Le Garçon d’à côté

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

Chante, rossignol, chante !

Je rêve de tomber sur une critique littéraire qui donne envie de lire un livre sans le secours d’une louange hyperbolique.
J’ai un rossignol dans mon jardin qui fait déjà très bien le job depuis quelques nuits pour choper de la femelle, et plus je l’écoute, plus j’en déduis que la surenchère est l’ennemie du bien.

Tandis que le roman agonise

NOUS SOMMES DÉBUT AVRIL ET les giboulées sur l’Astarac nous harcèlent encore par intermittence. Le temps qu’il fait emboîte le pas des romanciers : leur époque s’en va, et le coup de chaud qui étrille les continents depuis quelques années nous souffle dans le cou avec la menace d’une balle dans la nuque. Faudrait-il davantage se pencher sur nos textes pour l’esquiver ? Je n’en sais rien, mais le roman achève lui aussi de mourir, comme nos meilleures années, et des auteurs tels que Russel Banks dans l’État de New-York ou Bret Easton Ellis à Los Angeles récitent le Kaddish. L’Amérique a de bons pisteurs, alors quand ils interprètent des signes et des traces, je mets généralement une bouilloire sur le feu et je les écoute en buvant sans bruit.

Devant ma maison, hier en fin d’après-midi, je regardais la lumière silhouetter le calvaire sur la colline et les trois arbres sur son coteau attenant ; les taches d’encre au-dessus qui s’émiettaient et le timide arc-en-ciel sur la gauche annonçaient la fin de la pluie, mais les cerisiers hâtifs savaient déjà qu’ils avaient fleuri pour rien car demain, le froid qui revient les privera en juin de leurs fruits. Les plus beaux fruitiers sont chez ma voisine.

Elle est plus lente à mourir, elle, qui taille encore ses haies contre ses quatre-vingts ans. Si lente, que c’est son chien qui est parti avant.

Qui a essuyé les larmes d’une vieille sait que la tendresse est vaine, une simple politesse pour dire « je crois à la violence de ton chagrin, je sais que ton compagnon valait plus qu’un chien. »

Le vingtième siècle a reçu des funérailles foudroyantes, et pourtant son enterrement dure encore. C’est pour cela, je crois, que ma voisine s’obstine à cuire des confitures, à glisser des foies sur le dessus de ses pâtés, à planter des patates et à protéger des semis : il faut que son chant du cygne exerce l’ouïe de son successeur numérique.

S’obstiner à écrire dans ce contexte est dérisoire ; et au stylo, davantage encore. Bret et Russel disent ne plus écrire de roman pour l’un, regretter de ne pas avoir l’âge de commencer à écrire directement des scénario de séries pour l’autre.

Russell Banks dit même que « l’importance du roman a considérablement diminué au cours des premières années de ce XXIème siècle. qu’elle a entraîné la disparition de l’importance des romanciers. Aujourd’hui, qui domine le monde intellectuel ? (…) Il faut bien admettre que les figures dominantes de notre temps ne sont plus les écrivains, se sont les médias visuels : les films et les séries. Et ils ne sont même plus visionnés à la télévision, mais en streaming sur Internet. Avez-vous remarqué que toutes les notices nécrologiques d’écrivains (…) mentionnent en premier lieu l’adaptation cinématographique de leurs romans ? C’est fou, non ? On ne parle plus de vous pour les romans que vous avez écrits, mais pour les films que l’industrie du divertissement en a tirés. (…) Si j’avais 22 ans aujourd’hui, c’est-à-dire l’âge auquel j’ai commencé à raconter des histoires, je ne choisirais pas le roman mais le scénario de séries. »

Breat Easton Ellis tient à peu près le même langage : « Il se passe que le monde change et que je m’adapte, moi. (…) Tenez, prenez cette série relativement mauvaise qui s’appelle You (…) elle a été vue par un million de spectateurs. Mais quand Netflix l’a achetée, elle est passée à 40 millions de spectateurs. 40 millions ! C’est ça, le nouveau monde. Une nouvelle façon d’atteindre le grand public. (…) La culture numérique représente vraiment un nouveau monde avec de nouvelles opportunités, et je suis très heureux de vivre dans ce monde-là. Il suffit de s’y adapter. C’est tout l’enjeu. Mais ça veut dire que le roman est désormais perdu. (…) Aujourd’hui, pour s’immerger dans d’autres cultures, plus besoin de lire de romans, il suffit d’aller sur Internet, sur son smartphone, sur Instagram… Je remets donc en question le but même du roman. »

(extraits tirés de leurs entretiens respectifs publiés dans les numéros 8 et 9 de la revue America)

Je me sens démunie et sotte avec mon stylo. Que vais-je faire des pensées d’un des personnages de mon roman en cours ? J’en suis au moment où elle vit une histoire sordide avec un homme brutal et indifférent. Elle se demande, au lieu de le quitter, s’il ne va pas l’aimer enfin, au mitan de sa vieillesse, quand il aura besoin  d’elle pour enfiler sa queue six fois par jour dans un pistolet. Moi, je retranscris ses pensées pratiquement sous sa dictée, parce que je ne suis bonne qu’à ça.

Nous sommes des contemplatifs, impuissants à bouger le Monde, mais nous savons nous préparer aux coups qu’il donne. Tout à l’heure je suis sortie, et à mon retour, une musaraigne gisait sur le pas de ma porte. J’ai remercié mon chat pour son offrande. Il sait que je suis mauvaise à la chasse et je sais que je lui fais pitié. J’ai franchi le seuil avec brusquerie, pour ne pas admettre ma défaite avec ce roman qui, lui aussi, se meurt à ma porte.

Milo à la neige, mon nouvel album à l’École des Loisirs

J‘ai le plaisir de vous informer de ma rentrée littéraire à l’École des Loisirs avec un nouvel album intitulé Milo à la neige.
Les illustrations sont de Francesco Pittau.
Sortie dans les librairies mercredi 9 janvier.

Questionnaire du Candide

Interview dirigée par Brice Torrecillas

logo2-1J’ai répondu au questionnaire du candide chez le journaliste et écrivain Brice Torrecillas voilà quelques semaines déjà et je retranscris nos échanges ici :

 » ÉCRIVAINE, AUTEURE JEUNESSE, CONSEILLÈRE ET ANIMATRICE LITTÉRAIRE, ANNA DE SANDRE écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums indifféremment en jeunesse et chez les grandes personnes », nous indique sa biographie. Quant aux mots qui suivent, ils indiquent une personnalité pleine de sensibilité, d’humour et d’intelligence – oui, tout cela. »

 

  • Un écrivain, ça naît comment ?
    D’un trouble du langage. Des amours entre une mère alchimiste et un père cuisinier. D’une sale manie. D’un don pour la survie. De l’errance vagabonde et cyclique que nous partageons avec les planètes (« planêtês » en grec signifie « errant »). Du doute. De la capacité d’émerveillement. Des réponses insuffisantes. D’une dévotion pour le mensonge. D’un rapport particulier au temps et au territoire.
    Dans mon cas, l’écrivaine est née peu de temps après moi. J’ai su lire à quatre ans et à sept, j’écrivais déjà des « romans » d’une vingtaine de pages, chapitrés et paginés. La poésie est venue plus tard.
    La communication orale était difficile durant mon enfance.

    Je viens d’une famille de taiseux qui emportent leurs secrets dans la tombe.

    Je viens d’une famille de taiseux qui emportent leurs secrets dans la tombe. Le premier qui parle a perdu et peut faire exploser un monde. C’est dire si la parole dans cette famille a la valeur d’un pistolet chargé. J’ai vu ma mère se relever en pleine nuit pour brûler à l’allumette — alors qu’elle avait peur du feu, des lettres manuscrites dans l’évier de la cuisine.
    Paradoxalement, malgré cette ambiance paranoïaque, les bibliothèques de mes parents étaient sanctuarisées, comme si la sauvagerie des mots se domestique à partir du moment où ils sont imprimés sur du papier. Ce qui veut dire qu’aucune censure n’était appliquée à mes lectures et que j’ai pu dévorer absolument tout ce qui me tombait entre les mains.

  • Un livre, ça vient de quoi ?
    De vendanges. Il faut d’abord récolter, déguster et mettre en cave.Il faut d’abord récolter, déguster et mettre en cave. Puis broyer et presser pour séparer le jus des peaux. Ensuite, laisser fermenter avec des levures naturelles et sauvages. Tout le sucre doit être converti en alcool. C’est alors que l’on peut clarifier en ôtant les résidus, laisser vieillir encore et enfin embouteiller.
    Pour le dire autrement, la matière première est un métissage de prise de notes autour d’idées, de sensations glanées un peu partout. J’écris d’abord dans ma tête, longtemps. J’oublie intentionnellement de retranscrire ce qui me vient dans un carnet parce que je pars toujours du principe que ce qui vient dans un premier temps ne tient pas la route, n’a aucun intérêt. Puis, si cela devient insistant comme une chanson qui refuse de s’en aller, alors je prends un stylo et un carnet. Puis, plusieurs stylos et plusieurs carnets.
  • Un style, ça se trouve où ?
    Dans l’intervalle. Simplement, il faut avoir le sens du rythme et l’oreille quasi absolue pour en faire une suite de sons harmonieux et non une cacophonie de bruits. C’est de la musique avec pour interprètes l’analogie au chant et la synchronicité à la ligne de basse.
    Ça se trouve également dans le plaisir et dans la sueur. L’écrivain honnête est un artisan d’art dont l’ouvrage est perfectible et donc à remettre moult fois sur le métier, comme le disait si justement Nicolas Boileau.
  • Quand on écrit, c’est pour qui ?
    Pour mes chats. Ils adorent roupiller dans l’espace entre mes genoux et le clavier, jouer avec mon stylo gigotant sur mes carnets et déloger mes feuilles A4 à coups de griffes. Et pour mes ombres. Certaines sont mes hôtes, d’autres, des parasites.
  • Votre dernier ouvrage, qu’est-ce qu’il raconte ?
    J’ai envie d’évoquer celui dont j’achève bientôt l’écriture. J’y raconte l’histoire d’une ville et de ses habitants, le temps d’une journée particulière. Elle est un peu organique, et les gens qui y naissent ou viennent s’y installer ne peuvent la quitter sans risquer la mort. Elle est bornée par une lune bleue et un chien mystérieux, moitié Cerbère (gardien des enfers), moitié Qitmir (gardien des Sept Dormants d’Éphèse).

 

  • Interview également consultable sur le blog de Brice Torrecillas, ici.

Victor Fournel — La Déportation des morts

éd. La Mèche Lente, juin 2017, 80 pages

Les Français adorent l’Histoire de France et pour nombre d’entre eux, l’Histoire de France, c’est l’Histoire de Paris. D’ailleurs, si l’on s’avançait à leur citer d’autres villes que la Capitale, ils vous répondraient sans ciller que la province a rarement mérité d’entrer dans l’Histoire.
Les anecdotes et les références historiques sont aujourd’hui à la portée de tout le monde. Ainsi, les plus timides peuvent s’enhardir à lire L’Histoire de France pour les nuls de Jean-Joseph Julaud (plus d’un million d’exemplaires vendus à ce jour), ou bien encore les dispensables approximations de Lorànt Deutsch, quand les moins concernés apprennent sans le faire exprès en lisant ceci dans le dernier Fred Vargas (page 335) : « En la pleine expansion du phénomène [des Recluses], chaque ville avait ses reclusoirs, une dizaine, maçonnés contre les piles des ponts, contre les murailles de la ville, entre les contreforts des églises, ou édifiés dans les cimetières, comme le furent à Paris les reclusoirs célèbres du cimetière des Saints-Innocents. Cimetière qui fut, comme chacun sait, fermé et évacué en 1780 pour cause d’air méphitique envahissant. Les ossements, transportés aux catacombes de Montrouge… » catalogue3
Si j’interromps la citation au beau milieu d’une phrase, c’est parce que Vargas elle-même a fait taire à cet endroit son personnage qui s’exprimait en ces termes afin de bien signifier au lecteur que son pédantisme notoire rasait tout le monde. (Les aficionados auront reconnu Danglard.)
Oui, mais voilà : « comme chacun sait » sauf toi, toi, et toi aussi. Personnellement, j’ai un vieux réflexe quand une baderne assène ses vérités que j’ignore ou que je connais mal : je cherche à vérifier s’il n’est pas, en vérité, en train de dire une énorme bêtise qui, croit-il, passera crème tellement son auditoire est con.
Il faut que j’avoue ici une petite faiblesse : j’aime chercher et enquêter, certes, mais je suis conjointement une partisane du moindre effort. Ja, eine große feignasse, si l’on préfère.
Voilà pourquoi je lis actuellement La déportation des morts de Victor Fournel aux éditions de La Mèche Lente et croyez-moi, vous devriez en faire autant. Rien de plus facile, Vincent Dutois, l’éditeur, l’a fait imprimer au mois de juin (sur les presses de Julien Renon et sur Olin blanc naturel) et nous sommes déjà en août.
Cet écrivain, journaliste et historien qui vécut au XIXème siècle adorait Paris. Il écrivit moult articles et œuvres d’érudition ainsi que ce texte au sujet de Napoléon III et de Georges Haussmann. L’empereur de France nomma ce dernier préfet afin d’avoir un tâcheron à sa botte pour exécuter ses projets de moderniste.

L’empereur de France nomma ce dernier préfet afin d’avoir un tâcheron à sa botte pour exécuter ses projets de moderniste.

Il voulait moderniser la ville de Paris en la ravalant à grands traits et la libérer de ses odeurs pestilentielles. Ce fut Haussmann qui pensa à exiler les cimetières intra-muros vers la grande périphérie.

Victor Fournel dénonça cette « déportation des morts » avec truculence et des détails très documentés, et s’il les a rejoints depuis longtemps déjà, nous célébrons grâce à lui la naissance d’une belle maison d’édition.
« … [Monsieur Haussmann] trouve moyen de se surpasser chaque jour et d’effacer son caprice de la veille devant sa fantaisie du lendemain. Il démolissait les maisons pour ouvrir des boulevards, il démolira les tombes pour livrer passage à un viaduc ; à l’expropriation des vivants succèdent l’expropriation des morts et la déportation des cadavres, centralisés, loin des yeux qu’importunent ces lugubres spectacles, dans une nécropole qui sera le Botany-Bay des Parisiens décédés.
(…)
Je supplie donc mes lecteurs de surmonter la répugnance que peut inspirer à la faiblesse de la nature un sujet funèbre. À mes yeux, c’est ici la plus grave des questions soulevées jusqu’à présent par une administration néfaste, celle où se trouve le plus profondément compromis un intérêt moral supérieur à tous les intérêts matériels. Des hommes, des chrétiens, doivent avoir le courage de souffrir qu’on leur parle mort et tombeaux sans puériles périphrases et sans baisser la voix. »
La préface de son texte est un avis de l’éditeur, visible également sur sa page FB :
Et la presse en parle déjà ici :
Fournel couv

 

L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Palimpseste, pas la sieste non plus

Démarrer son texte, tranquille Émile, parce que ça coule comme à Niagara.
Circa 80.000 signes (si, si. Quand tu écris, le signe est bel et bien une unité de temps, donc circa), tu te rases la tête au coupe-ongles parce que tu t’aperçois que ton temps de narration, le passé simple, ne convient pas du tout avec le fond de ton récit. Au temps pour toi, tu réécris tout au présent.

Circa 150.000 signes, putain de merde ! c’est quoi ce temps de narration d’analphabète ? Fallait garder le passé simple, connasse !
Au second temps pour toi, tu réécris tout au passé simple.

Circa 220.000 signes, je voudrais pas cafter, ma caille, mais ça pue la naphtaline et la vieille qui s’néglige.
Couille de mort ! mais pourquoi ? Pourquoi, hein, pourquoi tu t’es fait ièche pour rien ? C’est le présent que tu dois utiliser. Présent is beautiful. Présent, c’est l’avenir. Moi, présent, je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurai le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple.
OK. Scarlett, ta gueule. Bref.
Au troisième temps pour toi, tu réécris tout au… Non, je dis pas à quel temps. Fuck off. Punk is dad.

Circa 300.000 signes, tu fais une descente dans ta bibliothèque et tu fais un feu de joie avec tous les bouquins dont le temps de narration est au passé simple.

Garrouste — La Goutte
Garrouste — La Goutte