L’épidémie au temps de Jane Eyre

extraits

« Avec le printemps la vie devint moins dure à Lowood. L’école était installée dans un vallon très vert où s’écoulait un tranquille ruisseau. Le comité directeur prescrivait de longues promenades aux élèves car on considérait, à juste titre, que cela était excellent pour leur santé. Malheureusement, si cette vallée était riante et verdoyante, elle était fort insalubre du fait de son humidité.
Dans ce berceau de brouillard, les épidémies vont vite et la typhoïde ayant éclaté dans la région, la terrible maladie s’infiltra rapidement dans l’école surpeuplée d’êtres mal nourris et avant le mois de mai, nous vivions dans un véritable hôpital. Les classes furent suspendues, le règlement se relâcha. Les rares élèves encore en bonne santé jouissaient d’une liberté presque illimitée. Toute l’attention de Miss Temple était requise par les malades. Elle passait presque toutes ses journées à l’infirmerie et ne prenait que quelques heures de repos. Beaucoup de petites malades mouraient et étaient rapidement inhumées.
Alors que la maladie et la mort faisaient des ravages autour de moi, je vivais les plus belles heures de ma vie, livrée à moi-même dans les splendeurs de la nature, et jouissant d’une liberté toute nouvelle pour moi. »

Charlotte Bronté, « Jane Eyre », éd. Dargaud jeunesse — 1979 (p.34-35)
Illustration Francesco Pittau, avec son aimable autorisation

Philibert, l’ami invisible ~extrait audio #1

extraits, jeunesse, Philibert, l'ami invisible — roman 8-12 ans

Voici, pour mes jeunes lecteurs, l’enregistrement audio du premier chapitre de Philibert, l’ami invisible. C’est un roman jeunesse encore inédit dans lequel Philibert, une créature imaginaire, est apparu dans la vie de Charline quand elle a exprimé très fort le souhait d’avoir un petit frère.
De multiples aventures les attendent, car Philibert a une mission à accomplir.

Chronique des confins #2

Chronique des confins, extraits, roman

Prendre le risque de traverser la place de la Mairie où le marché était toujours en place : Maëlys Martin y réfléchissait en mordant son pouce. Régis disait que leur père pouvait crever dans son urine, mais si Maëlys n’y allait pas, Il n’aurait rien à manger à part du pain ou un rogaton de la même merde. Alors, elle sortit dans le dehors sec et clair.

Maëlys croisait les gens à bonne distance avec une bricole en tissu sur le visage, l’attestation à même les tupperwares dans son panier. Yeux, fesses ; barbes ; pénis : de toute façon, elle n’osait déjà plus regarder les hommes depuis les premières consignes du gouvernement. Si on survit au Corona, est-ce qu’on arrive encore à jouir ?

Soudain, une saute de vent arracha le document et l’instant d’après, il était hors de portée. La sœur de Régis jura en prenant sa tête entre ses mains. Le feuillet dansait dans la bourrasque qui l’emportait à méchante allure. Maëlys se mit à courir, bras levés. Son panier à l’épaule lui talait le sein gauche mais elle ne sentait rien. Elle sautait en vain, se cognait dans les badauds qui poussaient des cris d’épouvante à l’idée d’être aussitôt contaminés.

Quand enfin une main anonyme lui mit un coup de taser, tout le monde applaudit. Elle s’écroula au milieu d’un présentoir de saucisses et une femme trapue, encore indignée par son comportement, fit ce commentaire :
— Un boudin au milieu des saucisses… Bravo ! Tu aurais voulu le faire exprès que tu n’y serais pas arrivée.

(Illustration : Campillo — Les Revenants)

Hubert Mingarelli (1956-2020) — Une histoire de tempête

extraits, mes conseils de lecture

Après le cheval, sa vie a continué. Elle était affreusement longue, c’était un océan sans fin. Elle a continué pour lui, mais par pour moi. Je n’écoutais plus du tout. Je pensais à nouveau à mes trois pages, je pensais à elles comme à un enfant laid que l’on finira par aimer quand même. J’essayais de me persuader qu’en les retravaillant elles finiraient par être tout à fait bonnes. Ensuite j’ai pensé à l’histoire elle-même. Il me semblait l’avoir. Je veux dire que je l’aimais. Pour la centième fois, je me la suis racontée. Je voulais y déceler les failles, s’il y en avait . Elle se passait pendant la Première Guerre mondiale. C’était l’histoire d’un homme qui n’avait pas été mobilisé à cause d’une de ses jambes qui ne pliait pas. Il marchait difficilement. Il avait un fils, et le regard que ce dernier portait sur lui le tourmentait. Il en souffrait. Car le garçon avait des amis dont les pères se battaient sur le front. L’homme sentait dans le regard de son fils un reproche, une sorte de honte qu’il ne soit pas comme tous les pères de ses amis, sur le front. En sorte que pour rien au monde il ne lui aurait avoué pourquoi il allait chaque matin à la gare, et en quoi consistait vraiment son travail. Il lui mentait, il prétendait qu’il allait charger des munitions pour le front. Il lui semblait qu’ainsi aux yeux de son fils, il participait au combat, malgré sa jambe malade. Il allait bien chaque matin à la gare, mais ce n’était pas pour charger des munitions dans les wagons. Il y allait pour changer de vêtements. Dans les toilettes, il revêtait un costume noir et un haut-de-forme, et muni d’une liste de noms et d’adresses qu’on lui avait remis la veille, il s’y rendait en claudiquant et remettait à ces gens la lettre du ministère leur annonçant la mort au combat d’un fils, d’un père, d’un mari. Et d’une voix neutre il adressait les condoléances du ministre en personne. Il était la voix du ministre et de la patrie. Il avait l’impression de tuer une seconde fois ceux dont il prononçait le nom. C’était cela, son travail, voilà ce qu’il faisait du matin jusqu’au soir, et vraiment pour rien au monde il n’aurait voulu que son fils l’apprenne.

Mais la guerre dure et le garçon grandit et fait part à son père de son intention de s’engager. Le désarroi du père est immense. La peur ne le quitte plus. Il rêve la nuit qu’il vient frapper à la porte de sa propre maison vêtu de noir pour s’annoncer à lui-même la mort de son fils. »

«Hubert Mingarelli, Une histoire de tempête, éd. du Sonneur (p.22-24)

Un froid sec #26

extraits, Un froid sec

 

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.

      Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés.
      Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes mais assombries de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il la vidait dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part.
      Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser.
    Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir.
    « Okay, on traverse ! » marmonna Virgile.
« Non, t’es con ! Le mec, il va nous voir de près avec ses projos braqués sur nous. On remonte ! »
    Leur hésitation fit que le conducteur dut marquer l’arrêt, le temps qu’ils dégagent le passage. Dans la panique, ils tirèrent le chariot à hue et à dia. La confusion perdura jusqu’à ce que le chauffeur lève son frein à main. « Je vais vous aider, ça ira plus vite ! » Cali arriva à son tour à leur hauteur. Il bafouilla : « poussez-vous, j’ai mon CASES de cariste ! » comme s’il avait oublié sa bouillotte de contrebande ; comme s’il pensait que quelqu’un pouvait espérer compter sur lui.
Même longtemps après, Mattéo n’évoqua jamais avec son ami ce qui suivit. Ni ceci, ni ce dont ils avaient été tantôt les sujets, tantôt les témoins depuis le drame de Sorraya dans l’ancienne filature.
    Depuis tout à l’heure, un vent boulait des plumets de neige ; il les puisait sur les voitures garées, sur les murets, époussetait la neige depuis la moindre aspérité des lignes horizontales, les gouttières ou les corniches. Tout à coup, il prit une vigueur de bourrasque qui saisit tout le monde et les éclairages ne projetèrent plus que des traces de lumière sur des panneaux de flocons tassés et tourbillonnants. Ça faisait comme des murs à quelques centimètres des visages. Tout le monde perdit aussitôt la vue. Alors, Virgile, Mattéo et leur macabre chargement disparurent.

Un froid sec #25

extraits, Un froid sec

Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec Cécile, n’avait jamais vu un rondin de scierie dériver sur le Petit-Canal. Faute de munitions — précisément de rondins fauchés sur un train de bois, il ne pouvait pas construire de radeau et fuir Villebasse comme Huck avait fui Saint-Pétersbourg pour échapper aux poings du vieux Finn. Certes, Aymeric n’était pas un héros de roman picaresque. Mais les coups reçus, il les avait en commun avec le garçon et il aurait pu en parler avec éloquence si la honte ne l’avait pas contraint au silence. Cécile ne tapait pas aussi dur que le vieux Finn, ça, non, mais assez tout de même pour que tout le monde le prenne pour un homme maladroit, à souvent se présenter avec des ecchymoses ou des écorchures.

Soudain, un bruit sortit de sous ses pieds. Impression fausse, il le savait, puisque ça venait de l’eau. Un son clair, faible et plaintif. Il boulait sur les immeubles alentour. Deux ou trois promeneurs se hâtaient, sanglés dans leurs manteaux, la face rouge et les paupières baissées sous les mauvais flocons. Le bruit était la plainte d’un animal. Aymeric hésita ; s’approcha quand même du bord. Une masse dérivait, se débattait, griffait l’eau en brisant les blocs gelés de sa surface, retombait. Le mugissement du vent entonna alors un canon avec les cris de Le Chien. Mais personne ne pouvait comprendre la chanson du vent[…] »