Le Harrison est dans le Gers

LA BUSE TOURNOYAIT EN SPIRALE, à une distance qui permettait d’affirmer qu’elle attendrait en vain. Il suffisait pour s’en rendre compte de pénétrer dans la forêt, d’avancer dans les odeurs de cheval et d’automne et de suivre la courbe du chemin de terre en fixant avec un point de vue autrement intéressant le petit tas de déchets qui dévoilait sa supercherie de fibres et de plastique à mesure qu’on progressait dans sa direction. Anna se moqua de l’emplumé qui prenait ce tas de saloperies pour un tumulus et siffla son chien pour éviter qu’il ne se roule dedans. L’autre raison qui lui fit écourter sa balade était que les chasseurs ne laissaient rien derrière eux. Elle risquait par conséquent de tomber sur un rôdeur que le clébard commençait d’ailleurs à pister, la truffe collée au sol. Anna cria le nom du chien d’un ton exaspéré et toute ressemblance avec le personnage d’un roman de Jim Harrison s’arrêta là.

(crédit photo : Paul Bugbee)

Publicités

L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

Tardigrade de Pierre Barrault

Pierre Barrault — Tardigradeéd. L’arbre vengeur ; avril 2016 (127 pages)

Pierre Barrault est libraire à Paris. Certes, cette allitération est diablement réductrice et j’en conviens. Mais appeler le tardigrade « ourson d’eau », c’est à mon avis autrement plus maladroit, car il s’agit en ce qui concerne celui-ci d’une contrevérité (cf. la définition du dictionnaire). Pourquoi ? Simplement parce que le tardigrade de Pierre Barrault est en réalité un magnifique McGuffin, fruit des amours de son père pour le cinéma. Est-il pour autant hitchkockien ? Non plus. Ou plutôt, si : le tardigrade est inquiétant par certains aspects et peut selon la sensibilité du lecteur déclencher des crises d’angoisse. Et l’un des meilleurs remèdes à l’angoisse, c’est évidement l’humour, que Pierre Barrault maîtrise avec un talent sans pareil. 9791091504454_0

Je disais donc que le tardigrade est un élément moteur, un prétexte à s’immerger dans l’esprit biscornu d’un personnage principal, présenté à la première personne du singulier — donc en caméra subjective, à travers des instantanés au ton faussement didactique.

Dans ces courts chapitres dont l’enchaînement constitue une sorte de journal intime, Pierre Barrault relate le quotidien d’un personnage qui doit se colleter avec tout ce qui peut entrer en interaction avec ses sens. Le pauvre est affligé d’une lorgnette qui déforme à peu près tout ce qui pour nous est d’une évidence pléonastique, et c’est ainsi que l’humour de l’auteur va se déployer avec une intelligence qui défie notre sens commun.

Les amoureux de Topor (qui ont lu notamment « Portrait en pied de Suzanne), de Mr Bean, des Monty Python mais avant tout de la langue française vont adorer ce texte d’une drôlerie à la fois poétique et féroce.

Pierre Barrault a un carquois bien rempli et décoche à feu nourri l’hyperbole, l’hypothèse, l’aphorisme, la tautologie, le non-sens, le paradoxe, les superlatifs, le sens des contraires et ses oxymores pour faire mouche à chaque phrase.

Le corps, les objets et les lieux d’habitation sont des accessoires amovibles comme des jouets d’enfant qui donnent vie à des Golem qui eux-mêmes vont accoucher de nouveaux paradigmes et de paradoxes.

« J’ai tué tous mes ennemis, ensuite j’ai récupéré la matière dont ils étaient constitués, puis j’en ai fait des portes pour ma maison. Je sais qu’ils m’observent à travers les trous de leurs serrures. Mais ils auront beau chercher du matin au soir, ils ne relèveront rien de passionnant dans ma journée. Ma vie, je m’efforce de la rendre aussi terne que possible. Car je n’en ai pas encore fini avec eux. Loin de là. Je les ai tués une fois, c’est un début, à présent je tiens à les faire mourir d’ennui. »

Le narrateur emprunte ensuite au tardigrade ses capacités de résistance étonnantes, survit plusieurs fois à la mort, subit des métamorphoses kafkaïennes et porte sur la société et ses semblables et en toute circonstance un regard déformé par un monocle étrange, ramassé sans nul doute dans une des malles du grenier de Lewis Caroll.

« Si j’osais, je tuerais celui qui vit chez moi. C’est un gros monsieur qui dévore mes provisions, grossit encore et occupera bientôt tout l’espace de mon intérieur déjà très exigu, qui tantôt bavarde et tantôt n’y tient pas, me chasse du salon, qui dort dans mon lit puis au matin le couvre d’ordures, qui ronfle, qui tire à lui les draps, qui vend à bas prix mes hauts-reliefs, qui corne mes livres et piétine mes récoltes, qui déplace mes cachettes, qui mange les miettes de pain que j’ai semées, qui perd constamment mes clefs, qui souille, qui ment, qui triche, qui sale mon sucre et sucre mon sel ; pour rire, dit-il. Ah, si j’osais ! Seulement il ne faut pas. Car le visage de ce gros monsieur est pourvu d’une moustache et les moustaches sont si rares de nos jours que nous devons, au contraire, tout faire afin de les préserver : on l’exige. »

Est-ce encore son goût pour le cinéma qui a inspiré à Pierre Barrault la notule suivante qui illustre le célèbre aphorisme de Chris Marker, je cite : « l’humour est la politesse du désespoir » ? Avec Pierre Barrault, on a envie d’ajouter en le lisant : « et la poésie aussi ».

« Ma compagne et moi, nous chantons sous la douche. C’est ainsi depuis qu’ils nous ont coupé l’eau. Sans doute pensez-vous que nous sommes heureux comme ça. Au contraire. Laissez-moi vous dire que cette situation ne nous réjouit pas du tout. Nous chantons, mais détrompez-vous ; nous chantons des chansons tristes, d’une tristesse à pleurer, car il faut bien se rincer tout de même. »

Comment, en lisant cela, ne pas se rappeler que les SDF ne sont pas les seuls à mourir d’hypothermie : c’est également le cas de locataires que l’on prive de chauffage pour défaut de paiement. Car Pierre Barrault ne se contente pas de nous raconter une sorte de fable drôle, pragmatique, absurde et cruelle ; il sait également montrer sans dénoncer les défauts ordinaires, y compris des âmes caritatives dont on soupçonne parfois qu’elles servent autrui davantage pour se donner un but que pour dispenser du bien-être autour d’elles.

« Vous me demandez à quoi j’occupe ma vie. Je distribue des yeux à ceux qui n’en ont pas, des bouches, des poumons et des cœurs à ceux qui n’en ont pas. Je leur donne des jambes, des mains, des pieds s’ils en sont dépourvus. Ces organes, j’essaie de les distribuer équitablement, puis je les dispose de façon aléatoire. Car il s’agit d’aller à l’essentiel. Le nez se pose où il se pose, l’oreille se greffe où elle trouve une bonne place ; sur l’épaule, la plupart du temps, aussi étrange que cela puisse paraître. Il arrive que l’on se plaigne de mes services. Un bras qui s’agite au sommet du crâne et l’autre au milieu du dos, c’est un peu ridicule et ce n’est pas très pratique. J’entends bien. Ce sont des détails qui, je ne le nie pas, ont leur importance et dont je m’embarrasserais volontiers si j’en avais le temps. Mais il y a tant à faire encore, tant de besogne à abattre que je préfère laisser à d’autres le soin de peaufiner tout cela. »

Comment ne pas y voir également un clin d’œil à la médecine moderne ?

Toutes les formes d’humour ou presque sont utilisées dans le Tardigrade de Pierre Barrault, du comique de répétition à l’humour noir, et servent des thèmes dont on continue, au 21ème siècle, à rire effrontément : les expressions populaires, le complexe d’œdipe, la détestation de l’autre, l’angoisse de la mort, la peur de devenir fou, la pauvreté, les interactions sociales, l’empathie ou son absence, le bon sens, la psychologie du couple, la topographie des lieux d’habitation et de circulation, la dysmorphophobie, la morale et ses manières, la paranoïa, l’identité, etc.

La littérature nous a donné L’arrache-coeur et L’écume des jours par la plume de Boris Vian, elle nous donne aujourd’hui le Tardigrade et j’espère que Pierre Barrault continuera longtemps à la servir.

L’avis des autres :

Bruno Fern

Laurent Gourlay

Philippe Annocque

Morminal

Romanthé

Palimpseste, pas la sieste non plus

Démarrer son texte, tranquille Émile, parce que ça coule comme à Niagara.
Circa 80.000 signes (si, si. Quand tu écris, le signe est bel et bien une unité de temps, donc circa), tu te rases la tête au coupe-ongles parce que tu t’aperçois que ton temps de narration, le passé simple, ne convient pas du tout avec le fond de ton récit. Au temps pour toi, tu réécris tout au présent.

Circa 150.000 signes, putain de merde ! c’est quoi ce temps de narration d’analphabète ? Fallait garder le passé simple, connasse !
Au second temps pour toi, tu réécris tout au passé simple.

Circa 220.000 signes, je voudrais pas cafter, ma caille, mais ça pue la naphtaline et la vieille qui s’néglige.
Couille de mort ! mais pourquoi ? Pourquoi, hein, pourquoi tu t’es fait ièche pour rien ? C’est le présent que tu dois utiliser. Présent is beautiful. Présent, c’est l’avenir. Moi, présent, je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurai le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple.
OK. Scarlett, ta gueule. Bref.
Au troisième temps pour toi, tu réécris tout au… Non, je dis pas à quel temps. Fuck off. Punk is dad.

Circa 300.000 signes, tu fais une descente dans ta bibliothèque et tu fais un feu de joie avec tous les bouquins dont le temps de narration est au passé simple.

Garrouste — La Goutte
Garrouste — La Goutte

Feminae Omega où l’essai transformé

ÉDITO :

CE QUI SUIT EST UNE PARODIE. Toute ressemblance avec des revues culturelles contemporaines est sûrement volontaire.

12391432_10201295577188538_2100390199375782826_n

L’épanorthose patapharesque de Métah Coni-Sion

« Nous menons tous le même genre de vie en alternant station en intérieurs et mouvements à l’extérieur, et le rôle de l’écrivain se borne à mesurer, à chronométrer ces flux plus ou moins pendulaires. » (La Conversation interminable)

13179077_1717668185141305_1419612039673639469_nAprès un temps de maturation précurseur d’un mode opératoire qui, semble-t-il, ne tendra pas à se généraliser, l’écrivaine Métah Coni-Sion fait un étonnant retour à la littérature discursive avec une dodécalogie radionique et par là-même vibratoire, au point que cette « cathédrale » narrative borne cette rentrée 2016 sur un axe qui active autour de son auteure un volume additionnel de contacts inopinés suffisamment ample pour que la rédaction s’en émeuve.

Depuis le superbe Sobriété du temps qu’il fait qui avait marqué la saison littéraire en 2006 et son fameux Une brique rose avec vue sur un arbre de 2011 qui lui avait ouvert les portes du prestigieux laboratoire de recherches de l’université de Watts à Los Angeles, jamais encore Métah Coni-Sion — malgré l’attente prévisible d’un recueil d’épigrammes, n’avait mené l’exercice avec autant de flegme.

Une œuvre contemporaine à la puissance évocatoire d’un lanceur d’alerte dans l’exercice d’un bel canto, un taquet associatif dans la jointure fragile du navire éditorial, voilà bien ce qui nous amène à interroger Métah Coni-Sion sur son dernier monument.

Dans Feminae Omega où l’essai transformé, votre nouvel ouvrage au cœur duquel votre écriture se dirige vers sa propre finitude avec la maturité d’un sagamore, vous donnez à voir ce qui nulle part ailleurs ne s’expose aussi clairement qu’entre vos pages, à savoir une théorisation scénarisée et pourtant d’une rectitude casuistique de l’idée soluble dans son observation que les époques influencent moins les générations que les suites plus ou moins longues de mouvements, qui répondent de manière réflexive aux pauses nécessaires à la protection élémentaire de notre salut.

Pourquoi, d’après vous, les humains sont-ils assujettis à ce rythme binaire « dehors-dedans »  ?

Je crois d’abord faire œuvre utile, sans me paraphraser, en précisant que ce que vous qualifiez de cathédrale quand j’y vois, moi, disons un simple manoir, est tout d’abord une idée, avant que d’être une identité. Je suis profondément marquée — non par le texte, non par l’illustration de couverture, mais par le croisement entre le titre du texte de Fred Vargas, Sans feu ni lieu et celui du film d’Agnès Varda, Sans toit ni loi.

J’ai un rapport angoissé à la notion de quiétude. Je la recherche, mais au moment de l’atteindre, j’ai besoin d’ailleurs stimulants. Avez-vous remarqué l’analogie frappante entre la respiration qui par son souffle nous maintient en vie à la condition que nous mettions de l’air, c’est-à-dire du dehors, dedans, et notre émonctoire le plus vaste, notre territoire le plus intime et pourtant le plus exposé, à savoir notre enveloppe corporelle, soit notre peau, que nous entrons dans des intérieurs ou sortons dans des espaces qui au XXème siècle ne sont plus bornés d’enceintes, et par-là même avec le ciel pour seul toit nous insécurisent et nous obligent constamment à entrer dans des lieux clos pour des temps plus ou moins brefs ?

Métah Coni-Sion, vous semblez, avec cette œuvre profuse, vous positionner en vigie d’une acuité sensorielle étonnante par rapport à vos confrères qui ont pour obsession la finitude, la putrescence des idées, des actes et des héritages. Comment cette pose géométriquement intersectionnelle devient-elle visible quand les Moires sont au cœur des questionnements intellectuels actuels, quand le transhumanisme nous fait percevoir la possibilité d’une infinitude qui pour le coup rejoindrait vos obsessions pour ce qui peut être déborné ?

Je répondrai en faisant appel à la fiction, puisque c’est elle qui fait advenir le réel. Nous devenons ce que nous imaginons, aussi bien sous la charpente d’un ciel de traîne que sous un plafond suspendu. Nous sommes des entités de sédiments processionnaires, façonnés par ce que l’habitat et la nature impriment dans notre chair et notre cortex prosencéphalique, et l’importance que nous donnons aux bâtiments qui nous accueillent n’a jamais été aussi bien montrée que dans le conte traditionnel européen Les trois petits cochons.

Son loup allégorique appartient à notre mémoire collective et nous fait connaître à jamais combien ce qui n’habite pas, donc ce qui est de l’extérieur, peut être un danger mortel pour ceux qui ont un intérieur, un territoire matérialisé par des murs et un toit.

Pour en revenir à mon dodécaèdre, il me semble que j’y appose les papillons vivants de la République. La France est une pièce ouverte et champêtre et c’est sans doute ce qui lui permet de s’arracher à la logique binaire de ce qui m’obsède depuis toujours. Voilà pourquoi elle rassure les citoyens conscients de revivre le mouvement défécatoire de l’accouchement à chaque fois qu’ils franchissent un seuil.

Nous ne craignons pas la mort parce que nous ne voulons pas finir ; nous craignons la mort parce que nous ne voulons pas sortir.

Métah Coni-Sion, Feminae Omega où l’essai transformé, Loïs del Murphy Éditions, 2016, 15.623 p., 216€