L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

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La Tranche supérieure

e1feb9f4b33c0576ddd4469bcb5ee458J’AI COUTUME DE DIRE QUE je ne suis pas visuelle, parce que je suis de ces personnes qui privilégient leurs autres sens pour observer et apprendre le Monde. C’est d’ailleurs avantageux pour appréhender ce qui est immédiatement invisible dans le microcosme et dans le macrocosme, par exemple, car l’absence du besoin de repères visuels m’évite de renoncer à leur découverte ou à nier ce que je n’y vois pas.
Cela étant posé, quand je dis que je ne suis pas visuelle, j’affirme également  autre chose : j’affirme refuser les images mentales proposées, voire imposées par autrui. Ce qui peut sembler paradoxal, puisque je suis passionnée par la littérature, donc par l’imaginaire de mes semblables. Certes. Mais, pour que cet imaginaire me nourrisse, donc que j’accepte de l’ingérer, il doit passer par mes filtres. Autrement dit, je réclame le droit de recevoir l’imaginaire d’un tiers, si et seulement si je peux user de mes propres émonctoires pour le raffiner et le digérer. Et donc, je peux confesser ici que pendant fort longtemps (j’adore ce belgicisme), j’ai aimé, pour ne pas dire chéri les couvertures des livres les plus sobres, pour ne pas dire les plus nues.
Mais voici qu’à l’aurore de ce millénaire nouveau, je dois reconnaître que la Toile a chamboulé mes focales. Au siècle dernier, pour choisir des livres à découvrir sur les étagères d’une librairie ou d’une bibliothèque municipale, un premier coup d’œil discriminatoire permettait d’écarter les tranches illustrées ou tout au moins colorées. Celles-ci semblaient promettre des lectures sucrées et grasses comme des snacks, tandis que les « aliments nobles » étaient en apparence certifiés par des tranches vides d’illustration ou de couleur vive. C’est ainsi que je dois mes plus grandes marées aux tranches de Folio ou de 10/18 dans le département des Poches, ou de la Collection Blanche de Gallimard dans les Grands Formats.
Oui, mais ça, c’était avant. Les supports du monde virtuel ont cassé les barreaux de mon échelle et la lecture boulimique de sites de presse et la fréquentation des réseaux sociaux m’ont obligée à consommer des milliers d’images, puis à y consentir, pour enfin en avoir presque le besoin tant aujourd’hui l’illustration a remplacé le commentaire de texte.
Et c’est en regardant ma bibliothèque que j’en ai pris la pleine mesure.
Mon œil fut un matin favorablement attiré par les tranches qui contenaient une icône ou qui étaient colorées. Pire, j’eus l’impression fugace que la zone de la récompense dans mon mésencéphale se surdosait en dopamine. En revanche, en contemplant les tranches nues, j’eus le sentiment de me trouver face à des murs aveugles.
Je perdais, à mon tour, la faculté de former par moi-même des images mentales à partir d’un nom d’auteur suivi d’un titre.
Ainsi, le Crime et châtiment de Dostoïevski dans une version poche à la tranche très dépouillée, datant de 1975, me laissa les yeux comme crevés. Affolée, j’ai cherché le Tropique du Capricorne d’Henry Miller édité en 1946 aux éditions du Chêne. Ce fut peine perdue : aucune image, aucune promesse de voyage. Le souffle court, je vérifiai en suivant l’effet sur moi des tranches « icônées » des Donna Tartt ou bien encore des couleurs menthe et chocolat d’une collection des éditions du Chemin de Fer : aussitôt  dopamine, aussitôt ocytocine, aussitôt reddition par injection de Méphédrone directement dans mon nerf optique. Bref, j’étais trahie par mon propre réseau cortical…
Quoi faire ? Méditer les yeux ouverts sur des tranches de Folio en écoutant Le Magnificat de Monteverdi ? Je ris, mais je devrais me hâter de faire breveter la méthode  et d’ouvrir un centre de coaching.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, le constat est amer : lire des textes dépourvus d’images, c’est demander à son imaginaire de faire tomber ses résistances pour entrer en résistance.

La Tomboy

J’interviens dans une classe pour faire écrire un conte aux élèves et je tombe sur une magnifique Tomboy de huit ans qui me lance alors que j’approche de son pupitre :

– Moi, j’adore Le Club des Cinq. Je les ai presque tous dans ma chambre. Et toi, tu connais ?

Sa voix est presque agressive et ses yeux me disent que je vais forcément la décevoir.
– Ah mais oui ! Figure-toi que je les ai tous lus.
– C’est vrai ?
– Comme je te le dis. Et ma préférée, c’est Claude ; elle est formidable. En revanche, je n’aime pas du tout sa cousine Annie : c’est une vraie tartouille. »

Anna de Sandre : ten points / Tomboy : in ze poquette

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Tardigrade de Pierre Barrault

Pierre Barrault — Tardigradeéd. L’arbre vengeur ; avril 2016 (127 pages)

Pierre Barrault est libraire à Paris. Certes, cette allitération est diablement réductrice et j’en conviens. Mais appeler le tardigrade « ourson d’eau », c’est à mon avis autrement plus maladroit, car il s’agit en ce qui concerne celui-ci d’une contrevérité (cf. la définition du dictionnaire). Pourquoi ? Simplement parce que le tardigrade de Pierre Barrault est en réalité un magnifique McGuffin, fruit des amours de son père pour le cinéma. Est-il pour autant hitchkockien ? Non plus. Ou plutôt, si : le tardigrade est inquiétant par certains aspects et peut selon la sensibilité du lecteur déclencher des crises d’angoisse. Et l’un des meilleurs remèdes à l’angoisse, c’est évidement l’humour, que Pierre Barrault maîtrise avec un talent sans pareil. 9791091504454_0

Je disais donc que le tardigrade est un élément moteur, un prétexte à s’immerger dans l’esprit biscornu d’un personnage principal, présenté à la première personne du singulier — donc en caméra subjective, à travers des instantanés au ton faussement didactique.

Dans ces courts chapitres dont l’enchaînement constitue une sorte de journal intime, Pierre Barrault relate le quotidien d’un personnage qui doit se colleter avec tout ce qui peut entrer en interaction avec ses sens. Le pauvre est affligé d’une lorgnette qui déforme à peu près tout ce qui pour nous est d’une évidence pléonastique, et c’est ainsi que l’humour de l’auteur va se déployer avec une intelligence qui défie notre sens commun.

Les amoureux de Topor (qui ont lu notamment « Portrait en pied de Suzanne), de Mr Bean, des Monty Python mais avant tout de la langue française vont adorer ce texte d’une drôlerie à la fois poétique et féroce.

Pierre Barrault a un carquois bien rempli et décoche à feu nourri l’hyperbole, l’hypothèse, l’aphorisme, la tautologie, le non-sens, le paradoxe, les superlatifs, le sens des contraires et ses oxymores pour faire mouche à chaque phrase.

Le corps, les objets et les lieux d’habitation sont des accessoires amovibles comme des jouets d’enfant qui donnent vie à des Golem qui eux-mêmes vont accoucher de nouveaux paradigmes et de paradoxes.

« J’ai tué tous mes ennemis, ensuite j’ai récupéré la matière dont ils étaient constitués, puis j’en ai fait des portes pour ma maison. Je sais qu’ils m’observent à travers les trous de leurs serrures. Mais ils auront beau chercher du matin au soir, ils ne relèveront rien de passionnant dans ma journée. Ma vie, je m’efforce de la rendre aussi terne que possible. Car je n’en ai pas encore fini avec eux. Loin de là. Je les ai tués une fois, c’est un début, à présent je tiens à les faire mourir d’ennui. »

Le narrateur emprunte ensuite au tardigrade ses capacités de résistance étonnantes, survit plusieurs fois à la mort, subit des métamorphoses kafkaïennes et porte sur la société et ses semblables et en toute circonstance un regard déformé par un monocle étrange, ramassé sans nul doute dans une des malles du grenier de Lewis Caroll.

« Si j’osais, je tuerais celui qui vit chez moi. C’est un gros monsieur qui dévore mes provisions, grossit encore et occupera bientôt tout l’espace de mon intérieur déjà très exigu, qui tantôt bavarde et tantôt n’y tient pas, me chasse du salon, qui dort dans mon lit puis au matin le couvre d’ordures, qui ronfle, qui tire à lui les draps, qui vend à bas prix mes hauts-reliefs, qui corne mes livres et piétine mes récoltes, qui déplace mes cachettes, qui mange les miettes de pain que j’ai semées, qui perd constamment mes clefs, qui souille, qui ment, qui triche, qui sale mon sucre et sucre mon sel ; pour rire, dit-il. Ah, si j’osais ! Seulement il ne faut pas. Car le visage de ce gros monsieur est pourvu d’une moustache et les moustaches sont si rares de nos jours que nous devons, au contraire, tout faire afin de les préserver : on l’exige. »

Est-ce encore son goût pour le cinéma qui a inspiré à Pierre Barrault la notule suivante qui illustre le célèbre aphorisme de Chris Marker, je cite : « l’humour est la politesse du désespoir » ? Avec Pierre Barrault, on a envie d’ajouter en le lisant : « et la poésie aussi ».

« Ma compagne et moi, nous chantons sous la douche. C’est ainsi depuis qu’ils nous ont coupé l’eau. Sans doute pensez-vous que nous sommes heureux comme ça. Au contraire. Laissez-moi vous dire que cette situation ne nous réjouit pas du tout. Nous chantons, mais détrompez-vous ; nous chantons des chansons tristes, d’une tristesse à pleurer, car il faut bien se rincer tout de même. »

Comment, en lisant cela, ne pas se rappeler que les SDF ne sont pas les seuls à mourir d’hypothermie : c’est également le cas de locataires que l’on prive de chauffage pour défaut de paiement. Car Pierre Barrault ne se contente pas de nous raconter une sorte de fable drôle, pragmatique, absurde et cruelle ; il sait également montrer sans dénoncer les défauts ordinaires, y compris des âmes caritatives dont on soupçonne parfois qu’elles servent autrui davantage pour se donner un but que pour dispenser du bien-être autour d’elles.

« Vous me demandez à quoi j’occupe ma vie. Je distribue des yeux à ceux qui n’en ont pas, des bouches, des poumons et des cœurs à ceux qui n’en ont pas. Je leur donne des jambes, des mains, des pieds s’ils en sont dépourvus. Ces organes, j’essaie de les distribuer équitablement, puis je les dispose de façon aléatoire. Car il s’agit d’aller à l’essentiel. Le nez se pose où il se pose, l’oreille se greffe où elle trouve une bonne place ; sur l’épaule, la plupart du temps, aussi étrange que cela puisse paraître. Il arrive que l’on se plaigne de mes services. Un bras qui s’agite au sommet du crâne et l’autre au milieu du dos, c’est un peu ridicule et ce n’est pas très pratique. J’entends bien. Ce sont des détails qui, je ne le nie pas, ont leur importance et dont je m’embarrasserais volontiers si j’en avais le temps. Mais il y a tant à faire encore, tant de besogne à abattre que je préfère laisser à d’autres le soin de peaufiner tout cela. »

Comment ne pas y voir également un clin d’œil à la médecine moderne ?

Toutes les formes d’humour ou presque sont utilisées dans le Tardigrade de Pierre Barrault, du comique de répétition à l’humour noir, et servent des thèmes dont on continue, au 21ème siècle, à rire effrontément : les expressions populaires, le complexe d’œdipe, la détestation de l’autre, l’angoisse de la mort, la peur de devenir fou, la pauvreté, les interactions sociales, l’empathie ou son absence, le bon sens, la psychologie du couple, la topographie des lieux d’habitation et de circulation, la dysmorphophobie, la morale et ses manières, la paranoïa, l’identité, etc.

La littérature nous a donné L’arrache-coeur et L’écume des jours par la plume de Boris Vian, elle nous donne aujourd’hui le Tardigrade et j’espère que Pierre Barrault continuera longtemps à la servir.

L’avis des autres :

Bruno Fern

Laurent Gourlay

Philippe Annocque

Morminal

Romanthé

Palimpseste, pas la sieste non plus

Démarrer son texte, tranquille Émile, parce que ça coule comme à Niagara.
Circa 80.000 signes (si, si. Quand tu écris, le signe est bel et bien une unité de temps, donc circa), tu te rases la tête au coupe-ongles parce que tu t’aperçois que ton temps de narration, le passé simple, ne convient pas du tout avec le fond de ton récit. Au temps pour toi, tu réécris tout au présent.

Circa 150.000 signes, putain de merde ! c’est quoi ce temps de narration d’analphabète ? Fallait garder le passé simple, connasse !
Au second temps pour toi, tu réécris tout au passé simple.

Circa 220.000 signes, je voudrais pas cafter, ma caille, mais ça pue la naphtaline et la vieille qui s’néglige.
Couille de mort ! mais pourquoi ? Pourquoi, hein, pourquoi tu t’es fait ièche pour rien ? C’est le présent que tu dois utiliser. Présent is beautiful. Présent, c’est l’avenir. Moi, présent, je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurai le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple.
OK. Scarlett, ta gueule. Bref.
Au troisième temps pour toi, tu réécris tout au… Non, je dis pas à quel temps. Fuck off. Punk is dad.

Circa 300.000 signes, tu fais une descente dans ta bibliothèque et tu fais un feu de joie avec tous les bouquins dont le temps de narration est au passé simple.

Garrouste — La Goutte
Garrouste — La Goutte

Feminae Omega où l’essai transformé

ÉDITO :

CE QUI SUIT EST UNE PARODIE. Toute ressemblance avec des revues culturelles contemporaines est sûrement volontaire.

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L’épanorthose patapharesque de Métah Coni-Sion

« Nous menons tous le même genre de vie en alternant station en intérieurs et mouvements à l’extérieur, et le rôle de l’écrivain se borne à mesurer, à chronométrer ces flux plus ou moins pendulaires. » (La Conversation interminable)

13179077_1717668185141305_1419612039673639469_nAprès un temps de maturation précurseur d’un mode opératoire qui, semble-t-il, ne tendra pas à se généraliser, l’écrivaine Métah Coni-Sion fait un étonnant retour à la littérature discursive avec une dodécalogie radionique et par là-même vibratoire, au point que cette « cathédrale » narrative borne cette rentrée 2016 sur un axe qui active autour de son auteure un volume additionnel de contacts inopinés suffisamment ample pour que la rédaction s’en émeuve.

Depuis le superbe Sobriété du temps qu’il fait qui avait marqué la saison littéraire en 2006 et son fameux Une brique rose avec vue sur un arbre de 2011 qui lui avait ouvert les portes du prestigieux laboratoire de recherches de l’université de Watts à Los Angeles, jamais encore Métah Coni-Sion — malgré l’attente prévisible d’un recueil d’épigrammes, n’avait mené l’exercice avec autant de flegme.

Une œuvre contemporaine à la puissance évocatoire d’un lanceur d’alerte dans l’exercice d’un bel canto, un taquet associatif dans la jointure fragile du navire éditorial, voilà bien ce qui nous amène à interroger Métah Coni-Sion sur son dernier monument.

Dans Feminae Omega où l’essai transformé, votre nouvel ouvrage au cœur duquel votre écriture se dirige vers sa propre finitude avec la maturité d’un sagamore, vous donnez à voir ce qui nulle part ailleurs ne s’expose aussi clairement qu’entre vos pages, à savoir une théorisation scénarisée et pourtant d’une rectitude casuistique de l’idée soluble dans son observation que les époques influencent moins les générations que les suites plus ou moins longues de mouvements, qui répondent de manière réflexive aux pauses nécessaires à la protection élémentaire de notre salut.

Pourquoi, d’après vous, les humains sont-ils assujettis à ce rythme binaire « dehors-dedans »  ?

Je crois d’abord faire œuvre utile, sans me paraphraser, en précisant que ce que vous qualifiez de cathédrale quand j’y vois, moi, disons un simple manoir, est tout d’abord une idée, avant que d’être une identité. Je suis profondément marquée — non par le texte, non par l’illustration de couverture, mais par le croisement entre le titre du texte de Fred Vargas, Sans feu ni lieu et celui du film d’Agnès Varda, Sans toit ni loi.

J’ai un rapport angoissé à la notion de quiétude. Je la recherche, mais au moment de l’atteindre, j’ai besoin d’ailleurs stimulants. Avez-vous remarqué l’analogie frappante entre la respiration qui par son souffle nous maintient en vie à la condition que nous mettions de l’air, c’est-à-dire du dehors, dedans, et notre émonctoire le plus vaste, notre territoire le plus intime et pourtant le plus exposé, à savoir notre enveloppe corporelle, soit notre peau, que nous entrons dans des intérieurs ou sortons dans des espaces qui au XXème siècle ne sont plus bornés d’enceintes, et par-là même avec le ciel pour seul toit nous insécurisent et nous obligent constamment à entrer dans des lieux clos pour des temps plus ou moins brefs ?

Métah Coni-Sion, vous semblez, avec cette œuvre profuse, vous positionner en vigie d’une acuité sensorielle étonnante par rapport à vos confrères qui ont pour obsession la finitude, la putrescence des idées, des actes et des héritages. Comment cette pose géométriquement intersectionnelle devient-elle visible quand les Moires sont au cœur des questionnements intellectuels actuels, quand le transhumanisme nous fait percevoir la possibilité d’une infinitude qui pour le coup rejoindrait vos obsessions pour ce qui peut être déborné ?

Je répondrai en faisant appel à la fiction, puisque c’est elle qui fait advenir le réel. Nous devenons ce que nous imaginons, aussi bien sous la charpente d’un ciel de traîne que sous un plafond suspendu. Nous sommes des entités de sédiments processionnaires, façonnés par ce que l’habitat et la nature impriment dans notre chair et notre cortex prosencéphalique, et l’importance que nous donnons aux bâtiments qui nous accueillent n’a jamais été aussi bien montrée que dans le conte traditionnel européen Les trois petits cochons.

Son loup allégorique appartient à notre mémoire collective et nous fait connaître à jamais combien ce qui n’habite pas, donc ce qui est de l’extérieur, peut être un danger mortel pour ceux qui ont un intérieur, un territoire matérialisé par des murs et un toit.

Pour en revenir à mon dodécaèdre, il me semble que j’y appose les papillons vivants de la République. La France est une pièce ouverte et champêtre et c’est sans doute ce qui lui permet de s’arracher à la logique binaire de ce qui m’obsède depuis toujours. Voilà pourquoi elle rassure les citoyens conscients de revivre le mouvement défécatoire de l’accouchement à chaque fois qu’ils franchissent un seuil.

Nous ne craignons pas la mort parce que nous ne voulons pas finir ; nous craignons la mort parce que nous ne voulons pas sortir.

Métah Coni-Sion, Feminae Omega où l’essai transformé, Loïs del Murphy Éditions, 2016, 15.623 p., 216€

Dehors, recueil sans abri

« Dehors », c’est une anthologie de textes poétiques publiée aux éditions Janus. Dedans, il y a 107 auteurs qui ont écrit sur et pour la rue.
Dehors, il y a des SDF qui crèvent. Dedans, il y a l’association Action Froid parce que les politiques publiques sont insuffisantes. Dehors, il y a une couverture, un bonnet et des gants, des produits d’hygiène et de première nécessité, de quoi cuisiner une soupe pour quinze, une participation à un plein d’essence pour les maraudes, etc. Dedans, il y a les 15€ que vous pouvez leur offrir pour obtenir ces produits indispensables en achetant le livre.

Vous y retrouverez notamment les plumes de Philippe Annocque, Bruno Doucey, Thomas Vinau, Astrid Waliszek, Murièle Modély, Jean-Luc Maxence, Éric Pessan, Francesco Pittau, Fabien Sanchez, Marlène Tissot, Florence Noël, Charles Pennequin, Marie-Josée Désvignes, Jean-Christophe Belleveaux, Isabelle Bonat-Luciani, Brigitte Giraud, Hélène Dassavray, Christophe Bregaint, Éléonore James, etc.

Voici un extrait de mon texte :

« J’attrape un mauvais jour avec la pince à sucre trouvée sous une table d’orientation. Ce n’est pas la première fois que je m’y essaye, et je dois dire que mes précédentes tentatives ont été conclues par des échecs cuisants : les mauvais jours tombaient systématiquement à côté de mes genoux, et leur explosion me secouait jusqu’à la nuit, où de curieux rêves m’empêchaient de récupérer. Alors celui-ci, je le tiens fermement et le glisse dans l’album où il va sécher et perdre toutes ses heures.
Je bois dans la coupe de mes mains l’eau potable d’une fontaine et je recommence à marcher sans attirer l’attention. Avant décembre, les immeubles neufs résonnaient d’échos et de vide entre leurs murs, alors que maintenant, je déglutis pour déboucher mes tympans assourdis par le rien épais de la neige. Le pont gelé perd ses brillants sous les pas de la foule ralentie dans ses chaussures glissantes. Les traces grises et molles mélangent de l’eau sale et le vent enlaidit les visages crispés.
Après trois magasins, une aubette et un kiosque à journaux, il y a une ruelle sur la droite où j’aime aller, et particulièrement dans les hivers durs comme celui-ci. À mi-chemin je m’arrête, et je me plante debout à côté d’un banc trop recouvert pour chasser la neige d’un simple geste de la main. Les flocons recommencent un tourbillon cinglant et j’offre mon visage en tirant sur mon bonnet. J’arrête quand le froid fait presque péter mes oreilles […] »
(La visite)

Vous pouvez vous procurer le livre sur le site de l’éditeur.

Dehors anthologie à paraitre 19 mai 2016

Éloge de la vertu comestible de l’Enfance de Sarraute

SarrauteLe mois de janvier est une montgolfière lourdement chargée de laquelle on jette d’un côté les accumulations de l’année qui lui a précédé pour la bourrer jusqu’à la gueule de l’autre main d’affaires soldées et inutiles. Et ma foi, il serait malhonnête de nier que la perspective de ce point de fuite prenant la tangente a son importance dans la vision subjective avec laquelle nous observons ce procédé depuis par exemple le cœur d’une mégalopole — celle-là même dont l’espace polynucléaire poli et mégalo contient des éléments architecturaux qui s’étendent et se rejoignent amoureusement sur de longues distances et qui démontre visuellement que je ne l’ai pas choisie pour exemple au hasard, puisque l’ensemble des urbains et des agrestes rêvent eux aussi de rejoindre les montgolfières.
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C’est sans doute aussi la raison pour laquelle le mois de janvier dans sa transition frustrante entre les avoirs est très mésestimé. Ce principe des vases communicants entre les kilos de Noël que l’on rejette plus violemment qu’un pain au gluten et les vêtements que l’on achète pour les abandonner comme des chiots dalmatiens jurant sur nos tapis mondrianisés sitôt que nous sommes rentrés est également appelé le principe de Peter, car ce phénomène de janvier, comme le nom dudit principe, fait péter dans la soie des tissus adipeux grâce (mais pas que) à l’incontournable monodiète de soupe aux choux.
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Cette montgolfière, donc, voit sa progression en yoyo animée par des conseils inutiles et grossophobes pour perdre du lest. D’habitude je n’en ai cure de détox, mais aujourd’hui j’ai entendu une recommandation qui m’a ravie et qui dit à peu près ceci : IL FAUT ATTENDRE TRENTE SECONDES ENTRE CHAQUE BOUCHÉE QUE L’ON MASTIQUE POUR PERDRE DU POIDS.
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Elle m’a ravie parce qu’elle m’a fait penser à l’écrivaine Nathalie Sarraute (dont la fille est un pied de nez permanent aux tenants de l’inné comme à ceux de l’acquis mais ceci est un autre débat depuis que l’on sait qu’un tien vaut mieux que deux, tu l’auras).
Alors, avant que de poursuivre, je dois tout d’abord énoncer qu’au panthéon des écrivaines françaises publiées dans la première moitié du siècle dernier, Nathalie Sarraute n’a jamais eu ma préférence. C’était d’ailleurs le plus souvent par Violette Leduc que j’avais de ses nouvelles, quand celle-ci racontait ses anecdotes avec Beauvoir et elle.
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Ses livres me tombaient invariablement des mains jusqu’à ce que je tende un orteil pour m’emparer de son autobiographie Enfance, publiée au format poche et dont un exemplaire après en avoir bien bavé successivement dans une cave, un grenier puis une cuisine, s’emboucanait gravement dans une bouquinerie. Un long séjour dans ma bibliothèque lui a permis de se restaurer le contre-plat et la tranche de queue et il était déjà bien mis de ses folios quand je l’ai enfin lu.
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La bonne fortune et l’enchantement se disputaient affectueusement sous mon crâne tant j’étais ravie de l’intérêt de ce texte, dont je vous recommande évidemment la lecture aujourd’hui si elle est encore dans la liste de vos manquements.
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Dès les premières pages de ce témoignage rédigé sous la forme d’un dialogue entre Sarraute et son double, on est choqué par l’ascétisme d’une gosse qui auprès d’une Colette vieillissante, par exemple, bouleverserait davantage encore tant sa talentueuse aînée était une gourmande qui l’assumait et qui de son propre aveu s’attendait à « partir de la gueule » un jour ou bien l’autre.
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Voici ce qu’elle raconte, et qui démontre qu’en la matière nos naturopathes font du neuf avec du vieux. (Attention, pour ceux qui y sont sensibles, certains passages de cet extrait contiennent du placement de points de suspension.)
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« Dans cet hôtel… ou dans un autre hôtel suisse du même genre où mon père passe de nouveau avec moi ses vacances, je suis attablée dans une salle éclairée par de larges baies vitrées derrière lesquelles ont voit des pelouses, des arbres… C’est la salle à manger des enfants où ils prennent leurs repas, sous la surveillance de leurs bonnes, de leurs gouvernantes.
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Ils sont groupés aussi loin que possible de moi, à l’autre bout de la longue table… les visages de certains d’entre eux sont grotesquement déformés par une joue énorme, enflée… j’entends des pouffements de rire, je vois les regards amusés qu’ils me jettent à la dérobée, je perçois mal, mais je devine ce que leur chuchotent les adultes : « Allons, avale, arrête ce jeu idiot, ne regarde pas cet enfant, tu ne dois pas l’imiter, c’est un enfant insupportable, c’est un enfant fou, un enfant maniaque… »
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— Tu connaissais déjà ces mots…
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— Ah ça oui… je les avais assez entendus… mais aucun de ces mots vaguement terrifiants, dégradants, aucun effort de persuasion, aucune supplication ne pouvait m’inciter à ouvrir la bouche pour permettre qu’y soit déposé le morceau de nourriture impatiemment agité au bout d’une fourchette, là, tout près de mes lèvres serrées… Quand je les desserre enfin pour entrer ce morceau, je le pousse aussitôt dans ma joue déjà emplie, enflée, tendue… un garde-manger où il devra attendre que vienne son tour de passer entre mes dents pour y être mastiqué jusqu’à ce qu’il devienne aussi liquide qu’une soupe…
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« Aussi liquide qu’une soupe » étaient les mots prononcés par un docteur de Paris, le docteur Kervilly…
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— C’est curieux que son nom te revienne aussitôt, quand tant d’autres, tu as beau les chercher…
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— Oui, je ne sais pas pourquoi d’entre tant de noms disparus le sien se lève… Ma mère m’avait fait examiner par lui pour je ne sais quels petits troubles, juste avant que je parte rejoindre mon père… Ce qui me fait penser, puisque à ce moment-là elle habitait Paris avec moi, que je devais avoir moins de six ans…
 *
« Tu as entendu ce qu’a dit le docteur Kervilly ? Tu dois mâcher les aliments jusqu’à ce qu’ils deviennent aussi liquides qu’une soupe… Surtout ne l’oublie pas, quand tu seras là-bas, sans moi, là-bas on ne saura pas, là-bas on oubliera, on n’y fera pas attention, ce sera à toi d’y penser, tu dois te rappeler ce que je te recommande… promets-moi que tu le feras… — Oui, je te le promets, maman, sois tranquille, ne t’inquiète pas, tu peux compter sur moi… » Oui, elle peut en être certaine, je la remplacerai auprès de moi-même, elle ne me quittera pas, ce sera comme si elle était toujours là pour me préserver des dangers que les autres ici ne connaissent pas, comment pourraient-ils les connaître ? Elle seule peut savoir ce qui me convient, elle seule peut distinguer ce qui est bon pour moi de ce qui est mauvais.
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J’ai beau leur dire, leur expliquer… « Aussi liquide qu’une soupe… c’est le docteur, c’est maman qui me l’a dit, je lui ai promis… Ils hochent la tête, ils ont des petits sourires, ils n’y croient pas… —Oui, oui, c’est bien, mais quand même dépêche-toi donc, avale… » Mais je ne peux pas, il n’y a que moi ici qui sais, moi ici le seul juge… qui d’autre ici peut décider à ma place, me permettre… quand ce n’est pas encore le moment… je mastique le plus vite que je peux, je vous assure, mes joues me font mal, je n’aime pas vous faire attendre, mais je n’y peux rien : ce n’est pas encore devenu « aussi liquide qu’une soupe »… Ils s’impatientent, ils me pressent… que leur importe ce qu’elle a dit ? Elle ne compte pas ici… personne ici sauf moi n’en tient compte…
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Maintenant quand je prends mes repas la salle à manger des enfants est vide, je les prends après les autres ou avant… je leur donnais le mauvais exemple, il y avait des plaintes des parents… mais peu importe… je suis toujours là, à mon poste… je résiste… je tiens bon sur ce bout de terrain où j’ai hissé ses couleurs, où j’ai planté son drapeau… »
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 À lire sans modération, y compris dans le cadre d’un jeûne alternatif. À vos assiettes !
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Nathalie Sarraute — Enfance, éd. Gallimard, 1983 — collection Folio (p.14-16)