Horoscope des écrivains spécial confinement

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Semaine du 2 au 8 avril 2020


♈ BELIER :
21 mars – 19 avril
Ne pouvant vous rendre à la salle de sport avant d’enfourcher un jet-ski qui est votre « chambre à soi » à vous pour écrire, vous apaiserez votre colère et votre frustration en élaborant un manuel de survivalisme.

♉ TAUREAU :
21 avril – 21 mai
Vous vous empiffrez dans votre cuisine et comme d’habitude, c’est votre estomac bien rempli qui vous inspirera votre nouveau projet d’écriture ; un livre de recettes au titre gourmand et en phase avec l’actualité : « Une bonne bouffe chaque matin éloigne le médecin ». Bref ! Vous seriez un des signes qui s’en sortiraient le mieux si vous n’aviez pas peur de manquer de ravitaillement.

♊ GÉMEAUX :
22 mai – 21 juin
Votre côté enfantin et espiègle vous a permis de trouver cette situation nouvelle plutôt amusante, jusqu’à ce que vous réalisiez que le confinement vous enlevait un de vos moyens de communication favoris : sortir pour rencontrer du monde.
Afin de conserver l’optimisme qui vous caractérise, vous épistolerez donc des lettres drôlatiques à l’attention de tout votre carnet d’adresses puis, comme la concentration n’est pas votre fort, vous dresserez un pigeon voyageur pour vous changer les idées.

♋ CANCER :
22 juin – 22 juillet
Vous êtes incontestablement le signe que la situation épanouit complètement, puisque le foyer est déjà votre domaine de prédilection.
Ceux qui ont des enfants décideront d’écrire un manuel pédagogique à leur attention tandis que ceux qui n’en ont pas écriront un roman pour la jeunesse, histoire de compenser.

♌ LION :
23 juillet – 22 août
En bon territorialiste adepte des grands espaces, vous avez conquis la pièce la plus vaste de votre appartement pour écrire sur votre sujet de prédilection : vous-même.
Une autobiographie dans laquelle vous vous mettrez en valeur en décrivant avec quelle facilité vous vous êtes adapté à la situation.

♍ VIERGE :
23 août – 22 septembre
Après avoir rangé, lavé et désinfecté votre intérieur, réorganisé les placards et traqué les chaussettes esseulées comme de vulgaires tiques sur le cul d’un Puli, vous multiplierez compulsivement les to-do list et les cahiers de comptes afin d’être prêt pour la sortie du confinement.

♎ BALANCE :
23 septembre – 22 octobre
Affolé à l’idée que vos relations puissent vous abandonner en de telles circonstances, vous recopiez des citations du Petit Prince et vous bombardez tout le monde avec, en y insérant des smiley coeurs et des emoji licornes.

♏ SCORPION :
23 octobre – 22 novembre
Après avoir révélé dans un long article les secrets de la véritable origine de la pandémie, vous écrivez un livre érotique en vous inspirant de la cinquième édition du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux de L’Association américaine de psychiatrie.

♐ SAGITTAIRE :
23 novembre – 21 décembre
Vous n’aviez pas fait de crise de claustrophobie depuis ce job alimentaire dans un bureau.
Toutefois, cette période de confinement réveille votre goût immodéré pour le mysticisme et vous en profiterez pour traduire des textes inédits d’une religion proto-indo-européenne.

♑ CAPRICORNE :
22 décembre – 20 janvier
De plus en plus sceptique, lucide et désabusé, vous écrirez une lettre de suicide.

♒ VERSEAU :
21 janvier – 19 février
Visionnaire et indépendant, vous renoncerez définitivement aux méthodes de rédaction old school et vous inventerez un système d’auto-édition qui mettra Amazon par terre et qui fera sortir l’Humanité de l’Anthropocène.

♓ POISSONS :
20 février – 20 mars
Sous l’influence de votre flemmardise légendaire, vous torcherez un horoscope des écrivains spécial confinement, histoire de vous raconter que vous avez quand même réussi à écrire un peu aujourd’hui.

Pastiche par temps bleu, pastiche délicieux #2

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   57e194206e13743550a7f2da34bdfa87 Elle s’appelait Mireille. L’esprit vif et dure à la tâche, parce qu’il fallait bien. Parce que l’aîné, le frère, celui qui aurait dû reprendre la ferme après la mort du père, celui-là n’en eut jamais le goût. Sorti quatre ans avant elle du berceau de chair d’Hélène, sa mère, mais à regret. Une semaine après terme. Le docteur avait prévenu la mère. Si l’enfant ne sortait pas maintenant de sa chambre de matières et de nuit humide, il risquait d’être empêché. Le berceau pouvait se calcifier autour de lui. La mère était ponctuelle de tempérament. Cette première contrariété de ce petit qui tardait, c’était un premier affront qu’elle saurait lui faire payer le moment venu.

     Il arriva par un temps clair et tempéré et sembla hériter de ces qualités. Il était blond avec des cheveux fins de fille, pâle comme une lumière crue et avec des manières qui déplurent à la grand-mère. La mère du père, dont on attendait de trouver un petit matin le corps allongé sous le drap et la bouche tordue par un rictus. Elle tenait la maison d’une main de fer, portait la clef des armoires entre des seins qu’elle avait flasques, régentait sa bru et la bonne. Les hommes du père, bruns, râblés, taciturnes, se méfiaient de la vieille. Ils n’attendaient pas que le père plie la lame de son couteau pour sortir de table. Ils se levaient après que la mère de leur employeur avait rangé sa serviette dans un rond en bois qu’il lui avait sculpté pour un anniversaire.
     Si cet enfant était arrivé dans une famille bordée de pudeurs, on aurait dit qu’il avait le corps empêché. Mais ici, au pays, ce sont des mots rudes qui se bousculent dans la bouche des hommes. Des mots que leurs femmes, filles, mères, brus, tantes et nièces ne répétaient qu’à la condition de se couvrir la bouche de la main. Mais qu’elles répétaient quand même. On disait donc de lui qu’il était un avorton, un rogaton, une crotte de bique.
     Il ne se plaignait pas, car l’école le sauva. Il tomba sous le charme du premier livre que l’institutrice du village lui mit dans les mains. On rouspéta chez lui qu’un intellectuel ne saurait pas ici faire sa part. Une part qui rapporte, non qui coûte. On était avare car la peur du manque s’était transmise à travers les générations.
Il répondait au nom de Bernard les rares fois où l’on voulait bien l’appeler par son prénom, semblait toutefois hésiter, comme s’il l’oubliait. Comme si les sobriquets qu’on lui crachait au visage l’identifiaient mieux. Il partit pour la ville après le certificat et ne revint jamais.
     Pour Mireille, ce fut différent. Quand son visage frais et déjà rose se montra avec un mois d’avance, la vieille sut à qui, plus tard, elle donnerait la clef des armoires.
Pour le malheur de sa petite-fille, Hélène le comprit à son regard émerveillé. Elle n’avait jamais eu droit à rien. Au pieu rouge de son mari, qui forçait dans son ventre. Mais recevoir son lait épais dans le sommeil de ses entrailles, était-ce gagner quelque chose ? Les enfants coûtaient en fatigue et en tâches amoncelées. Ne jamais se plaindre, faire semblant, courber l’échine, rester à sa place dans la hiérarchie immuable. Tout cela, elle l’avait fait.
     Mais aujourd’hui, une pisseuse allait tout conquérir à la force de rien. Pourtant, la prudence qui vient aux filles avec la puberté, la sagesse qui vient aux femmes bien avant leur première grossesse lui dictèrent sa conduite. Elle fit semblant d’adorer sa fille. Elle l’entoura de tous les soins. Et Mireille se crut aimée jusqu’au décès de la vieille, qui arriva alors qu’elle ouvrait l’armoire à confitures pour le plaisir d’en caresser les pots. »
 

Une canicule de Sirius

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   df852522-a622-44af-b429-c2b46b753095Misère ! mon éditeur qui me rappelle ; et je sais très bien pourquoi : « allô Anna ! Alors, ce roman, vous en voyez la fin ? »
C’est bon, je décroche pas.
Ben non, évidemment, qu’il avance pas ; il fait aussi chaud que dans le frifri de Cléopâtre, actuellement, dans le Gers ! Mes mains sont en alerte sécheresse et ça m’empêche d’écrire. Donc, je reprendrai mon stylo quand elles auront récupéré le taux d’humidité d’une cave à cigares parce que l’écriture, c’est 90% de sueur. En plus, vu l’à-valoir tout maigrichon qu’il va me proposer, je sais déjà que j’ai plutôt intérêt à matcher un ventilo sur Tinder si je veux qu’un élément masculin arrive à me donner du plaisir aujourd’hui.

Pastiche par temps bleu, pastiche délicieux #1

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1073fec1554a76f06968d70762cc3d1d    JE SUIS NÉ LE 10 MARS 1951 A L’HÔPITAL LARIBOISIÈRE AU 2 DE  LA RUE Ambroise-Paré, dans le dixième arrondissement de Paris. Il faisait un doux soleil de fin d’hiver si j’en crois les photos que j’ai pu regarder dans les coupures des journaux trouvés dans les affaires de ma mère. J’avais douze ans la première fois que je les ai eues entre les mains. Ma mère, qui à cette période était déjà brouillée avec ma tante, si je me rappelle bien l’attitude étrange qu’elle avait quand quelqu’un de la famille —ou plus précisément de ceux qui avaient survécu, venait à parler de sa sœur en sa présence. Je n’ai jamais pu en connaître le motif malgré mes recherches attentives. Je me rendais bien compte que je ne savais pas grand-chose sur cette femme dont le fantôme me tourmentait quand je n’avais pas de réponses à son sujet et je me reprochais déjà à l’époque mon manque de pugnacité. Qu’aurais-je bien pu apprendre sur cette partie de mon arbre généalogique si j’avais davantage insisté auprès de ma mère ?
J’avais douze ans. J’étudiais mon dossier avec le sérieux d’un commissaire. Pourquoi m’intéressais-je au jour de ma naissance à ce moment-là ? Sans doute car je pressentais que ma mémoire allait rapidement me faire défaut. Je voulais collecter et conserver le plus possible de documents.
Il était prévu que ma mère donne naissance à son enfant en Bretagne, dans un petit village des Côtes-d’Armor où elle s’était réfugiée avec son mari qui allait devenir mon père. Son oncle et parrain, Raymond Chevreuse, l’avait réclamée pour un de leurs rendez-vous à son domicile, dans un hôtel particulier près des Champs-Élysées. Il l’avait accueillie avec cette phrase étrange :
— A partir de maintenant, Henri devra « se tenir à carreaux » ; j’ai vérifié les signatures.

     Paris. Ma mère se tient debout à l’arrière du tramway. Elle porte ce bébé nouveau dans ses bras, serrée dans la masse des passagers. Personne ne s’est levé pour lui céder sa place. Avais-je conscience de son inquiétude ? Elle rentrait avec moi mais elle ne savait pas encore quel accueil lui serait réservé en rentrant à son domicile, 26, rue des Martyrs de la Gestapo.
Le trajet sera plus confortable dans le train de neuf heures cinquante-six où ma mère, après m’avoir nourri d’un biberon du lait tiré de son sein avant de quitter l’hôpital, s’autorisera à regarder le paysage durant un de mes trop brefs sommeils.
Une pluie faible éraflait la vitre, qui l’amusait par le réseau de ses gouttes roulantes. L’ampoule du compartiment l’éclairait doucement et la rassurait en même temps que je lui tendais un visage paisible.
J’étais un garçon dont le prénom était Patrick. Mes parent en connaissaient-ils le sens ? Ce n’est qu’après l’accident de train qui m’a fait perdre une partie de ma famille que je me suis fait appeler Howard. Le neuf mars mille neuf cent soixante-trois. La veille de mes douze ans. »

(à la manière de Patrick Modiano)

 

Le Garçon d’à côté

carnets, poésie

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

La perdrix Béatrix

carnets

  CE MATIN, LA PLUIE EST SI FINE qu’on ne la devine pas. Si fine, que sa percussion sur le toit de la véranda fait d’abord penser à la déambulation des oiseaux qui logent ici au jardin. Pourtant, si l’on y prête bien attention, l’on finit par s’étonner qu’ils soient si nombreux et alors le mystère est résolu.

     Une perdrix traverse le jardin entre le cerisier et le noyer, en direction du nord, comme tirant un fil d’une pelote sous son aile. Un autre volatile émet un cri singulier. Celui-là m’est inconnu, comme d’autres, et c’est pourquoi je me demande comment on peut traiter quelqu’un de tous les noms d’oiseaux. Voyez-vous, il ne suffit pas de citer la dinde, la pie, la pintade ou la bécasse pour épuiser la liste.
     Le poète Christian Beck avait choisi le prénom Béatrix pour sa fille et précisé qu’il fallait le prononcer comme la perdrix, en taisant la consonne finale. Est-ce que penser à un nom d’oiseau en nommant cette enfant, c’est la « traiter », c’est-à-dire l’insulter, mal dire et par conséquent la maléficier ?
     Certes, c’est d’abord un prénom qui évoque l’action de mettre un défunt au rang des bienheureux et l’on se demande un instant si cet homme avait pressenti le suicide de la mère de sa petite, déjà née, la pauvrette, au début de La Grande Guerre. Ce dont on est sûr en revanche, c’est de la capacité d’émerveillement de l’immense écrivaine que sa fille devint par la suite — que les titres de ses œuvres comme Grâce, Guidée par le songe ; L’épouvante, l’émerveillement ; Conte de l’enfant né coiffé, semblent confirmer.
     S’appeler Beck et avoir pour prénom Béatrix, c’est déjà avoir « la bouche bée », aussi naître par le ventre de la mère puis par la bouche du père, soit prendre racine chez l’une puis prendre langue chez l’autre, c’est, en quelque sorte, être prédisposée à connaître la langue des oiseaux car, comme l’a si justement fait remarquer Michel Butor, « un mot est hanté par tous les mots qui lui ressemblent ».
     Et puis, n’est-ce pas, la perdrix a deux coeurs…
(Illustration Emiliano Ponzi)