Le jour de la marmotte

Lundi : tel un minable Jean-Claude Dusse éternellement à deux doigts de conclure, tu découvres, au moment d’achever l’écriture de ton roman, la quatrième dimension qui en fera tout le sel à la condition d’y introduire de nouveaux chapitres.

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Pastiche par temps bleu, pastiche délicieux #1

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Je suis né le 10 mars 1951 à l’hôpital LARIBOISIÈRE au 2 de la rue Ambroise-Paré, dans le dixième arrondissement de Paris. Il faisait un doux soleil de fin d’hiver si j’en crois les photos que j’ai pu regarder dans les coupures des journaux trouvés dans les affaires de ma mère. J’avais douze ans la première fois que je les ai eues entre les mains. Ma mère, qui à cette période était déjà brouillée avec ma tante, si je me rappelle bien l’attitude étrange qu’elle avait quand quelqu’un de la famille —ou plus précisément de ceux qui avaient survécu, venait à parler de sa sœur en sa présence. Je n’ai jamais pu en connaître le motif malgré mes recherches attentives. Je me rendais bien compte que je ne savais pas grand-chose sur cette femme dont le fantôme me tourmentait quand je n’avais pas de réponses à son sujet et je me reprochais déjà à l’époque mon manque de pugnacité. Qu’aurais-je bien pu apprendre sur cette partie de mon arbre généalogique si j’avais davantage insisté auprès de ma mère ?
J’avais douze ans. J’étudiais mon dossier avec le sérieux d’un commissaire. Pourquoi m’intéressais-je au jour de ma naissance à ce moment-là ? Sans doute car je pressentais que ma mémoire allait rapidement me faire défaut. Je voulais collecter et conserver le plus possible de documents.
Il était prévu que ma mère donne naissance à son enfant en Bretagne, dans un petit village des Côtes-d’Armor où elle s’était réfugiée avec son mari qui allait devenir mon père. Son oncle et parrain, Raymond Chevreuse, l’avait réclamée pour un de leurs rendez-vous à son domicile, dans un hôtel particulier près des Champs-Élysées. Il l’avait accueillie avec cette phrase étrange :
— A partir de maintenant, Henri devra « se tenir à carreaux » ; j’ai vérifié les signatures.

Paris. Ma mère se tient debout à l’arrière du tramway. Elle porte ce bébé nouveau dans ses bras, serrée dans la masse des passagers. Personne ne s’est levé pour lui céder sa place. Avais-je conscience de son inquiétude ? Elle rentrait avec moi mais elle ne savait pas encore quel accueil lui serait réservé en rentrant à son domicile, 26, rue des Martyrs de la Gestapo.
Le trajet sera plus confortable dans le train de neuf heures cinquante-six où ma mère, après m’avoir nourri d’un biberon du lait tiré de son sein avant de quitter l’hôpital, s’autorisera à regarder le paysage durant un de mes trop brefs sommeils.
Une pluie faible éraflait la vitre, qui l’amusait par le réseau de ses gouttes roulantes. L’ampoule du compartiment l’éclairait doucement et la rassurait en même temps que je lui tendais un visage paisible.
J’étais un garçon dont le prénom était Patrick. Mes parent en connaissaient-ils le sens ? Ce n’est qu’après l’accident de train qui m’a fait perdre une partie de ma famille que je me suis fait appeler Howard. Le neuf mars mille neuf cent soixante-trois. La veille de mes douze ans. »

(à la manière de Patrick Modiano)

Je découvre aujourd’hui, dans un roman de Modiano, une page entière sans la moindre phrase à la forme interrogative (p.19).
Forcément, le doute s’installe : est-il bien l’auteur de son livre ?

 

Le Garçon d’à côté

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

La perdrix Béatrix

  CE MATIN, LA PLUIE EST SI FINE qu’on ne la devine pas. Si fine, que sa percussion sur le toit de la véranda fait d’abord penser à la déambulation des oiseaux qui logent ici au jardin. Pourtant, si l’on y prête bien attention, l’on finit par s’étonner qu’ils soient si nombreux et alors le mystère est résolu.

     Une perdrix traverse le jardin entre le cerisier et le noyer, en direction du nord, comme tirant un fil d’une pelote sous son aile. Un autre volatile émet un cri singulier. Celui-là m’est inconnu, comme d’autres, et c’est pourquoi je me demande comment on peut traiter quelqu’un de tous les noms d’oiseaux. Voyez-vous, il ne suffit pas de citer la dinde, la pie, la pintade ou la bécasse pour épuiser la liste.
     Le poète Christian Beck avait choisi le prénom Béatrix pour sa fille et précisé qu’il fallait le prononcer comme la perdrix, en taisant la consonne finale. Est-ce que penser à un nom d’oiseau en nommant cette enfant, c’est la « traiter », c’est-à-dire l’insulter, mal dire et par conséquent la maléficier ?
     Certes, c’est d’abord un prénom qui évoque l’action de mettre un défunt au rang des bienheureux et l’on se demande un instant si cet homme avait pressenti le suicide de la mère de sa petite, déjà née, la pauvrette, au début de La Grande Guerre. Ce dont on est sûr en revanche, c’est de la capacité d’émerveillement de l’immense écrivaine que sa fille devint par la suite — que les titres de ses œuvres comme Grâce, Guidée par le songe ; L’épouvante, l’émerveillement ; Conte de l’enfant né coiffé, semblent confirmer.
     S’appeler Beck et avoir pour prénom Béatrix, c’est déjà avoir « la bouche bée », aussi naître par le ventre de la mère puis par la bouche du père, soit prendre racine chez l’une puis prendre langue chez l’autre, c’est, en quelque sorte, être prédisposée à connaître la langue des oiseaux car, comme l’a si justement fait remarquer Michel Butor, « un mot est hanté par tous les mots qui lui ressemblent ».
     Et puis, n’est-ce pas, la perdrix a deux coeurs…
(Illustration Emiliano Ponzi)