Y’a tant de pages à tourner

C’est étrange de franchir le seuil d’une librairie dans les conditions actuelles, masqué et désinfecté, accompagné du regard d’un libraire circonspect. On n’ose plus approcher les livres. On a l’impression de commettre un délit, un crime, peut-être, rien qu’en frôlant une tranche ; de contaminer ou de l’être à son tour en sortant un titre du fourreau de ses frères ; d’être un cochon aux pieds sales qui souille les livres davantage qu’il ne les feuillette.
Si l’on ne savait raison garder, l’on pourrait craindre, même, de donner ou de recevoir la mort à chaque page tournée ; comme dans Le Nom de la rose, mais en lecteur averti et incarné dans le corps du porcin Salvatore.

Intersection

J’aime quand deux idées, quand deux images se croisent, se télescopent. En général, leur synchronicité engendre un troisième élément dans mon esprit qui me permet d’écrire. Parfois, je m’en rends compte plus tard, en y repensant. Il peut m’arriver aussi, c’est d’ailleurs le plus souvent, d’avoir l’intuition que ces deux idées parentes seront fertiles, mais que je ne connaisse pas encore la date de la mise bas. Donc, je ne sais pas, au moment de cette intuition, si ces idées sont véritablement porteuses d’un fruit. Dans le doute et parce que je n’ai pas une mémoire formidable, je les note dans un carnet.
Hier, par exemple, j’ai regardé le premier épisode d’une série sur Arte, adaptée des nouvelles de l’écrivain Etgar Keret.
Au moment de mourir dans un accident d’ascenseur, un notaire tenait dans une poche remplie d’eau un poisson rare et laid, qu’il venait d’acheter pour son bébé à naître. Le poisson lui survécut en deux temps : il suffoqua d’abord à même le sol à côté du corps, puis un agent immobilier, ami du notaire et qui était dans les parages, le ramassa dans un déchet de bouteille pour l’emporter finalement avec lui.
Aujourd’hui, je lis « La Fracture » de Nina Allan (éditée en français chez Tristam), et voici qu’à nouveau il est question de poissons, cette fois nombreux et japonais d’origine, mais rares et laids également, auxquels leur propriétaire accorde lui aussi des propriétés et un attachement particuliers. Là encore, le possesseur des poissons perd la vie de façon prématurée et tragique.
Or, si la série est récente, le texte d’Allan, lui, est sorti en France en 2019. Le surgissement des deux dans mon quotidien à un jour d’intervalle ne me donne pas matière à écrire, mais je sais que j’en ferai quelque chose. Chapitre d’un roman, nouvelle, poème ou album jeunesse, je n’en sais fichtre rien, mais quelque chose adviendra.

Pastiche par temps bleu, pastiche délicieux #2

   57e194206e13743550a7f2da34bdfa87 Elle s’appelait Mireille. L’esprit vif et dure à la tâche, parce qu’il fallait bien. Parce que l’aîné, le frère, celui qui aurait dû reprendre la ferme après la mort du père, celui-là n’en eut jamais le goût. Sorti quatre ans avant elle du berceau de chair d’Hélène, sa mère, mais à regret. Une semaine après terme. Le docteur avait prévenu la mère. Si l’enfant ne sortait pas maintenant de sa chambre de matières et de nuit humide, il risquait d’être empêché. Le berceau pouvait se calcifier autour de lui. La mère était ponctuelle de tempérament. Cette première contrariété de ce petit qui tardait, c’était un premier affront qu’elle saurait lui faire payer le moment venu.

     Il arriva par un temps clair et tempéré et sembla hériter de ces qualités. Il était blond avec des cheveux fins de fille, pâle comme une lumière crue et avec des manières qui déplurent à la grand-mère. La mère du père, dont on attendait de trouver un petit matin le corps allongé sous le drap et la bouche tordue par un rictus. Elle tenait la maison d’une main de fer, portait la clef des armoires entre des seins qu’elle avait flasques, régentait sa bru et la bonne. Les hommes du père, bruns, râblés, taciturnes, se méfiaient de la vieille. Ils n’attendaient pas que le père plie la lame de son couteau pour sortir de table. Ils se levaient après que la mère de leur employeur avait rangé sa serviette dans un rond en bois qu’il lui avait sculpté pour un anniversaire.
     Si cet enfant était arrivé dans une famille bordée de pudeurs, on aurait dit qu’il avait le corps empêché. Mais ici, au pays, ce sont des mots rudes qui se bousculent dans la bouche des hommes. Des mots que leurs femmes, filles, mères, brus, tantes et nièces ne répétaient qu’à la condition de se couvrir la bouche de la main. Mais qu’elles répétaient quand même. On disait donc de lui qu’il était un avorton, un rogaton, une crotte de bique.
     Il ne se plaignait pas, car l’école le sauva. Il tomba sous le charme du premier livre que l’institutrice du village lui mit dans les mains. On rouspéta chez lui qu’un intellectuel ne saurait pas ici faire sa part. Une part qui rapporte, non qui coûte. On était avare car la peur du manque s’était transmise à travers les générations.
Il répondait au nom de Bernard les rares fois où l’on voulait bien l’appeler par son prénom, semblait toutefois hésiter, comme s’il l’oubliait. Comme si les sobriquets qu’on lui crachait au visage l’identifiaient mieux. Il partit pour la ville après le certificat et ne revint jamais.
     Pour Mireille, ce fut différent. Quand son visage frais et déjà rose se montra avec un mois d’avance, la vieille sut à qui, plus tard, elle donnerait la clef des armoires.
Pour le malheur de sa petite-fille, Hélène le comprit à son regard émerveillé. Elle n’avait jamais eu droit à rien. Au pieu rouge de son mari, qui forçait dans son ventre. Mais recevoir son lait épais dans le sommeil de ses entrailles, était-ce gagner quelque chose ? Les enfants coûtaient en fatigue et en tâches amoncelées. Ne jamais se plaindre, faire semblant, courber l’échine, rester à sa place dans la hiérarchie immuable. Tout cela, elle l’avait fait.
     Mais aujourd’hui, une pisseuse allait tout conquérir à la force de rien. Pourtant, la prudence qui vient aux filles avec la puberté, la sagesse qui vient aux femmes bien avant leur première grossesse lui dictèrent sa conduite. Elle fit semblant d’adorer sa fille. Elle l’entoura de tous les soins. Et Mireille se crut aimée jusqu’au décès de la vieille, qui arriva alors qu’elle ouvrait l’armoire à confitures pour le plaisir d’en caresser les pots. »
 

Une canicule de Sirius

   df852522-a622-44af-b429-c2b46b753095Misère ! mon éditeur qui me rappelle ; et je sais très bien pourquoi : « allô Anna ! Alors, ce roman, vous en voyez la fin ? »
C’est bon, je décroche pas.
Ben non, évidemment, qu’il avance pas ; il fait aussi chaud que dans le frifri de Cléopâtre, actuellement, dans le Gers ! Mes mains sont en alerte sécheresse et ça m’empêche d’écrire. Donc, je reprendrai mon stylo quand elles auront récupéré le taux d’humidité d’une cave à cigares parce que l’écriture, c’est 90% de sueur. En plus, vu l’à-valoir tout maigrichon qu’il va me proposer, je sais déjà que j’ai plutôt intérêt à matcher un ventilo sur Tinder si je veux qu’un élément masculin arrive à me donner du plaisir aujourd’hui.