Chronique des confins #7

Chronique des confins, roman

Après avoir mangé tous les fruits et tous les légumes frais, puis les œufs bio, les laitages entiers, les pâtes complètes, le riz de Camargue et les lentilles vertes ; après avoir consommé tout ce qu’il y avait dans les placards de la cuisine et toutes les réserves sur les étagères dans le cellier ; après avoir avalé tout ce qui était comestible au jardin et avoir échoué à tuer un sanglier dont il pensait qu’il serait rapide et facile ensuite de faire moult charcuteries, Rémi Chandon dut se résoudre à retourner au magasin d’alimentation.
Il pleuvait. Les perles serrées martelaient le toit de la Dacia arrêtée sur le parking. Blanchard avait ajouté un masque et des gants à sa tenue de policier et, détail inquiétant, il était ostensiblement armé. Les personnes qui ne se présentaient pas seules se faisaient sermonner avant de regagner leurs véhicules avec des plaintes grossières et des gestes rageurs.
Les mains crispées sur le volant, Rémi attendait dans des flots de violoncelle que le sang arrête de battre à ses tempes. « Domine, miserere mei, peccatoris! » murmura-t-il comme une formule magique. Des trilles frottées lui répondirent et il s’en contenta.
La pluie cessa, il prit les sacs vides sur la banquette arrière.
— Putain de Dieu, mais c’est pas vrai !
Une vieille échevelée et le visage à découvert se tenait devant sa vitre. Tellement sale et minable que Rémi porta machinalement la main devant son masque. Il lui fit signe de partir. Au contraire, elle baissa une vitre imaginaire en tournant sa main fermée dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Toujours inquiet, il pensa toutefois que son masque couvrait suffisamment son visage alors il lui obéit.
— S’il te plaît, dix euros ?
— Désolé mais je n’ai pas de liquide. Je paie tout avec la sans contact.
— Toi, tu vas vivre un évènement qui va bouleverser ta vie. Dix euros et je te dis quoi.
Nouvelle averse. Un crachin silencieux et tiède. La vieille ne le quittait pas des yeux. Finalement, Rémi Chandon se dit qu’il renonçait à faire ses courses et il tourna la clef pour repartir.
La sorcière insista en haussant le ton :
— Quelque chose de magnifique, que tu attends depuis toujours. Mais tu as besoin d’une information pour que ça t’arrive. Tu as les dix euros, je le sais. Vas-y, donne-les moi et je te dis !
Il coupa le moteur, les yeux dans le vague. Bien sûr qu’il attendait quelque chose ; depuis un bail, déjà… Comment cette vieille bique le savait-elle ? Pour autant, sa prédiction ne se réaliserait jamais s’il touchait sa main pleine de miasmes mortels. Il égrena malgré lui ses malheurs en pensée, en y incluant l’épidémie.
Il commençait à faire froid dans l’habitacle. Des voitures quittaient le parking et y entraient par petites vagues. Même quand ça sent la mort, il faut que la vie frétille encore.
La romano l’inquiétait vraiment avec ses yeux fixes. Petits et noirs comme des cœurs de coquelicot. Il sortit un billet de dix euros de sa poche, le plia en huit avant de le glisser dans une boîte de tic-tac vide. Ensuite, il ouvrit l’autre fenêtre et l’y jeta aussitôt comme une grenade qu’il viendrait de dégoupiller. La vieille fit le tour de la voiture et se baissa avec avidité. Rémi tourna une nouvelle fois la clef tandis qu’elle se relevait, atteignit brutalement le point de patinage. Il passait la main derrière l’appuie-tête du passager pour reculer à son aise quand la sorcière se mit à donner de grandes claques sur son capot. Affolé, Rémi appuya sur la mauvaise pédale. La voiture eut un soubresaut avant de caler, résumant ainsi les dernières années de sa vie.
A quelques mètres, un type blond dans un vieux survêtement gris se tenait devant la laverie automatique du magasin d’alimentation. Son linge ne tournait plus . Rémi et la vieille femme retenaient toute son attention. Pourquoi ne respectaient-ils pas les distances de sécurité ? Il esquissa un geste conjuratoire et se dirigea vers Blanchard qui s’ennuyait.

Chronique des confins #6

Chronique des confins, roman

La maison des Zitouni était dans la côte, en haut de la ville. Elle comportait un sous-sol qui doublait quasiment sa surface et un garage assez grand pour servir aussi d’atelier au père.
En fumant une John Player Special devant le soupirail de la buanderie, Mattéo lisait la description clinique proposée sur le site :
Le virus attaque les muqueuses bronchiques. Une insuffisance respiratoire peut se produire en quelques jours.
Il évalua la date probable à laquelle son père avait été infecté et il n’y en avait que deux. Lundi dernier et éventuellement le mardi treize mais franchement, ça pouvait être plus loin.
En tant normal, l’intérieur des bronches est tapissé d’une muqueuse humide avec des cils vibratiles qui expulsent les impuretés respirées.
— Bah ! dégueu…
Il se racla la gorge et cracha un molard au coin de la pièce. Il respira profondément en collant son nez à l’ouverture avant de prendre une nouvelle taffe.
La respiration envoie l’air dans les poumons qui va permettre à la perfusion d’oxygéner le sang qui passe dans les alvéoles pulmonaires.
Mattéo scrolla toute cette partie.
Le virus attaque les parois bronchiques qui cicatrisent en durcissant. Cette fibrose gêne les inspirations chargées en oxygène, provoque des étouffements. Les cils vibratiles vont être détruits. Le tabagisme est évidemment un facteur aggravant.
Mattéo ressemblait à son père : un petit gros avec le teint olivâtre et sans la moindre volonté. Il posa son téléphone sur le bord du lavoir et extirpa une nouvelle cigarette. Ce fils de pute de truc chinois ne l’aura pas.

Chroniques des confins #5

Chronique des confins, roman

Célia Vitoux croisait des boutiques fermées. On aurait pu croire que la race des commerçants était éteinte. Les roues du vélo faisaient un bruit de crécelle qui attirait les têtes aux fenêtres comme de petits aimants. Des chats tenaient les quartiers, terrorisaient les rats depuis des jours interminables. En plein milieu des rues, des crapauds s’agrippaient à leurs femelles jusqu’aux sites de ponte dans les caniveaux qui débordaient. Des crapauds obèses qui bâfraient des cancrelats grouillant dans des poursuites aléatoires. Les immondices exhalaient une puanteur suffocante.
Richard Zitouni sut d’ailleurs qu’il était contaminé le jour où il ne la sentit plus. « Papa, t’as pas encore gueulé contre l’odeur de merde, ce matin. » lui avait fait remarquer son fils Mattéo. Le gros Zitouni avait couru aux toilettes pour s’écrouler dans un bain de larmes. Une seule fois il avait mis sa langue dans Sabine Arnaud. Une seule fois mais ça va ! C’était pas péché puisqu’elle avait crié en agrippant sa tête. Et il était puni pour ça ?
Célia adorait traîner dans la rue à présent que les hommes n’y étaient plus. Elle flânait dans ses robes, s’installait n’importe où. Et depuis que Zitouni avait fermé, elle gagnait pas mal d’argent avec des combines. Elle trouvait ça fou, tous ces vieux qui avaient besoin de ses menus services et qui payaient cher pour les obtenir. Elle en retirait un autre bénéfice, et qui n’était pas négligeable : elle prenait de l’ascendant sur son père qui se ratatinait à chaque liasse de billets qu’elle jetait à ses pieds. C’était si bon de le voir se baisser et ramasser !

Illustration Les Amours vertes de Pauline Atlan

Chronique des confins #4

Chronique des confins, roman

Lucas Verdier éteignit son rire nerveux derrière les containers alignés avant de tourner au coin. Mattéo Zitouni lui filera ses soixante balles et puis c’est tout. C’est facile de juger les menteurs, mais on est bien content de les trouver quand on a besoin de sauver son cul.
Il sonna chez Béatrice Vitoux avec l’air sérieux qui convenait à son affaire. Des pies jacassaient sur le terre-plein herbeux devant la maison, leurs cris malgracieux semblant faire écho à son rire.
— Tiens, Lucas… Qu’est-ce que tu fais là ?
— Bonjour, Madame Vitoux. C’est la préfecture qui m’envoie vérifier qu’il n’y a pas le virus chez les gens.
Béatrice Vitoux grimaça de surprise.
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
Elle avait laissé traîner chaque syllabe comme dans une scène d’ivresse. Le jeune garçon fit le dos rond. Il insista d’une voix neutre :
— Vous êtes seule ? Célia, elle est pas là ?
Béatrice Vitoux lui fit un clin d’œil mais il ne se troubla pas.
— Elle est chez son père jusqu’à la fin du confinement. Pas trop déçu ?
Lucas se gratta la tête.
— Non mais je suis pas là pour Célia, Madame. Je peux entrer faire ce que je vous ai dit ?
Béatrice Vitoux commençait à s’amuser.
— Tu n’as pas peur que l’un de nous deux contamine l’autre ?
Le gamin avait prévu sa réaction et lui débita sa réponse toute prête.
— Les enfants sont pas contagieux, Madame. Et si c’est nous qu’on chope, ça nous fait rien. C’est pour ça qu’on est bénévoles, la plupart. C’est bon, je peux entrer ?
La mère de Célia se tourna de profil et Lucas s’engouffra chez elle comme dans un film d’action.

Illustration River Phoenix dans Stand by Me

Chronique des confins #3

Chronique des confins

Tôt levée, Célia Vitoux frottait son petit linge à l’eau froide. Elle avait saigné durant son sommeil mais ça continuait. Rongée par ce mal inconnu, elle n’osait pourtant le dire à sa mère. Et puis, le pays était en manque de médecins. Ils tombaient comme des mouches depuis le début du mois. Elle préférait garder son mal secret.
Sous la douche, Célia frotta aussi son frifri à l’eau froide. Quand le ruissellement fut enfin clair, elle grelottait. Elle tourna le mitigeur dans l’autre sens et une chaleur liquide se déversa sur ses épaules, sa nuque, ses bras. Rien sur son frifri, ce qui l’empêcha de se réchauffer tout à fait. Elle s’assit donc dans la baignoire et dirigea la chaleur liquide au bon endroit. Elle nota que c’était tout à fait agréable. Elle resta immobile, commença à rêvasser.
Et puis, quelque chose de singulier se produisit : en haut de son frifri, des langueurs. Était-ce de la fièvre ? Ensuite, des frissons. Bientôt, elle se sentit oppressée avec le souffle coupé. Des troubles respiratoires ? Une pulsation délicieuse l’empêcha pourtant d’écarter le jet. Célia crut mourir quand ça arriva.
Elle ferma le robinet aussitôt après car elle avait reconnu les symptômes que tout le monde redoutait.
Le virus était donc aussi dans l’eau du robinet. Avec l’Italie pas loin, où elle prenait sa source, ce n’était pas étonnant ; là-bas, tout était déjà contaminé.
Quand sa mère allait savoir qu’elle l’avait attrapé rien qu’en prenant sa douche…

Photo tirée du film Zazie dans le métro

Chronique des confins #2

Chronique des confins, extraits, roman

Prendre le risque de traverser la place de la Mairie où le marché était toujours en place : Maëlys Martin y réfléchissait en mordant son pouce. Régis disait que leur père pouvait crever dans son urine, mais si Maëlys n’y allait pas, Il n’aurait rien à manger à part du pain ou un rogaton de la même merde. Alors, elle sortit dans le dehors sec et clair.

Maëlys croisait les gens à bonne distance avec une bricole en tissu sur le visage, l’attestation à même les tupperwares dans son panier. Yeux, fesses ; barbes ; pénis : de toute façon, elle n’osait déjà plus regarder les hommes depuis les premières consignes du gouvernement. Si on survit au Corona, est-ce qu’on arrive encore à jouir ?

Soudain, une saute de vent arracha le document et l’instant d’après, il était hors de portée. La sœur de Régis jura en prenant sa tête entre ses mains. Le feuillet dansait dans la bourrasque qui l’emportait à méchante allure. Maëlys se mit à courir, bras levés. Son panier à l’épaule lui talait le sein gauche mais elle ne sentait rien. Elle sautait en vain, se cognait dans les badauds qui poussaient des cris d’épouvante à l’idée d’être aussitôt contaminés.

Quand enfin une main anonyme lui mit un coup de taser, tout le monde applaudit. Elle s’écroula au milieu d’un présentoir de saucisses et une femme trapue, encore indignée par son comportement, fit ce commentaire :
— Un boudin au milieu des saucisses… Bravo ! Tu aurais voulu le faire exprès que tu n’y serais pas arrivée.

(Illustration : Campillo — Les Revenants)

Chronique des confins #1

Chronique des confins, roman

La nuit de Régis Martin avait été chambardée. Il était sorti après cinq verres — il renonçait à se soûler tout seul, espérait rencontrer quelqu’un dans le même état d’esprit. Il filocha pour éviter la police, conscient de sa démarche bancale. Il serra dans sa poche l’attestation de déplacement dérogatoire rédigée ce matin pour acheter des cigarettes, espérant qu’elle ferait illusion s’il croisait tout de même les forces de l’ordre. Larrieu avait mis un filtre à l’entrée de son tabac mais il manipulait les espèces avec les mains nues. Martin n’y avait pensé qu’après avoir rangé la monnaie dans son portefeuille.

La rue Gambetta était vide comme si l’armée russe la surveillait. Hier encore, les bouteilles et les verres circulaient sous les arbres, en bas des immeubles, de chaises en bancs, poussés par des mains expertes.Aujourd’hui, la fête était terminée. Les gens se réveillaient avec une gueule de bois et la peur d’être contaminés par une cochonnerie entre la grippe et la peste, on ne savait pas trop bien quelles informations étaient les bonnes. Martin heurta de plein fouet un grand type mou à l’angle de la rue Simonge qui lui aussi se moquait de respecter les consignes.
— Désolé, mon vieux ! Je ne vous ai pas vu.
— Quoi ? Putain, mec, tu m’as pas calculé ? Mais j’encule ta mère, sale bâtard ! Par la barbe du Prophète, je te crache à la gueule ! T’es dead, man ! Wallah je vais te tuer au corona.
Le jet de salive arriva en plein dans le visage de Régis Martin et l’ivresse quitta son sang.
Une attaque de panique le fit vomir aussitôt.