Un froid sec #13

© John Divola
© John Divola

Ben ■ L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées. La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.
(Extrait d’un roman en cours d’écriture)
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L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

L’escargot fait du trapèze, le tumblr addictif de Danièle Momont et de Joëlle Olivier

Danièle Momont, Extrait du journal « Heures crayon », édité sur le tumblr « L’escargot fait du trapèze« , juin 2014

« (…) J* qui se réveille à trois heures me confie qu’il lui paraît qu’autrefois, les chiens d’ici aboyaient davantage dans la nuit, puis à la réflexion se corrige : ce sont les ténèbres, dit-elle, parce qu’on les sent ici plus épaissies qu’en ville, grasses, plus concentriques (et ce centre c’est nous), qui ont produit, d’où lui sourdait l’idée de grands chiens aboyant, et ce faisant tirant par crus à-coups sur leurs chaînes. à la campagne, la nuit, l’on tient à ces chiens tels qu’il en faut pour peupler de vieux rêves, aux forts chiens clabaudant, à bout de chaîne, à de petits aussi et glatissant plein ce cirage, et partout les lourds maillons des chaînes aspirés par l’élan des menues & grandes bêtes, façon de dire et se dire bonnes gens dormez sur vos deux oreilles, on les veut tempêtant, sans rompre la poix tempêtant, tonnant à s’y cogner sans qu’elle explose, non contre un danger vrai du genre ancien, bohémien, chemineaux à trogne torve, mais contre un rongeur, contre on ne sait quoi d’à poils ou plumes circulant subreptice dans les nuits de la campagne où l’on n’a plus nulle raison de s’engager aujourd’hui.

puis à l’aurore on veut des coqs (…) »

(illustration : Félix Valloton)


Le tango immobile des écrivains #1

Un écrivain des champs a l’odorat si développé qu’il peut convoquer des souvenirs d’enfance autour d’un panier d’amandes si vous présentez la bonne odeur à son nez.
Notez qu’un écrivain des villes aussi peut convoquer des souvenirs d’enfance, à cela près qu’à l’issue du blind test, ce dernier aura une furieuse envie de s’acheter un pot de colle Cléopâtre.

>Vases communicants avec Lignes de vie

>

Pour ce premier vendredi du mois, dans le cadre des Vases communicants, j’accueille le texte de Lignes de vie, qui dans le même temps reçoit le mien chez lui


LA LAME 

Le garçon se regardait dans le miroir. Il examinait ses joues, son menton, son cou. Derrière lui, les mouches vrombissaient dans le vestibule et la cuisine attenante. Les lanières rouge-blanc-vert du rideau de l’entrée découpaient des rais de soleil bruts, figés dans le grain des tomettes. Il ouvrit une porte de l’armoire de toilette, en sortit une bombe de mousse à raser et un rasoir mécanique qui tintèrent quand il les posa sur la tablette devant lui. Penché sur le lavabo, il attendit l’arrivée de l’eau chaude. Son dos bougeait sous sa chemise et sa nuque était trempée de sueur. Il portait un jean si usé que sa trame laissait voir sa peau. Ses pieds étaient chaussés d’espadrilles dont saillaient des bouffées de corde. Il avait quatorze ans.

À deux mains, plusieurs fois, il mouilla son visage. Puis, il agita la bombe. Méticuleusement, il étala la mousse mentholée sur chaque partie de ses joues et de son menton. Son cœur tapait dans ses côtes et faisait palpiter le tissu de la poche pectorale de sa chemise. Il rinça ses doigts sous le robinet et saisit le manche strié du rasoir. Se dressant à nouveau sur la pointe des pieds, il se rapprocha du miroir et posa la lame dans le creux à la jointure de son cou et de son menton. Précautionneusement, il tira le rasoir le long de la courbe qu’il tendait en relevant la tête. La lame glissait sur sa peau avec une facilité qui l’étonna. Contre le lavabo, il sentit le brusque éveil de son membre. Sa verge avait durci si vite qu’elle lui faisait mal.

Après avoir séché son visage avec l’essuie-mains, il remarqua le soudain refluement de son épiderme sur ses joues. Il rangea la bombe et le rasoir et, traversant le vestibule, alla à la porte où, debout dans les lanières du rideau, les yeux battant sous le choc de la lumière, il regarda la cour ocre trempée de soleil, l’épaisse tranche du bitume de la route, les toitures rouges et les murs aveugles de l’arrière des maisons du hameau et, à l’horizon, la silhouette de la ville. Enfonçant ses mains dans les poches de son jean, d’une seule enjambée, il entra dans le soleil. La rosée de sang qui suintait au creux de son cou brilla dans la lumière crue.
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Gilles Bertin

>Vases communicants avec Jonavin

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Le premier vendredi de chaque mois, des auteurs s’invitent dans un échange de textes sur leur blog. Aujourd’hui j’accueille le texte de Jonavin, qui dans le même temps reçoit le mien chez lui.

YAKOUTIE

C’est une frontière boréale qui sépare l’invisible du néant. Où les derniers mélèzes frissonnent avec un blizzard aux manteaux de loup. Une terre de trappeurs, sauvage, repue aux pelleteries de l’hiver. Ce vent-là tanne les conifères avec un racloir d’os dépouillant les âmes. On sent presque l’éternité mordre l’ombre oblique des grands pins tant les aiguilles font briller le ciel résineux.


Déjà la pleine lune éclaire le bois d’œuvre de toute cette forêt glacée. En baliveaux énormes, jetés dans les congères qui, à hauteur des cimes, montent les étoiles à l’échafaud. Car les remuements sont la colère du bourreau : Bajanaj, l’esprit pourvoyeur de gibiers.
Crépuscule encagoulé dans le permafrost du territoire arctique, c’est juste un visage, abandonné aux rudesses d’un peuple endormi.

Pourtant, l’homme a rempli de graisse la bouche du totem pour éviter l’errance. Il a nourrit son âme défunte. Mais tout ce qui houle à la mort ressemble ici aux pires solitudes. Il garde les yeux étrangement ouverts sous sa chapska moutonnée. Rien n’indique dans ses prunelles la limite qui couture le silence à l’oubli. Sinon le mégis des bâches tendues vers l’horizon où scintille encore l’œil jaune d’une lampe fumeuse. Et surtout, la silhouette vivante des chiens dont les buées sonores se sont gangrénées avec le gel meurtrier. Devant les patins croûtés de cuir brut, foulés de neige et de nerfs, la meute reste blottie à vêtir l’hiver, guidant l’attelage vers l’au-delà et ses arpents de steppe inconnue.

De loin, l’ombre s’épaissit. Une peau ensanglantée déroule au dessus des sapinières, une fourrure presque aussi noire que la nuit. Sans les flocons minuscules que le ciel avale dans sa tourbe, on peut croire que les arbres se fondent en squelettes jusqu’aux tréfonds de la taïga. Après l’éclat de la neige sur les ridelles du traîneau, la charpente de l’hiver, découvrant la ligne des trappes, s’invite à la construction d’une clarté qui monte lentement du sol. Dans ces couloirs aux lueurs fugaces, pareils à des trous de lumière que l’on entrevoit dans l’embâcle des rivières gelées, l’attelage semble figé, comme si le temps avait immobilisé là, sa course folle.

En Yakoutie, les diables commercent avec la Terre. Depuis des temps immémoriaux, ils tentent en vain de lui dévorer le ventre.
L’homme a vécu suffisamment longtemps parmi les Evènes pour comprendre les lois chamanes des chasseurs morts. Ceux capables de quitter leur corps et d’aller visiter les territoires infinis de l’esprit. Et dans l’omoplate d’un renne passée au feu, il lui arrive encore d’interpréter un mauvais présage. Les troubles du monde sous les craquelures vernies d’une esquille un peu plus cariée que les autres.

Sa longue barbe se cristallise davantage. Un masque anti-froid laisse apparaître la palanche des yeux  mongols. Comme un regard lourd qui s’affaisse sous le poids de l’éternité. 
Une main sur le timon, l’autre sur le coeur, il ne bouge pas. Chasseur dans son royaume…

Jonavin
Liste des participants :

>Vases Communicants avec Francesco Pittau

>

Le premier vendredi de chaque mois, sur une idée de François Bon, les plumes de la toile s’invitent réciproquement à publier un texte chez l’autre.
Aujourd’hui, je reçois sur mon blog Francesco Pittau, qui tient le blog Ma plume sur la commode, et dans le même temps il accueille un de mes textes chez lui.


La visite

Hélène avait attendu que le taxi démarre pesamment dans une odeur de caoutchouc, puis elle avait poussé du plat de la main le battant du grand portail rouge en métal presque chauffé à blanc ; elle s’était contentée de replier les doigts en demi-poing pour éviter la brûlure. Elle entra de biais, tordant son bras pour faire glisser son sac derrière elle.


Les grandes dalles en ciment de la cour éblouissaient. Tout était englué dans une lumière atroce. Les petites plantes grasses alignées au pied des murs ressemblaient à d’antiques poteries vernissées.


Hélène se rappela qu’il fallait exactement dix pas pour atteindre la véranda et la fraîcheur. “Un, deux, trois,quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix… onze…” Et elle pénétra dans l’ombre de la véranda qui lui tomba sur les épaules comme une douche tiède. Les volets étaient baissés. Des mouches sommeillaient sur les murs blancs. Le carrelage ocre brun apaisait le regard. Hélène s’approcha de la porte protégée par un rideau de lanières multicolores en plastique. Elle en écarta quelques-unes pour actionner la clenche mais elle n’en eut pas le temps car la porte s’ouvrit sur le visage hébété de son frère. “Ah… c’est toi…” fit-il sur un ton qui n’exprimait rien, et il recula pour la laisser entrer. Il sentait le chien. Il referma aussitôt derrière elle. “’vec cette chaleur, faut tout boucler, sinon tu sèches sur place…”


A l’intérieur, l’air était immobile comme un chapeau en feutre sur une table.
Hélène posa son sac sur le carrelage blanc moucheté de noir qui se diluait dans la pénombre rougeâtre. “J’ai les jambes en béton. Je ne suis plus habituée à ces températures.” Elle s’assit sur la chaise la plus proche de la table recouverte d’une nappe à carreaux foncés. Le grand meuble à vitrines montrait les mêmes mignonettes remplies de liquides colorés.
“Si t’avais téléphoné, mâchouilla son frère, je s’rais allé t’ chercher à la gare.” Elle eut un sourire penché puis elle demanda à boire quelque chose.
“De l’eau ? un bitter ?”
Elle voulait un café noir.
Si c’était possible.
Si ça ne dérangeait pas.
“Comme tu veux. Il en reste de tout à l’heure mais y doit être froid.”
“Aucune importance.”


Marie-Pierre, la femme de son frère, apparut, l’œil défait, les cheveux mal lissés à la main, avec sa figure de souris inquisitrice et ses jambes minces ; elle était en robe légère, chaussée de sandales roses fatiguées qu’elle soulevait à peine.
“Ah, t’es là ? T’es arrivée quand ? J’ croyais que t’allais pas venir… J’aurais compris et pas compris.” Marie-Pierre avait une voix qui déraillait, s’embarquait dans des tonalités imprévues. On aurait pu en rire, sauf que personne n’en riait ; elle suscitait l’agacement.
“On balaie pour toi depuis longtemps.”


Hélène se mordit la langue pour ne pas répliquer, elle saisit d’une main nerveuse la tasse de café que son frère venait de déposer devant elle, fit mine de la porter à sa bouche puis, la reposant, et d’une voix qui ne voulait pas sortir, elle marmonna : “C’est dans la chambre du fond ?” Son frère, surpris, dit “oui”. Elle soupira puis, comme un éventail, elle secoua sa main sous son nez pour se donner de l’air ; ses lèvres entrouvertes laissaient entrevoir ses dents à peine teintées par la nicotine. Elle ne fumait plus.


“J’ai soif, dit Marie-Pierre. Je vais prendre un verre d’eau.” Et elle se traîna vers la cuisine. Elle aussi sentait l’animal. Peu après, on l’entendit puiser au robinet, qu’elle fit couler un moment pour rafraîchir l’eau. Hélène regarda son frère. Il se dandinait imperceptiblement. “Fait plus chaud qu’ d’habitude, aujourd’hui…, dit-il. Paraît qu’ la température va atteindre un pic…” Marie-Pierre était de retour, en contre-jour diffus, la silhouette un peu lâche.  Hélène réprimait l’envie de se dresser d’un bloc, de s’agriffer à la chevelure de Marie-Pierre, de lui arracher de pleines poignées de cheveux sanglants et des morceaux de crâne, de.


Elle eut une grande inspiration avant de dire : “Bon, je vais y aller.” Son frère ne put retenir une expression de contrariété. Elle s’en fichait, elle était résolue, plantée en elle-même comme un pilotis dans un marécage. Déjà, elle sentait l’odeur soyeuse de la gangrène qui la saisirait tout entière, dès la porte de la chambre ouverte.


Mais avant de quitter sa chaise, elle vida en un, deux, trois traits la tasse de café, tout en se disant qu’elle ne connaissait rien de plus froid qu’une gorgée de café froid.

 
Francesco Pittau

La liste des participants aux Vases Communicants :

>Burda, un tissu de mensonges

>

Aujourd’hui dans le cadre des Vases Communicants, je reçois Luc Lamy qui dans le même temps accueille mon texte chez lui.

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Point de feston, de piqûre, de surjet, matelassier…
Point de doute, c’était codé j’vous dis !
… A l’époque je ne me suis douté de rien.
Personne du reste !
je la voyais suivre de sa roulette les contours,
retracer et décalquer à la craie bleue, ronde et plate
les lignes sur le tissu,
découper les formes dans ce papier transparent et si fin
que l’on aurait dit du cristal au son métallique et cassant.
Je le briguais secrètement.
Épinglée au tissu, redécoupée puis rangée, la copie finie allait dans une chemise
avec la mention “robe du soir” ou “chemise Henri”.
Puis venait le faufilage avant le passage obligé entre l’aiguille et
la canette.
Les dératés de la Bernina et de sa courroie ,
ce vrombissement de méchante humeur,
surplace buté de “
nonoss à son Médor”
grignant le tissu, niquant le surfilage
… Souvent à bout d’arguments et de fil la canette s’était tue,
… Il fallait la réapprovisionner,
la redémarrer en débloquant la roue à la main.
Le pied de biche, alors, avalait, tranquille, ses métrages
tantôt en zigzag, tantôt droit,
ou encore au point intermittent dans les côtes…
Allant son chemin sur des paysages de coton, de soie ou de lin,
imprimés ou pas… aux motifs de pays lointains,
de fleurs exotiques ou de carreaux sévères,
explorant de nouveaux horizons, chaque jour,
le pied bichait !…
Du velours je te dis !
En réalité, tout cela était codé !
oui, parfaitement, vous avez bien lu : codé.
Vous vous souvenez certainement de cet
article où je divulguais que ma mère était un agent secret.
Je viens d’en avoir la preuve pas plus tard qu’hier…
Mettant la main sur des documents ultra confidentiels et de la plus haute importance,
(que je vais m’empresser de détruire pour ma sécurité et celle de mes proches ),
il y est, en effet, question de pistes d’envol numérotées et recensées,
d’aéroports clandestins : son employeur ?
A treize ans approchée par les russes,
elle est formée en “usine de confection”
et elle les abandonne pour travailler en solo dans un laboratoire.
Puis “Burda”… (Des Allemands qui payaient mieux, sans doute, l’enrôlent,
retenant en otage la famille en Belgique,
nous ne l’avons su que plus tard )
nous étions alors en pleine guerre froide,
le mur venait d’être construit.
Ils faisaient passer leurs messages via d’innocentes revues de mode
où de belles aryennes aux sourires smart
posaient dans des ensembles classiques
avec des dents à la blancheur éclatante
… Premiers émois prépubères, mais je m’égare.
Les avions et leurs cargaisons décollaient et atterrissaient,
à l’époque, pas loin de la plaine du Luano… A deux pas d’Elisabethville.
Une vieille boussole, qu’elle gardait en souvenir, acheva aussi de me convaincre que même la Chine l’avait approchée un temps…
Dans le carton à couture découvert sous l’escalier dans les lattes du plancher,
de curieuses petites figurines, qui servaient sans doute aux signaux morses lors des atterrissages, étaient encore là, rangées…
Un vieux film 8 millimètres dont je livre le contenu (sous le sceau du secret ) atteste de l’existence de ces pistes.
Quelle couverture son fameux “patron Burda” !
B ,u ,r ,d ,a “
bu R. D. A.
… Les communistes,
une doublure, oui!…
C’était vraiment quelqu’un ma mère !

(Vidéo avec le lien ci-dessous que j’ai du mal à uploader)
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Liste des autres participants :

>Prague

>

« Pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait de nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les Vases Communicants, à l’initiative de François Bon.

Aujourd’hui, j’écris chez Kouki Rossi sur son blog Koukistories, et j’accueille son texte ici.

***
Sorties du restaurant, les ventres comme des oreillers tendus aux quatre coins, nous marchons, crochées aux coudes. Happées par l’air glacé de la nuit slave, une rumeur de canon et de feu nous émoustille et nous tire en avant comme une carotte son âne.

Manteaux et chapeaux de guingois, nos besaces en cadence, le mousseux de Bohème finit de nous ravir et se révèle festif, brassé à l’oxygène. En marionnettes hilares nous boitons vers les lumières au ciel.

De loin, ce sont des gerbes colorées qui veulent maquiller la lune, plus près, des lumignons avares griffant les toits, et au dernier carré contourné,  voici ce qu’il en reste : sur la place à l’odeur de soufre, le ciel charbonneux encore pâli d’éclats pétaradés, le souvenir incandescent du dernier bouquet disperse un public médusé. Sans plus d’artifices ni de feux de Bengale, le silence et la nuit, massifs, déjà referment leurs portes.

Contrites, nous tournons talons et dos au pont mythique qui pourra bien attendre quelques lustres de plus avant que de nous voir ! Sur les béances du pavement, semelles entravées, le maillon de nos bras tantôt leste ou serré et nos pelisses fendues par la bise chafouine, voici que derrière le ventail de la pénombre, une scène sémillante s’affiche tout d’un coup, comme pour nous consoler.

En une haie d’honneur, les vitrines diamantées, tout le Palais des Glaces et Versailles incendiés,  les Milliers de Cristaux de l’Entière Bohème rutilent pour notre entrée, nous qui avions tardé !

Notre cortège secoué de rires pourtant fait le bouffon au nez du luxuriant étalage, de zigzags couvre toute l’allée, fait halte et révérences où palpite la lumière. Puis repart de plus belle, ivre, vers l’autre bord irradié par les rampes de ces trophées désuets. Prisonnier ébloui sous la poursuite têtue des prismes du cristal, le duo clopine sa gigue, gloussant vers le pavé.

Riant aux éclats. Aux éclats des cristaux de Bohème.

Riant comme des cloches, celles qui tintent là haut, près du château éteint.

Riant, dardées de rayons, emmitouflées de givre.

***

Voici la liste des autres participants à ces échanges de février :

* Anna de Sandre & Kouki Rossi
* Tentatives & aedificavit
* Philippe Annocque & Martine Sonnet
* Luc Lamy & Juliette Zara
* Les lignes du monde & Abadôn
* Jean Prod’hom & Brigetoun
* Antony Poiraudeau & Juliette Mezenc
* Anne Collongues & Arnaud Maïsetti
* Jérôme Denis & Emma Reel
* Kill that Marquise & Pendant le week-end
* François Bon & Joachim Séné
* Soubresauts & Kafka Transports
* Florence Noël & Éric Dubois
* Pierre Ménard & Librairie litote en tête