Toni Morrison, Récitatif

     « Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade. Voilà pourquoi on nous a emmenées à St-Bonny. Les gens veulent passer les bras autour de vous quand vous leur dites que vous avez été dans un foyer, mais franchement, celui-ci n’était pas mal. Pas une immense salle en longueur avec cents lits comme à Bellevue. Quatre par chambre, et quand on est arrivées, Roberta et moi, il y avait une pénurie de gosses à prendre en charge, donc on était les seules affectées à la 406 et on pouvait aller d’un lit à l’autre, si on voulait. Et on voulait, en plus. On changeait de lit tous les soirs, et pendant les quatre mois entiers où on a été là-bas, on n’en a jamais choisi un seul pour être notre lit permanent.
   AMERICA0011_COUV_s-1000x1419  Ça n’avait pas débuté comme ça. À la minute où je suis entrée et où Bozo le Clown nous a présentées, j’ai eu la nausée. Être tirée du lit tôt le matin, c’était une chose, mais être coincée dans un lieu inconnu avec une fille d’une race tout à fait différente, c’en était une autre. Et Mary, à savoir ma mère, avait raison. De temps à autre, elle s’arrêtait de danser assez longtemps pour me dire quelque chose d’important, et une des choses qu’elle ‘a dites, c’était qu’ils ne se lavaient jamais les cheveux et qu’ils sentaient bizarre. Roberta, c’est sûr. Qu’elle sentait bizarre, je veux dire. Donc quand Bozo le Clown (que personne n’appelait jamais Mme Itkin, de même que personne ne disait jamais St-Bonaventure) a dit : « Twyla, voici Roberta. Roberta, voici Twyla. Faites-vous bon accueil », j’ai répondu : « Ma mère, ça va pas lui plaire que vous me mettiez ici.
— Bien, a dit Bozo. Alors peut-être quelle va venir te chercher pour te ramener à la maison. »
     C’est pas de la méchanceté, ça ? Si Roberta avait ri, je l’aurais tuée, mais elle n’a pas ri.Elle est juste allée à la fenêtre et s’est arrêtée en nous tournant le dos.

Même les Portoricains de New-York et les Indiens du Nord nous ignoraient.

« Retourne-toi, a dit Bozo. Ne sois pas grossière. Bon, Twyla. Roberta. Quand vous entendrez la sonnerie, c’est le signal du déjeuner. Descendez au rez-de-chaussée. À la première bagarre, pas de film. » Et ensuite, juste pour s’assurer qu’on savait ce qu’on raterait : « Le Magicien d’Oz ».

     Roberta a dû croire que ma mère serait furieuse qu’on me mette dans ce foyer. Pas qu’on me fasse partager sa chambre, parce que dès que Bozo est partie, elle est venue vers moi et elle a dit : « Ta mère aussi, elle est malade ?
     — Non, c’est juste quelle aime danser toute la nuit.
     — Ah. » Elle a hoché la tête, et j’ai bien aimé sa manière de comprendre les choses aussi vite. Donc dans l’immédiat, peu importait qu’on soit là comme sel et poivre, et c’était parfois comme ça que les autres gosses nous appelaient. On avait huit ans et on avait zéro tout le temps. Moi, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de ce que je lisais ou de ce que disait la maîtresse. Et Roberta, parce qu’elle ne savait pas lire du tout et qu’elle n’écoutait même pas la maîtresse. Elle n’était bonne en rien, sauf aux osselets, où c’était une tueuse : lancer, ramasser, lancer, ramasser.
     On ne s’aimait pas tant que ça, au début, mais personne d ‘autre ne voulait jouer avec nous parce qu’on n’était pas de vraies orphelines avec des parents beaux, morts et au ciel. Nous, on avait été abandonnées. Même les Portoricains de New-York et les Indiens du Nord nous ignoraient. Il y avait toutes sortes de gamines, là-dedans : des Noires, des Blanches, et même deux Coréennes. Mais la nourriture était bonne. »
Toni Morrison, « Récitatif », extrait de sa nouvelle inédite parue dans le n°11 de la revue America (p.130-131).

Un froid sec #24

Esteban Garcia — en route

Papa, arrête la voiture tout de suite, j’ai envie de faire pipi. — Quoi ? encore ! Mais tu viens de pisser à la station-service, tu plaisantes, j’espère  ? Non, attends Villebasse, on y est dans une minute. Regarde, on voit son panneau là-bas. La figure de May s’empourpra. Mais non, papa, j’ai pas fait pipi tout à l’heure, je suis tombée sur Le Chien et du coup j’y suis pas allée. Vite, ça presse ! Arrête la voiture, je te dis, je vais me faire dessus !


Tout ce que l’on pouvait frôler ou empoigner était sec et sombre quand la poudreuse s’effondrait.

Esteban bifurqua à la sortie « forêt domaniale » en proférant un juron. Ils avalèrent encore quelques centaines de mètres sur la départementale qui longeait la forêt et sortirent sous les tourbillons lents qui animaient le bois. Le chemin principal de Douceborde sinuait insensiblement entre ses chênes divers. Tout ce que l’on pouvait frôler ou empoigner était sec et sombre quand la poudreuse s’effondrait. La rivière encaissée avait cessé de couler en contrebas. En dormance sous la glace, elle présentait un ruban alternant transparences et glacis poudrés entre ses rives et des rochers recouverts de neige épaisse. May urina à l’orée du bois, scrutant les buissons décharnés tandis que le jet fumant jaunissait une parcelle de neige.

     Enfin soulagée, elle chemina avec son père, quoique loin devant car elle préférait suivre Le Chien qui semblait connaître les lieux. Il furetait la truffe collée au sol, comme à la recherche d’une ancienne piste, d’une vieille histoire qui lui serait personnelle. C’est ce que May pensait de lui, sans savoir comment cette idée lui germait dans la tête.
Ils avançaient dans l’étreinte des arbres et de leurs rejets enchevêtrés. Leurs pas foulaient une neige vierge de menaces quand May vit des traces minuscules et son visage se ferma.

Un froid sec #23

Romain Ludovic — au jardin

CE JOUR, DONC, IL Y EUT UN BRUIT INHABITUEL dehors. Inhabituel dans ce paysage au blanc figé, dont la fonte des neiges et de la petite source au bout du jardin était à la fin de l’hiver la première alarme sonore. Romain Ludovic pensa à Le Chien, l’animal errant qu’il avait nourri à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses garces de chattes lui fassent comprendre que c’était Le Chien ou elles. Il avait arrêté sans culpabilité parce que d’autres personnes le nourrissaient aussi — Le Chien était connu depuis un moment dans les parages. Il sortit en chaussons, tenant croisés les pans de son gilet, le bec encore sucré de la tarte tatin qu’il s’était offert pour son anniversaire. Il jura en manquant se casser la gueule sur la terrasse. Personne devant. Il y avait pourtant quelqu’un qui marchait ou qui avançait tout près. Le Chien ne se serait pas comporté ainsi : il se présentait toujours au portail, face à l’humain qui attirait son attention du moment et dans un ordre aléatoire. Pourquoi pas un renard, mais un renard était plus discret…

la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages.

Alors quoi ? Il pensa prendre son fusil. Oui, mais ça, c’était valable à Denver, ou à Colorado Springs. Ici, si c’était un rôdeur et qu’il lui mettait une prune dans le cul, c’était lui qui irait en prison. Il balaya encore du regard le portail, le grillage, les angles du muret. Rien. Donc, ça venait de l’arrière. Il descendit la contremarche avec succès et s’avança dans l’allée qui traversait le jardinet de l’entrée. Merde ! Il faisait vraiment un froid de Sibérie. Il entendit une voix éraillée crier après quelque chose, ou ce fut l’impression qu’il en eut. Pourquoi n’avait-il pas pris son fusil ? il contourna la véranda et découvrit de quoi il retournait : la factrice était plantée au beau milieu du jardin, débraillée et plus saoule qu’à son habitude. Cette ville abritait tout ce qu’il y avait de plus raté, de plus tordu au monde, de plus fragile et de plus résigné, et si en tant que candidat aux prochaines Municipales, vous promettiez une tireuse à bière géante à ciel ouvert sur la place du Marché, vous auriez toutes les chances d’être élu pour plus d’un mandat.

     Un corbeau traversa le ciel derrière elle, créant un tableau vivant où elle figurait un épouvantail. Romain Ludovic réprima un fou rire.
« Bonjour, Madame Sitruk, tout va bien ? » Elle ne répondit pas, intéressée par un point au-dessus de l’horizon, dans la direction du nord. Romain suivit son regard : la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages. Très pâle, elle se confondait avec l’azur, mais elle était bien là, dans son premier quartier. Madame Sitruck baissa enfin les yeux  quand il avança encore. Elle sortit alors un portable de sa poche avec la gaucherie de son ivresse et le braqua sur son hôte. « Barrez-vous, Ludovic, ou j’appelle les flics ! » Il recula pour la rassurer et parce qu’il n’avait pas de meilleure idée.
« Avez-vous besoin d’aide, Madame Sitruk ? Je peux faire quelque chose ? » La factrice lâcha soudain son téléphone, prit sa tête entre ses mains et se laissa tomber sur les genoux dans la neige durcie, comme si une douleur la traversait de part en part. Avec la lune bleue au-dessus d’elle, la scène était surréaliste. Une femme brune, longuement nattée, au visage carré et marqué, au corps lourd et plutôt grand terminé par des mains et des pieds robustes qui n’avaient pas souvent connu le repos. Des vêtements colorés dont elle ne prenait pas grand soin, sales et froissés, n’arrivaient pas à rehausser son teint olivâtre. Romain Ludovic lui était en tout point dissemblable. Roux comme un Irlandais avec une peau de lait, il atténuait sa flamboyance avec des vêtements sombres et discrets.
(illustration Thomas Hoepker)

Un froid sec #22

  ET DONC, IL FAISAIT CHAUD ET LA TANTE EUT SOIF SUR LE TRAJET. ELLE DIT Tiens le panier, ma caille, passe devant et prends-moi des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. t’auras qu’à manger des crevettes , si par hasard je traîne.

Elle avait filé au bar de Saturne boire « juste une bière ». Elle n’en aurait pas pour longtemps.
     Camille était à l’aise parmi les étalages qui entouraient Saint-Estin. Le square à sa droite, de l’autre côté de la rue, montrait au travers des grilles de son entrée son ruisseau aux canards, le pont de bois suspendu qui traversait la largeur de son allée principale et une partie des arbres centenaires.
     Elle se penchait sur les citrons , les choisissait d’un coup d’œil rapide. Tante Ludivine n’aurait plus le temps de l’emmener à l’aire de jeux puisqu’elle avait sa mise en place à préparer. Il y eut un mouvement de foule dans son dos, de gens qui poussent un peu pour se servir. Camille se dit qu’ils étaient sans gêne, purée ! mais elle resta imperturbable. Quelqu’un pourtant la poussait avec une telle insistance qu’il la collait de tout son torse, comme pour saisir à son tour des fruits au-dessus d’elle. Son panier lui rentrait carrément dans le derrière. Elle remarqua alors les mains d’homme qui prenaient appui à même les fruits, de chaque côté de son petit corps d’enfant. Au même instant, il la força à baisser la tête avec le haut de son buste. Le panier appuya alors contre son postérieur. Elle voulut rester polie, ne pas se faire remarquer : elle tendit ses fesses en arrière pour repousser le panier, mettre un terme à son désagrément. Le « panier » appuya alors plusieurs fois. L’homme empoigna soudain ses cheveux et elle comprit. Elle poussa un cri mêlé de rage et de peur en se dégageant , surprenant l’homme qui s’éloigna aussitôt mais d’un pas mesuré, le sourire aux lèvres. Un vieux type d’une quarantaine d’années, replet et dégarni ; des habits de bonne facture et, elle fût bien au regret d’avoir découvert ce détail intime, une odeur très épicée qu’elle avait maintenant dans ses cheveux. Son souffle rauque, dégueulasse, résonnait encore dans son esprit. Elle abandonna le panier de citrons sous l’étal et courut au square où elle vomit de la bile devant une haie d’arbrisseaux fleuris. Elle n’en dit jamais rien à personne, à commencer par Tante Ludivine, parce qu’on dirait qu’elle était folle et qu’elle voyait le mal partout.
*
      C’était la première fois que Camille revenait dans l’avenue Salengro depuis l’agression. Elle marchait le regard baissé, levait de temps en temps le nez. Elle reconnaissait mal l’endroit. Les maisons mitoyennes et les immeubles compacts n’avaient pas de singularité. La neige répandue sur les toits, le haut des portails et le sommet des haies vives, comme d’un sac de farine éventré, appuyait davantage encore leur ressemblance. Camille s’enhardit alors à relever la tête. Tout était transformé. Même le square semblait différent.
     Elle aperçut Cali Bénac à l’intersection de la rue Lafayette. Agenouillé derrière un gobelet, il était vêtu de sous-vêtements usés et de grosses chaussures dans lesquelles il était pieds nus. Il tremblait et claquait des dents. Sans doute lui avait-on volé ses vêtements à coups de gifles, car son visage était tuméfié. Violence gratuite, il n’était pas plus épais qu’un enfant. Un fil de cuivre serrait la filasse de sa chevelure couverte de crasse. Une troupe de merdailles le filmaient avec leurs portables en espérant que par chance, il tombât raide mort juste là, maintenant. Cali Bénac échouait à imiter une statue, les mains jointes et la tête baissée, comme certains mendiants à la sortie des messes. Il n’arrivait pas à tenir la pose et crachait merde ! merde ! merde, putain ! à chaque fois qu’il basculait d’un côté ou de l’autre. Il y avait quelques centimes et trois mégots dans son gobelet. Ce gars-là mourra bientôt, Camille en mettait sa tête à couper. Comment cet avorton terminé au pipi était-il encore de ce monde, ça restait un mystère. Il avait fréquenté plusieurs écoles au gré des escales de Stéphane Bénac, son père, un pêcheur à pied dingue de coques sauvages. Bénac avait fui le nord du pays après la disparition de sa femme, parce que le bruit avait couru qu’il l’avait sauvagement assassinée, puis avait dissimulé les restes de son cadavre dans un baril de poissons pour en masquer l’odeur, ce genre de détail sordide. Certains osèrent avancer que son cadavre était introuvable parce qu’il l’avait mangé. Or, Séverine Bénac avait seulement coupé les ponts en laissant son fils pour partir à son aise mais Bénac avait une sale gueule et écoutait sa fantaisie sans que le destin ne le punît jamais. Il n’y avait pas de raison pour qu’il s’en sorte à bon compte et la fugue de sa femme n’était pas suffisante pour lui pardonner sa morgue.
     On s’en prit à sa voiture qu’il retrouva dans un fossé au petit matin, à sa grange qui prit feu alors que l’orage craquait trop loin, puis à son chien, tué d’une balle dans la tête. Deux jours après, il traversait le pays au volant de sa camionnette avec son fils et quelques affaires de rechange dans un sac à dos. Villebasse était loin de la mer. Cela lui fut égal. Il avait choisi l’endroit pour ça. Pour que cette ville remplace la mère de Cali. Elles avaient en commun de n’avoir rien de ce qui pouvait rendre heureux Stéphane Bénac. Si Cali grandissait dans un nouveau terreau, peut-être que le cours de son existence irait tout droit, comme un plant de tournesol. Le bien-être et l’amour n’avaient rien à voir là-dedans.

 

Lucia Berlin, Pasadena et les rednecks

Je n’ai pas le temps de faire des comptes-rendus de lecture mais comme ce recueil est formidable et Lucia Berlin une écrivaine immense, je vous préviens que si vous aimez la « littérature de redneck » ; Pasadena et ses métèques ; les instantanés à la Raymond Carver et le grain de Violette Leduc, alors il est fait pour vous.

La nouvelle qui ouvre son recueil :

     UN GRAND ET VIEIL INDIEN EN LEVI’S DÉLAVÉ ET BELLE CEINTURE zuni. Longs cheveux blancs, retenus par un bout de ficelle framboise sur la nuque. Ce qui est étrange, c’est que pendant à peu près une année on se trouvait au lavomatic toujours au même moment. Mais pas aux mêmes moments. Par exemple, j’y allais certaines fois le lundi à sept heures du matin ou le vendredi à six heures et demie du soir et il était déjà là.

Mme Armitage, c’était différent, même si elle était vieille aussi. C’était à New York, au San Juan, dans la 15e Rue. Portoricains. Mousse qui déborde par terre. J’étais alors une jeune mère et je lavais les couches le jeudi matin. Elle habitait au-dessus de chez moi, au 4-C. Un jour à la laverie elle m’avait donné une clé en disant que si je ne la voyais plus le jeudi c’est qu’elle serait morte alors aurais-je l’obligeance de venir découvrir son cadavre ? C’est terrible de demander ça à quelqu’un ; en plus, j’étais obligée de faire ma lessive le jeudi, à l’époque.
Elle est morte un lundi et je ne suis jamais retournée au San Juan. C’est le concierge qui l’a trouvée. J’ignore dans quelles circonstances.
Pendant des mois, au Angel’s, l’Indien et moi, on ne s’est pas parlé mais on se tenait côte à côte sur des chaises jumelées en plastique jaune, comme dans les aéroports. Elles glissaient sur le lino déchiré, on en avait mal aux dents.
En général, il sirotait du Jim Beam tout en regardant mes mains. Pas directement, mais dans le miroir en face, au-dessus des lave-linge Speed Queen. Au début, ça m’était égal. Un vieil Indien qui regarde mes mains dans ce miroir sale, entre un jaunissant REPASSAGE 1,50 DOLLAR LA DOUZAINE et des « prières de la sérénité » orange fluo. MON DIEU DONNEZ-MOI LA SÉRÉNITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUE JE NE PEUX PAS CHANGER. Et puis j’ai commencé à me demander s’il avait un truc spécial avec les mains. C’était énervant, d’être observée en train de fumer ou de se moucher, de feuilleter des magazines vieux de plusieurs années. Lady Bird Johnson descendant les rapides.
Finalement, il m’a surprise à observer mes propres mains. Il en souriait presque de m’avoir pincée. Pour la première fois, nos regards se croisaient dans la glace, sous NE PAS SURCHARGER LES MACHINES.
Il y avait de la panique dans mes yeux. Je les ai sondés avant d’en revenir à mes mains. Affreuses taches de vieillesse, deux cicatrices. Mains pas indiennes, nerveuses, esseulées. J’y voyais des enfants, des hommes et des jardins.
Les siennes, ce jour-là (le jour où j’ai remarqué les miennes), reposaient sur chacune de ses cuisses fermes et bleues. La plupart du temps, elles tremblaient beaucoup et il les laissait tressauter sur ses genoux, mais ce jour-là il se dominait. Ses phalanges couleur brique blanchissaient sous l’effort.
La seule fois où j’avais parlé avec Mme Armitage hors de la laverie, c’était quand ses W.-C. avaient débordé et que ça ruisselait chez moi à travers le lustre. Les ampoules étaient restées allumées et les éclaboussures faisaient des arcs-en-ciel. M’agrippant le bras de sa main glacée de mourante, elle avait dit : « C’est un miracle, n’est-ce pas ? »
Il s’appelait Tony. C’était un Apache Jicarilla venu du nord. Un jour, je ne l’avais pas vu mais j’ai deviné que c’était sa belle main qui était là sur mon épaule. Il m’a donné trois pièces de dix cents. Je n’ai pas compris, j’ai failli dire merci, avant de réaliser qu’il tremblait au point de ne pas pouvoir mettre en route les séchoirs. Sobre, c’est dur. On doit tourner la flèche d’une main, insérer la pièce de l’autre, appuyer sur le bouton-poussoir, puis tourner la flèche dans l’autre sens pour la pièce suivante.
Il est revenu un peu plus tard, ivre, juste au moment où son linge commençait à être flasque et sec. Il n’a pas réussi à ouvrir le hublot, a cuvé sur la chaise jaune. Mes affaires étaient propres, j’étais en train de les plier.
Angel et moi on l’a allongé sur le sol de la salle de repassage. Brûlant. C’est à Angel qu’on doit toutes les prières et devises des Alcooliques Anonymes. NE PENSE PAS ET NE BOIS PAS. Il lui a mis une chaussette mouillée et froide sur le front et s’est agenouillé près de lui.
— Mon frère, crois-moi… Je suis passé par là… Moi aussi, j’ai roulé dans le caniveau comme toi. Je sais ce que tu ressens.
Tony n’a pas ouvert les yeux. Quiconque prétend savoir ce que ressent quelqu’un d’autre est un imbécile.
Le lavomatic Angel’s se trouve à Albuquerque, Nouveau-Mexique. 4e Rue. Boutiques minables et dépotoirs, dépôts-ventes avec lits de camp, caisses de chaussettes orphelines, éditions 1940 de Good Hygiene. Silos à grain et motels pour amants, ivrognes et vieilles femmes teintes au henné qui lavent leur linge ici. Les toutes jeunes mariées chicanas aussi. Serviettes, nuisettes roses, petites culottes qui disent Jeudi. Leurs maris portent des salopettes bleues avec leur nom calligraphié sur les poches. J’aime guetter leur apparition dans le hublot des séchoirs. Tina, Corky, Junior.
Il y a aussi les itinérants. Matelas sales, chaises hautes rouillées, attachées au toit de vieilles Buick cabossées. Carters d’huile qui fuient, vaches à eau qui fuient. Lave-linge qui fuient. Les hommes attendent dans les voitures, torse nu, broyant leurs canettes de bière quand elles sont vides.
Mais ce sont surtout des Indiens qui viennent là. Indiens Pueblo de San Felipe, Laguna et Sandia. Tony est le seul Apache que j’aie jamais rencontré, au lavomatic ou ailleurs. J’aime pour ainsi dire bigler pour voir ces séchoirs pleins de fringues indiennes brouiller cet éclatant tourbillon de bleu, orange, rouge et rose.
Et moi aussi, j’y vais. Je ne sais pas trop pourquoi, pas seulement pour les Indiens. C’est loin de chez moi. Alors qu’à deux pas il y a le Campus – climatisation, soft rock en fond sonore. New Yorker, Ms, Cosmopolitan. Fréquenté par les femmes des professeurs adjoints qui paient des friandises et des Cocas à leurs enfants. Le Campus a cette affiche, comme la plupart des laveries : DÉFENSE DE TEINDRE SON LINGE. J’ai fait toute la ville avec un couvre-lit vert avant d’arriver au Angel’s et son affiche jaune : VOUS POUVEZ MOURIR ICI A TOUT MOMENT.
Bon, j’ai bien vu que ça ne devenait pas violet foncé mais vert kaki, mais j’ai quand même eu envie de revenir. J’aimais bien les Indiens et leur linge. Le distributeur de Coca détraqué et le sol inondé me rappelaient New York. Portoricains épongeant, épongeant. Le téléphone toujours HS, comme au Angel’s. Serais-je allée découvrir le cadavre de Mme Armitage un jeudi ?
— Je suis le chef de ma tribu, m’a dit l’Indien.
Il était assis là, à siroter son vin fortifié, en regardant mes mains.
Il m’a raconté que sa femme faisait des ménages. Ils avaient eu quatre fils. Le plus jeune s’était suicidé, le plus âgé était mort au Vietnam. Les deux autres étaient chauffeurs de bus.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ? me dit-il.
— Non, pourquoi ?
— Parce que t’es une Peau-Rouge.
Il désignait mon visage dans la glace. C’est vrai que j’ai le teint rouge, et non, je n’avais jamais vu d’Indien au teint rouge.
Il aimait bien mon prénom, le prononçait à l’italienne : Lou-tchi-a. Il avait combattu en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Effectivement on voyait une plaque d’identité militaire parmi ses beaux colliers argent et turquoise. Elle était toute déformée. « Une balle ? » Non, il avait l’habitude de la mordiller quand il était effrayé ou émoustillé.
Une fois il a proposé qu’on aille s’allonger dans son camping-car, histoire de se reposer.
— En eskimo, ça se dit « rire ensemble ».
J’ai désigné l’affichette vert fluo : NE PAS LAISSER LES MACHINES SANS SURVEILLANCE. On s’est mis à glousser tous les deux, à rire ensemble sur nos chaises en plastique jumelées. Puis on est restés là, tranquilles. Plus de bruit, sinon les flic-flac de l’eau, rythmés comme les vagues de l’océan. Sa main de bouddha tenait la mienne.
Un train passe. Il me flanque un coup de coude. « Grand cheval d’acier ! » et on se remet à rigoler.
J’ai plein de préjugés sur les gens – genre tous les Noirs apprécient forcément Charlie Parker, les Allemands sont des affreux, tous les Indiens ont un sens de l’humour bizarre comme ma mère – l’une de ses blagues favorites, c’était : Toto achète une paire de lacets. « Et avec ça ?, dit le vendeur. — Avec ça je vais attacher mes chaussures ». À table, sa maman insiste : « Allez, Toto, mange tes haricots, c’est bon pour la peau ! — Mais je ne veux pas avoir la peau verte ! » Tony me débitait les mêmes quand il n’y avait pas affluence à la laverie.
Un jour qu’il était ivre, salement torché, il s’est bagarré avec des immigrants sur le parking. On lui avait piqué sa bouteille de Jim Beam. Angel a dit qu’il lui en paierait une demi-pinte s’il voulait bien l’écouter dans la salle de repassage. J’ai transvasé mon linge du lave-linge au séchoir tandis qu’il lui délivrait le « À Chaque Jour Suffit Sa Peine ».
Lorsque Tony est revenu, il m’a fourré ses pièces dans la main. J’ai mis ses fringues dans un séchoir tandis qu’il s’escrimait sur la capsule de sa bouteille. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir qu’il me braillait :
— Je suis un chef ! Je suis un chef de tribu apache ! Merde !
— Merde toi-même, Chef.
Il était assis là, à écluser, et à regarder mes mains dans la glace.
— Hé, ça va bien, la branlette apache ?
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Quelle horreur. Je croyais peut-être qu’il en rirait. D’ailleurs, il en a ri.
— Et toi, c’est quoi ta tribu, la Peau-Rouge ? a-t-il dit, en observant mes mains qui sortaient une cigarette.
— Tu sais que ma première clope a été allumée par un prince ? Tu me crois ?
— Ben oui, je te crois. Tu veux du feu ?
Il me l’a allumée et on s’est souri. Nous étions très proches et puis il a cuvé et je me suis retrouvée toute seule dans la glace.
Il y avait une jeune fille, pas dans le miroir mais assise près de la vitrine. La vapeur faisait boucler ses cheveux – vaporeux botticellien. J’ai lu toutes les affichettes. DIEU DONNE-MOI LE COURAGE. BERCEAU NEUF JAMAIS UTILISÉ – BÉBÉ MORT.
Elle a mis ses vêtements dans un panier turquoise et elle est partie. J’ai déplacé les miens sur la table, vérifié ceux de Tony, et inséré une autre pièce de monnaie. J’étais seule avec lui. J’ai regardé mes mains et mes yeux dans le miroir. Jolis yeux bleus.
Un jour, j’étais sur un yacht, au large de Vina del Mar. J’ai tapé ma première cigarette et demandé au prince Ali Khan une allumette. Il a dit « Enchanté. » En fait, il n’en avait pas.
J’ai plié mon linge, et quand Angel est revenu je suis retournée chez moi.
Je ne sais plus quand je me suis aperçue que je n’avais plus revu ce vieil Indien. »
(Lavomatic’s Angel, première nouvelle extraite du recueil Manuel à l’usage de femmes de ménage de Lucia Berlin – traduction Valérie Malfoy)

Un froid sec #21

 LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE, ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE comme un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier ; aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages à la pelle, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devinrent les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.

     L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Domicile de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.
     Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que la voltige des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.
     L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appellaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de « mieux l’armer dans sa vie de presque femme ». Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège, ( celui que fréquentait aujourd’hui Camille), Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.

Rose Mirail #1

  UN MALHEUR PEUT-IL ENGENDRER UNE histoire qui entrera progressivement dans la lumière sans que celle-ci en occulte la douleur vivace ? Est-il possible de s’autoriser à retrouver le goût des autres, à rire sans trahir les fantômes à qui l’on rend hommage de moins en moins souvent au fil du temps parce que la vie réclame que le cœur, l’esprit et le geste soient tout entiers à son affaire ici et maintenant ?

     Rose Mirail a tout juste seize ans quand elle entre dans la papeterie de la rue Pasteur pour retrouver au moins une des habitudes qui bornaient son ancienne vie. Elle croit se souvenir que c’était quelques semaines après le décès de ses parents.
Elle s’avance dans la boutique sans faiblir malgré le regard intrigué de Jeanne Bordès, la papetière. Son infortune avait paru dans la presse régionale mais tout ce qui a lieu ici, à Maresbourg, est toujours su avant. Rose flâne entre les rayons en serrant son sac, se promettant de ne rien dépenser dans la boutique. L’argent qu’elle a volé dans les affaires de sa mère après l’enterrement doit durer.
 
     Rose ne s’est pas douchée depuis quatre jours et la seule eau qui a mouillé son linge de corps vient de sa sueur parce que le videur de la piscine avait repéré comment elle sautait depuis le pin parasol de l’autre côté du grillage. Il l’avait raccompagnée avec une clef au bras mais curieusement, il ne lui avait touché ni les seins, ni les fesses. Il s’appelait Kassim. Peut-être que c’était haram de toucher une femme comme Rose, mais elle n’allait pas s’en plaindre.
 
    Rose ne vit pas dans la rue depuis assez longtemps pour que son allure montre ce qu’elle est devenue.
Toutefois, elle dégage une drôle d’odeur, mélange de panique en note de cœur et de fille qui se néglige en note de fond. Mais celle qui domine, la note dans sa tête, c’est le fumet des corps désossés de ses parents. Il colle encore à ses narines, au point d’avoir l’impression que les gens froncent le nez en la croisant, et elle se gratte comme un chien errant à chaque reniflement qu’elle prend pour elle. Le creux de son poignet, la courbe de son ventre et le haut de son épaule en sont couverts de stries parallèles ; comme la portée d’une partition si un jour elle voulait y tatouer des notes de musique.
Si-si-do-ré-ré-do-si-la, sol-sol-la-si-si, la-la
Oui. L’Hymne à la joie. Elle a, au moment où ce trait d’humour lui traverse l’esprit, la même charge subversive qu’un bras d’honneur.
 
     Rose s’arrête devant le rayon des carnets. Qu’est-ce qu’ils sont stylés dans leurs belles couv’ ! Le papier la rend dingue. Les grands formats souples et non lignés des Paperblanks sont les plus sexy.
Bon sang ! Vingt euros pièce. Avec vingt euros, elle tient pour vingt jours de pain baguette. Elle doit donc choisir entre se passer de pain ou se priver de logement. Pas un logement avec un loyer à vingt euros, bien entendu. Non, elle pense acquérir un carnet pour en faire une maison. Une maison pour abriter ses rêves. Quand Rose écrivait, avant, dans celle de ses parents, elle était comme un charpentier. Elle construisait, elle bâtissait, elle isolait, elle délimitait un territoire. Et du territoire, elle n’en a plus. Alors, si Rose se fabrique un petit chez-elle à l’encre et au papier, elle se sentira moins dehors.
Un pied-à-terre qui tiendrait dans son sac à main, ça vaut finalement bien ses vingt balles. Et pour manger, eh bien, elle improvisera.
 
     Il n’y a pas grand-monde dans la boutique. Des habitués en panne de ramette ou de colle en bâton. Un gamin sort des jupes de sa mère pour trottiner en direction de petits articles aux couleurs vives posés sur le bas d’une étagère et trébuche en chemin. Son front heurte le sol, ce qui le fait hurler aussitôt. Le cœur de Rose se serre quand la mère ramasse le gamin pour manger la trace rouge de ses baisers, comme si elle voulait la remplacer par la trace de son rouge à lèvres. Trace contre trace, douleur contre douceur. Le petit en profite pour redoubler ses larmes.
 
    Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la sortie de route de ses parents sur la départementale de Rapelens. On lui avait précisé charitablement qu’un chevreuil était le coupable et que les occupants du véhicule n’avaient pas eu le temps de souffrir. Ses yeux étaient restés secs à l’enterrement. Le mouillé de sa douleur était dans sa poignée de terre et dans sa pivoine sur chaque cercueil.
 
     Rose commence à trembler et pense qu’elle n’aurait pas dû mettre ses pieds dans les traces de son ancienne vie. Elle venait souvent ici en compagnie de sa mère mais elle a sous-estimé l’épreuve de cette visite aujourd’hui mémorielle. Elle claque des dents malgré la chaleur aiguë de juillet et sent qu’elle va faire un malaise. Elle se dirige vers la caisse sous le regard attentif d’un homme brun d’œil et de poil qui lui emboîte le pas en se déplaçant avec difficulté.
Après que Rose a quitté la boutique, il demande à Jeanne Bordès comment va la petite des Mirail.
« Ma foi, je ne l’avais pas revue depuis l’enterrement. J’ai mal pour elle mais elle a l’air de tenir le coup, tu ne trouves pas ? »
L’homme garde pour lui qu’il trouve à Rose une mauvaise mine, pour ne pas dire une sale tête, et sort à son tour. Il a acheté une ramette de papier dont le poids lui est pénible. Il renonce cependant à rentrer directement chez lui en apercevant la silhouette de la jeune fille au bout de l’avenue Foch.

L’incipit, tu l’aimes ou tu le quittes

Je crois que je démarre un nouveau roman jeunesse (alors que j’ai d’autres romans à terminer sur le feu), mais j’ai des phrases qui me viennent sans que j’aie encore le début de la queue d’une idée de mais bon sang ! mais quel sera le sujet de ce texte ? Je dépose celles-là ici pour ne pas les mettre à la corbeille, puis je les exhumerai ultérieurement. Ou pas…

Je crois que je démarre un nouveau roman jeunesse (alors que j’ai d’autres romans à terminer sur le feu), mais j’ai des phrases qui me viennent sans que j’aie encore le début de la queue d’une idée de mais bon sang ! mais quel sera le sujet de ce texte ? Je dépose celles-là ici pour ne pas les mettre à la corbeille, puis je les exhumerai ultérieurement. Ou pas…

« CE MATIN, SOLAL N’EST PAS VENU au collège car il dit que son père a la grippe. La semaine dernière, il avait déjà manqué deux jours au motif qu’il l’avait tué avec un  marteau-piqueur. Or, ça se tient, car quand on est mort, on a les défenses immunitaires qui baissent, donc, on s’enrhume plus facilement. Et comme par-dessus le marché il a un cancer (son père, pas Solal), je crois que c’est pour cela que la mère Lacapelle lui fiche la paix. »

Snowflakes all around my head and in the wind

Journal du temps qu’il fait — dans le domicile nocturne de Saturne #1

JE SUIS SORTIE TÔT, ce matin, après m’être aperçue que le néon dans la salle de bains ne bourdonnait plus. J’ai bien conscience que je passerais pour une idiote si je disais cela à quelqu’un, mais la vérité est que le manque de lumière ne me dérange pas au point de m’envoyer chercher une ampoule neuve. Je me fiche de mon apparence, si bien que même au point du jour, je me contente de froisser mes boucles encore humides du bout des doigts et je tiens avec ce résultat jusqu’à l’heure de me coucher.

En revanche, ce bourdonnement qui s’est tu est une autre histoire. C’est un des bruits familiers qui m’informent que tout fonctionne dans ma maison. Un repère sonore, la borne d’un rite quotidien. C’est pourquoi j’ai pris le silence de cet « acouphène » comme une bonne affaire, puisqu’il m’oblige à poser mon stylo pour quitter la maison. Maison dans laquelle je traîne depuis pas loin d’une semaine si j’excepte mes sorties avec le chien.

Quand je remplis un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien,  je nourris ma bonne conscience et mon cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.
Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis lundi dernier aura été suffisamment recouvert de neige fondue pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.
Correctement chaussée, je traverse à pas pressés une tempête de neige aux flocons si larges et si drus que le mot « snowflakes » me vient aussitôt à l’esprit, parce que dans les structures lexicales de mon imaginaire de locutrice française, il se rapproche du « cornflakes » dont il imite drôlement bien la forme des pétales. Mais il l’imite en silence. Sans reproduire leur craquement sous les dents. Parfois, une chute de neige peut s’apparenter à une scène dans un film du cinéma muet dont le piano, lui aussi, se serait tu. Exactement comme mon néon dont je tiens le frérot sous le bras à présent que je suis sur le trajet du retour.
C’est en me baissant pour ajuster ma botte fourrée au sortir d’un pas profond dans un cumul de neige que je remarque la chatte en bas de la volée de marches, située juste derrière les maisons mal plantées à gauche de la résidence où j’habite. Une croisée Norvégienne puissante à la robe anthracite et fournie. Elle me regarde gravement. Mon coup d’œil, lui, est machinal. Ce quartier est le territoire des chats abandonnés et nous cohabitons plutôt pas mal. Ils se font rarement écraser par l’un des nôtres ; nous nous faisons rarement attaquer par l’un des leurs. La Norvégienne cesse de me fixer et monte ses pattes avant sur les premières marches avec une lenteur étudiée (obéit-elle à une sorte de didascalie ?) puis sort de mon champ de vision et de mes pensées.
J’en saurai davantage à la fin de la journée, quand un enfant du voisinage éclairera ma lanterne. Il sonne à ma porte pour demander mon secours parce que la chatte a mis bas dans un abri de grosses pierres. Il voudrait que je prenne la malheureuse en charge car il fait très froid et que ses parents n’aiment que les chiens.
Bien entendu, elle a déjà disparu quand j’arrive de mauvaise grâce sur les lieux de sa maternité, vraisemblablement récupérée par ses maîtres dont l’enfant n’avait pas connaissance.
Curieusement, je pense au cours de  l’existence : nous assistons en moyenne à trente mille levers de soleil et l’un d’entre eux a ouvert son rideau sur une scène merveilleuse de la vie que j’ai manquée par la faute d’une ampoule claquée. Les rendez-vous du hasard dépendent de la rencontre entre un temps et un lieu, à condition qu’il y ait un témoin, animal ou végétal.
Trente mille levers de soleil, et l’on sait que l’érudit bénéficie de la connaissance de trente mille mots. C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.
Cette chatte n’en vivra pas autant puisqu’un félin vit pendant environ quinze ans. Mais elle m’a regardée ce matin avec une sagesse animale si grande dans ses prunelles qu’elle vaut largement trente mille mots, qu’elle mérite largement trente mille levers de soleil. C’est pourquoi, si mes calculs sont justes, je suis certaine qu’elle a donné la vie à pas moins de six chatons pour les additionner à la sienne et arriver à ce beau compte rond.

Comme le cri d’un faucon #16

LE CRI A DÉCHIRÉ L’AIR ET ILS ONT CESSÉ LEUR JEU.
Le gros Mattéo ramena son pied droit à la verticale, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière et commenta sobrement :
— Ah ! Virgile : ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts.

Ils tendirent tous l’oreille : ça ressemblait au cri d’un faucon en chasse.

Ce cri recommença, plus fort et plus longtemps. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un chiot un peu stupide et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo risqua un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna et dit à ses camarades : « C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! »
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve : « Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. »