Ben

L’HIVER AVAIT SORTI CE QU’IL AVAIT DE PLUS hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.
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L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

L’escargot fait du trapèze, le tumblr addictif de Danièle Momont et de Joëlle Olivier

Danièle Momont, Extrait du journal « Heures crayon », édité sur le tumblr « L’escargot fait du trapèze« , juin 2014

« (…) J* qui se réveille à trois heures me confie qu’il lui paraît qu’autrefois, les chiens d’ici aboyaient davantage dans la nuit, puis à la réflexion se corrige : ce sont les ténèbres, dit-elle, parce qu’on les sent ici plus épaissies qu’en ville, grasses, plus concentriques (et ce centre c’est nous), qui ont produit, d’où lui sourdait l’idée de grands chiens aboyant, et ce faisant tirant par crus à-coups sur leurs chaînes. à la campagne, la nuit, l’on tient à ces chiens tels qu’il en faut pour peupler de vieux rêves, aux forts chiens clabaudant, à bout de chaîne, à de petits aussi et glatissant plein ce cirage, et partout les lourds maillons des chaînes aspirés par l’élan des menues & grandes bêtes, façon de dire et se dire bonnes gens dormez sur vos deux oreilles, on les veut tempêtant, sans rompre la poix tempêtant, tonnant à s’y cogner sans qu’elle explose, non contre un danger vrai du genre ancien, bohémien, chemineaux à trogne torve, mais contre un rongeur, contre on ne sait quoi d’à poils ou plumes circulant subreptice dans les nuits de la campagne où l’on n’a plus nulle raison de s’engager aujourd’hui.

puis à l’aurore on veut des coqs (…) »

(illustration : Félix Valloton)


Le tango immobile des écrivains #1

Un écrivain des champs a l’odorat si développé qu’il peut convoquer des souvenirs d’enfance autour d’un panier d’amandes si vous présentez la bonne odeur à son nez.
Notez qu’un écrivain des villes aussi peut convoquer des souvenirs d’enfance, à cela près qu’à l’issue du blind test, ce dernier aura une furieuse envie de s’acheter un pot de colle Cléopâtre.