Vivons livres — catalogue École des Loisirs

Vous pourrez lire ma participation à la page 88, sous mon nom d’auteur jeunesse — Anne Pym.
Soit en vous le procurant chez votre libraire, soit en le téléchargeant sur le site de l’École des Loisirs.

Dans la période de grandes difficultés sanitaires et d’incertitudes économiques totalement inédite que nous traversons, répondre aux besoins profonds de culture et de lecture est essentiel. Face aux mutations et aux incertitudes de notre société, notre conviction d’éditeur indépendant, mais aussi de libraire, est que notre rôle est d’aider chacun à mieux comprendre, par la lecture, les enjeux actuels, de contribuer à développer l’esprit critique, mais aussi de montrer le beau car le monde du langage reste le meilleur rempart contre les peurs et la violence.Nous avons la chance d’avoir en France un réseau de librairies qualifiées particulièrement dense que la loi sur le prix unique du livre a contribué à préserver, mais que les mesures de confinement ont fragilisé. C’est pourtant grâce à celles-ci et aux indispensables passeurs de livres qui les animent que notre engagement dans le combat pour la solidarité sociale, éducative et culturelle peut, chaque jour, se concrétiser. Mettre à la disposition du plus grand nombre de lecteurs les œuvres des meilleurs auteurs, miser sur la qualité et la durée guide donc plus que jamais les choix de notre maison.Voici quelques années, l’école des loisirs diffusait gratuitement à plus de 350 000 exemplaires un manifeste dédié aux enfants, Lire est le propre de l’homme. Ce livre, toujours disponible, réunissait les témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour la jeunesse qui faisaient l’éloge de la lecture et de l’éducation à l’esprit critique – de l’enfant lecteur au libre électeur.Notre maison d’édition a toujours soutenu à la fois la création et les libraires, nos partenaires historiques. C’est donc dans cet esprit et avec la même démarche exigeante que nous vous offrons aujourd’hui le recueil Vivons livres !Près de soixante auteurs – ce sont eux qui en parlent le mieux – y partagent leur amour de la librairie, « cave aux trésors », « espace de liberté », « sloop, brick ou goélette », « île où les paysages varient sans cesse », et disent en mots ou en images l’importance des échanges avec leurs libraires, ces « arpenteurs », « chasseurs de mots » et « magiciens » qui sont notre « famille » et qu’heureusement aucun algorithme ne saura jamais remplacer.

Louis Delas

Gisèle Halimi, 27 juillet 1927 — 20 juillet 2020

9 décembre 1976. Édouard ne put finir sa toilette. Il s’affaissa au pied de son lit en appelant : « Fritna, Fritna ! »Fritna : Fortunée, ma mère. Comme tous les jours, elle le surveillait du coin de l’œil pendant qu’il s’affairait dans le coin lavabo, séparé du reste de la chambre par un vieux rideau. Elle se précipita, mais ne put le relever.Ce soir-là, je pris une très vieille photo d’Édouard. Je la retournai et écrivis au dos : « 9 décembre 1976. Édouard, mon père, a commencé sa descente vers la mort. » Je retournai de nouveau la photo et me mis à la contempler avec une minutie professionnelle.Avocate, j’avais coutume de regarder ainsi les albums de reconstitution de certains dossiers criminels. Je me plaçai sous la lumière crue de ma lampe de bureau et fis osciller la photo de manière à atténuer les rayures du vieux papier qui, c’est ainsi, en tombant sous les moustaches d’Édouard Fairbanks Junior, en déviaient le dessin. Le tangage-roulis que j’imposais à la photo me brouillait le cœur, entre mal de mer et difficultés à trouver mon oxygène. Et, comme pour empêcher ces retrouvailles dont l’urgence me prenait à la gorge, l’insolence des vingt-cinq ans de ce personnage, son sourire de conquérant perdaient leur netteté joyeuse. J’essuyai mes lunettes.Le jour où je les avais portées pour la première fois, en jouant les dames des magazines, menton levé, sourire engageant, lèvre en cul de poule, l’air stupide, Édouard avait murmuré :« Meziana, belle, tu es belle toujours, meziana… — Mais je vieillis, papa… les lunettes…— Mais non, toi, jamais, non !… »Je me taisais, je prenais des poses avantageuses devant le miroir. Vieillir, c’était avancer vers l’échéance, vers ce jour où il partirait, où il aurait fait son temps, terminé sa vieillesse puisque j’entamais la mienne. »
Giselle Halimi, Le Lait de l’oranger, éd. Gallimard, 1988