pennequin, Marie-Josée Désvignes, Jean-Christophe Belleveaux, Isabelle Bonat-Luciani, Brigitte Giraud, Hélène Dassavray, Christophe Bregaint, Éléonore James, etc.

Voici un extrait de mon texte :

« J’attrape un mauvais jour avec la pince à sucre trouvée sous une table d’orientation. Ce n’est pas la première fois que je m’y essaye, et je dois dire que mes précédentes tentatives ont été conclues par des échecs cuisants : les mauvais jours tombaient systématiquement à côté de mes genoux, et leur explosion me secouait jusqu’à la nuit, où de curieux rêves m’empêchaient de récupérer. Alors celui-ci, je le tiens fermement et le glisse dans l’album où il va sécher et perdre toutes ses heures.
Je bois dans la coupe de mes mains l’eau potable d’une fontaine et je recommence à marcher sans attirer l’attention. Avant décembre, les immeubles neufs résonnaient d’échos et de vide entre leurs murs, alors que maintenant, je déglutis pour déboucher mes tympans assourdis par le rien épais de la neige. Le pont gelé perd ses brillants sous les pas de la foule ralentie dans ses chaussures glissantes. Les traces grises et molles mélangent de l’eau sale et le vent enlaidit les visages crispés.
Après trois magasins, une aubette et un kiosque à journaux, il y a une ruelle sur la droite où j’aime aller, et particulièrement dans les hivers durs comme celui-ci. À mi-chemin je m’arrête, et je me plante debout à côté d’un banc trop recouvert pour chasser la neige d’un simple geste de la main. Les flocons recommencent un tourbillon cinglant et j’offre mon visage en tirant sur mon bonnet. J’arrête quand le froid fait presque péter mes oreilles […] »
(La visite)

Vous pouvez vous procurer le livre sur le site de l’éditeur.

Dehors anthologie à paraitre 19 mai 2016