Et Graciano et McCarthy

carnets, extraits

Quand je supprime les conjonctions de coordination afin de contenir au mieux leur population dans mes textes, il m’arrive de me rappeler cependant que leur taux de natalité n’affecte pas certains romans de Cormac McCarthy et de Marc Graciano.
Ensuite, comme d’habitude, l’objectivité m’oblige à reconnaître qu’ils sont les exceptions qui confirment la règle et je reprends la traque.

« La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. »
Marc Graciano, Liberté dans la montagne, éd. Corti

« Il traversa le champ avec le petit sur les épaules, comptant et s’arrêtant tous les cinquante pas. Arrivé aux pins il s’agenouilla et le déposa dans l’humus piquant et déplia sur lui les couvertures et s’assit sans le quitter des yeux. On eut dit une créature au sortir d’un camp de la mort. Affamé, épuisé, malade de peur. Il se pencha et lui donna un baiser et se leva et alla à la lisière du bois et inspecta les alentours pour s’assurer qu’ils étaient en sécurité. »
Cormac McCarthy, La Route, éd. de l’Olivier, traduit par François Hirsch

crédit photo Sabine Huynh avec son aimable autorisation

Y’a tant de pages à tourner

carnets

C’est étrange de franchir le seuil d’une librairie dans les conditions actuelles, masqué et désinfecté, accompagné du regard d’un libraire circonspect. On n’ose plus approcher les livres. On a l’impression de commettre un délit, un crime, peut-être, rien qu’en frôlant une tranche ; de contaminer ou de l’être à son tour en sortant un titre du fourreau de ses frères ; d’être un cochon aux pieds sales qui souille les livres davantage qu’il ne les feuillette.
Si l’on ne savait raison garder, l’on pourrait craindre, même, de donner ou de recevoir la mort à chaque page tournée ; comme dans Le Nom de la rose, mais en lecteur averti et incarné dans le corps du porcin Salvatore.

Intersection

carnets

J’aime quand deux idées, quand deux images se croisent, se télescopent. En général, leur synchronicité engendre un troisième élément dans mon esprit qui me permet d’écrire. Parfois, je m’en rends compte plus tard, en y repensant. Il peut m’arriver aussi, c’est d’ailleurs le plus souvent, d’avoir l’intuition que ces deux idées parentes seront fertiles, mais que je ne connaisse pas encore la date de la mise bas. Donc, je ne sais pas, au moment de cette intuition, si ces idées sont véritablement porteuses d’un fruit. Dans le doute et parce que je n’ai pas une mémoire formidable, je les note dans un carnet.
Hier, par exemple, j’ai regardé le premier épisode d’une série sur Arte, adaptée des nouvelles de l’écrivain Etgar Keret.
Au moment de mourir dans un accident d’ascenseur, un notaire tenait dans une poche remplie d’eau un poisson rare et laid, qu’il venait d’acheter pour son bébé à naître. Le poisson lui survécut en deux temps : il suffoqua d’abord à même le sol à côté du corps, puis un agent immobilier, ami du notaire et qui était dans les parages, le ramassa dans un déchet de bouteille pour l’emporter finalement avec lui.
Aujourd’hui, je lis « La Fracture » de Nina Allan (éditée en français chez Tristam), et voici qu’à nouveau il est question de poissons, cette fois nombreux et japonais d’origine, mais rares et laids également, auxquels leur propriétaire accorde lui aussi des propriétés et un attachement particuliers. Là encore, le possesseur des poissons perd la vie de façon prématurée et tragique.
Or, si la série est récente, le texte d’Allan, lui, est sorti en France en 2019. Le surgissement des deux dans mon quotidien à un jour d’intervalle ne me donne pas matière à écrire, mais je sais que j’en ferai quelque chose. Chapitre d’un roman, nouvelle, poème ou album jeunesse, je n’en sais fichtre rien, mais quelque chose adviendra.