L’ombre d’un doute #2

À droite et sur une vingtaine de kilomètres, un patchwork de matières sauvages où le jaune poussait comme du chiendent : colza, tournesols et blé pour le principal. Des bosquets à flanc de coteaux bornaient quelques parcelles en ombres dentelées et sèches.
À gauche, sensiblement la même chose, avec en alternance des fermettes en pierres et en torchis, et puis un coup des vaches, un coup des chevaux et parfois des chèvres ou bien des ânes dont on se demandait ce qu’ils pouvaient bien rapporter en si petit nombre à leurs propriétaires. Et quand vous aperceviez un homme juché sur son tracteur, tirant sa charrue qui ouvrait une terre bétonnée d’une argile qui n’avait pas reçu la pluie depuis la fin de l’hiver, toujours vous le saluiez d’un hochement de tête si vous arriviez à sa hauteur avant qu’il ne sorte de son champ pour occuper toute la largeur de la route avec son engin.
Il fallait voir Alma conduire sa Citroën blanche : avec son manque de reprise, elle était loin de ressembler à un bolide. La petite voiture doublait pourtant les véhicules lents dans la seule double-voie rencontrée sur son trajet ainsi que les automobilistes qui n’étaient pas de la région. Étroite et sinueuse, la R21 effrayait les conducteurs étrangers ou au regard fatigué et Alma les fumait tous comme la dame noire d’un jeu d’échecs : avec mauvais esprit.

La Vocation de Sam Burdel #2

Chapitre 2

L ‘absence de Juliette avait fait le tour du collège. Deux jours après s’être confiée à Sam, elle ne se présenta pas au premier cours de la journée. Sam comprit en arrivant devant les grilles qu’elle ne reviendrait pas. Il y eut comme un trou noir dans sa tête qui aspira tout, qui emporta avec lui sa chère étoile et qui la dévora. Exactement comme il avait aspiré ses parents à l’annonce de leur mort. Sam s’évanouit devant les élèves qui attendaient le dernier moment pour franchir les grilles.
Une semaine après l’incident, en s’attablant à la cantine à proximité de Sam, on pouvait remarquer qu’il ne touchait pas à la nourriture dans son assiette. Ensuite, il ne fallait pas longtemps avant de voir un de ses voisins de table, par exemple une petite dégourdie à frange haute et langue bien pendue, passer doucement son bras devant lui et échanger leurs assiettes. À la fin du service, tout le monde sortait de table le ventre plein et Sam suivait la cohorte, indifférent à son propre estomac.
Ensuite, les jours du mois d’avril tombèrent lentement, et les kilos de Sam aussi. Une tranche d’ananas frais le matin, quelques flocons d’avoine à midi et un peu de vermicelle dans un bouillon de poule le soir, voilà ce qui était devenu son ordinaire. Sam s’étiolait sous les regards désolés d’Oncle Stéphane et de Tante Fabienne. Allongé sur son lit le plus clair de son temps, il s’évadait en rêvassant sous le plafond badigeonné dont la couleur bleu dragée lui rappelait les yeux de Juliette.
Bien sûr, l’oncle et la tante avaient tout tenté pour le sortir de sa tristesse : ils le couvraient de cadeaux, ils l’emmenaient au cinéma, ils l’invitaient au restaurant… Hélas, en vain…
« Je ne sais plus quoi lui offrir », se plaignit Tante Fabienne un dimanche après-midi en cherchant une idée nouvelle sur Internet.
Oncle Stéphane hocha la tête. Il n’avait pas de meilleur constat :
« Il faut bien admettre que son adoption est un échec : nous ne savons pas protéger Sam d’un chagrin d’amour. Un amour sans importance, pourtant ; une amourette de gosse au début de l’adolescence. À son âge, moi, je tombais amoureux tous les quatre matins ! »
Un grincement les fit sursauter. Ils tournèrent la tête vers la porte du salon… rien !
« C’est le chat qui est allé aux croquettes », supposa Tante Fabienne en poussant un soupir. Ils continuèrent leur conversation à mi-voix.
Sam retira ses espadrilles et s’éloigna avec précaution. Dans sa chambre, il sortit un sac à dos du placard et le remplit du strict minimum. Un saut dans la cuisine pour y ajouter une petite bouteille d’ eau et des biscuits ; une caresse au chat planté devant le frigidaire, puis il enfila ses baskets préférées et un blouson coupe-vent sans manches avant de se faufiler sur la terrasse en se tortillant pour ne pas ouvrir trop grand la porte d’entrée. Il se retourna. À travers la fenêtre et ses rideaux en organza, il pouvait voir les silhouettes de son oncle et de sa tante qui regardaient un jeu télévisé. Sam leur adressa un adieu muet. Il hésita devant le portail mais sa main ne trembla pas sur la poignée. Il réajusta le sac à dos d’un mouvement d’épaules, serra les bretelles dans ses poings et contempla les alentours familiers. Puis il s’éloigna en direction des montagnes.

Chapitre 1 (clic)

Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

L’Ombre d’un doute #1

Une rivière marquait la distorsion, que l’on appelait depuis toujours La Serpentine, allusion à ses incurvations et à ses dangers. Elle avait empêché la concentration urbaine en cela que le transport fluvial y était impossible, mais la vérité était que C. était la dernière ville où l’on voudrait vivre, à moins d’avoir quelque chose à se reprocher.
La partie la plus ancienne de la ville de C. était posée sur le flanc de la colline tandis que la plus récente avait grignoté la plaine sous l’impulsion de l’industrialisation galopante. Il en restait peu de traces aujourd’hui, une scierie et une usine textile. Le patron de la première ne trouvait pas de remplaçant avant son départ à la retraite et la deuxième était en liquidation.
La route 21 qui la traversait, quand on l’observait sur une carte, donnait l’impression qu’elle aussi était désaxée ; on aurait dit une artère qui remontait vers le foie de la France à la place de son cœur. Et dans cette artère, si l’on se plaçait à hauteur d’oiseau, on observait les quelques hématies d’un mauvais sang qui circulaient sans volonté apparente, se suivant les unes les autres en adaptant leur allure à la route. À bord d’un de ces véhicules, Alma Rozen montait vers une vérité que sa mémoire avait perdue.

(roman en cours d’écriture)

« Ce genre de petites choses » de Claire Keegan

En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.

Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les sœurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Même s’il n’est pas homme à accorder de l’importance à la rumeur, Furlong se souvient d’une rencontre fortuite lors d’un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d’horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.

Un avis qu’il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu’il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s’active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n’écoute que son cœur.

«En octobre il y eut des arbres jaunes. Puis les pendules reculèrent d’une heure et les vents de novembre arrivèrent et soufflèrent, perpétuels, et dépouillèrent les arbres. Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées, étirées, avant de se dissiper le long des quais, et bientôt la rivière, aussi sombre que de la bière brune, se gonfla de pluie. Les gens, pour la plupart, enduraient les intempéries avec contrariété. Les commerçants et les artisans, les hommes et les femmes au bureau de poste et dans la file d’attente du chômage, sur le marché aux bestiaux, à la cafétéria et au supermarché, dans la salle de bingo, dans les pubs, à la friterie, commentaient tous à leur manière le froid et la quantité de pluie qui était tombée, demandant ce que ça signifiait et s’il pouvait y avoir un présage là-dedans, car qui pouvait croire que c’était, pour la énième fois, une journée glaciale ? Les enfants relevaient leurs capuches avant de partir pour l’école tandis que leurs mères, si habituées maintenant à baisser la tête et à se précipiter vers la corde à linge ou osant à peine étendre la moindre lessive dehors, avaient peu d’espoir de réussir à faire sécher ne serait-ce qu’une chemise avant le soir. Puis la nuit s’installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s’agenouillaient encore pour dire le chapelet.
Bill Furlong, propriétaire du dépôt de bois et de charbon, se frotta les mains, disant que, si les choses continuaient comme cela, ils auraient bientôt besoin d’un nouveau train de pneus pour la camionnette.
« Elle est sur la route la journée entière, dit-il. Nous ne tarderons pas à rouler sur les jantes. »
Et c’était vrai : dès qu’un client sortait du dépôt, un autre entrait immédiatement, ou le téléphone sonnait pour la commande suivante — presque tous disant qu’ils voulaient la livraison sur-le-champ ou sous peu, que la semaine d’après ne conviendrait pas.
Furlong vendait du charbon, de la tourbe, de l’anthracite, du poussier et des bûches. Il fournissait ces combustibles au poids, à raison de cinquante ou de cent kilos, d’une tonne ou d’une pleine camionnette. Il vendait aussi des paquets de briquettes et de petit bois, ainsi que des bouteilles de gaz. Le charbon était le travail le plus salissant et, en hiver, il fallait s’approvisionner tous les mois, sur les quais. Deux journées complètes étaient nécessaires aux hommes pour aller le chercher, le transporter, le trier et le peser, de retour au dépôt. Pendant ce temps, d’insolites bateliers polonais et russes parcouraient la ville dans leurs bonnets de fourrure et leurs longs manteaux boutonnés, sans presque parler un mot d’anglais.
Durant les périodes chargées comme celles-ci, Furlong faisait la majorité des livraisons lui-même et laissait les ouvriers du dépôt ensacher les commandes suivantes, couper et fendre les cargaisons d’arbres tombés que les fermiers apportaient. Tout au long de la matinée, le bruit des scies et des pelles assidues retentissait, mais lorsque l’angélus sonnait, à midi, les hommes déposaient leurs outils, lavaient leurs mains noircies et allaient chez Kehoe, où ils trouvaient des repas chauds avec de la soupe, et du fish and chips le vendredi.
«Un sac vide ne tient pas droit», aimait à dire Mrs Kehoe, debout derrière son présentoir neuf, servant les légumes et la purée à l’aide de ses longues cuillères en métal.
Avec plaisir, les hommes s’asseyaient pour se réchauffer et apaiser leur faim avant de fumer une cigarette et de retourner affronter le froid. »

La vocation de Sam Burdel #1

Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

Chapitre 1

Quand Sam Burdel vivait chez son oncle et sa tante, il connut une période vers l’âge de treize ans qui changea le cours de son avenir.
Un matin d’avril, où comme à son habitude, Sam faisait cuire des pancakes aux œufs et au mascarpone, la porte de la cuisine s’ouvrit au moment où il glissait les petites galettes dans une boîte à tartines pour les emporter. « Euh… et nous, Sam, on est punis ? »
Oncle Stéphane et Tante Fabienne faisaient souvent irruption dans la cuisine quand il préparait son goûter pour le collège. Sam éclata de rire :
« Dites donc, vous deux ! Vous n’avez pas l’impression que c’est aux parents de nourrir leurs enfants, et pas l’inverse ? Non mais, sérieux ! Quand est-ce que vous allez apprendre à faire à manger ? »
L’oncle et la tante baissèrent la tête, faussement contrits dans leurs peignoirs verts à fines rayures.
Sam avait sept ans quand ses parents moururent dans un accident d’avion. Ils étaient chefs cuisiniers et voulaient ouvrir un second restaurant de l’autre côté de l’océan Pacifique, dans un coin perdu de l’Australie.Oncle Stéphane et Tante Fabienne étaient pour leur neveu de bons parents adoptifs malgré leur incapacité à faire cuire ne serait-ce que trois nouilles dans de l’eau salée. Au contraire, Sam avait hérité du talent culinaire de ses parents et l’avait développé très jeune dans leur premier restaurant, quelque part dans le sud-est de la France.
Bon… Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder la suite de cette histoire.
Quand Sam arrivait enfin devant les grilles du collège Ada Lovelace, vers 7 h 45, il avait le sentiment d’entrer d’abord dans le regard de son amie Juliette Izzo. Elle était toujours demi-assise sur le muret qui soutenait le grillage. Un franc sourire envahissait son visage inquiet à chaque fois qu’elle l’apercevait enfin. Sam se sentait alors plus vivant, plus important, parce que les yeux de Juliette lui faisaient l’effet de deux soleils qui se lèvent. Ils étaient clairs et profonds et lui décortiquaient le cœur comme une mandarine un matin de Noël.
« Salut Sam, cool, ton nouveau pantalon. Très stylé ! »
Sam n’osa pas lui répondre franchement. Les seuls collégiens qui osaient afficher leur amour devant tout le monde était un couple de « grands », des Troisième qui se prenaient déjà pour des lycéens. Il lui chuchota tout de même entre ses dents :
« Je t’ai fait des pancakes pour la récré. »
Les yeux de Juliette s’allumèrent à nouveau ; cette fois, on aurait dit des lucioles au fond d’un bois après minuit.
« OK, rendez-vous sous le préau ! »Puis elle s’assombrit et elle ajouta :« Mais j’aurai aussi un truc pas marrant à te dire. »
La sonnerie retentit ; ils se séparèrent pour rejoindre leurs classes respectives. Sam se dirigea vers la sienne avec un mauvais pressentiment. De quoi Juliette voulait-elle lui parler ?
Le cours de Maths passa comme dans un rêve. Sam calculait sans broncher des aires et des volumes mais à la fin de l’heure, il oublia de noter sur son agenda qu’il aurait une évaluation la semaine suivante.
Une pluie épaisse martelait le toit. Les élèves se pressaient sous les préaux et bien sûr les quelques bancs étaient pris d’assaut. Sam extirpa la boîte à tartines de son manteau. Il l’ouvrit devant une Juliette qui se servit en gardant le visage fermé. Les mots banals qu’ils échangèrent d’abord se perdirent dans le brouhaha des élèves et de l’averse. Juliette était distante et mangeait son pancake avec indifférence. Bon sang ! Qu’avait-t-elle de si problématique à lui dire ?
En mastiquant la dernière bouchée elle prit enfin la parole :
« Sam… c’est la cata’… J’arrive même pas à t’en parler tellement c’est énorme. J’ai les boules, tu peux pas savoir ! »
Le Sam en question, qui était déjà très blond avec un visage très pâle, réussit pourtant à devenir encore plus pâle. Il était carrément blanc comme une trace de craie sur un tableau noir. On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain !
« Tu peux tout me dire, Juliette (il voulait dire  » mon cœur » mais c’était « Juliette  » qui était sorti à la place). Quelqu’un t’a embêtée, c’est ça ? »
Juliette esquissa un pauvre sourire malgré sa mine défaite. Elle lui répondit avec une petite voix :
« Non, ce n’est pas ça ; voilà… j’ai un grand frère… »
Sam haussa un sourcil.« Je n’en parle jamais parce que je l’ai peu connu. Nous avons quinze ans d’écart et il a quitté la maison quand il en avait seize, autant te dire que nous n’avons pas grandi ensemble. »
Puis elle regarda au-delà des toits de l’école, et Sam suivit son regard comme si ce qu’elle allait dire ensuite était inscrit dans les nuages. Il choisit de garder le silence pour mieux accueillir ses prochaines paroles.
« Ce grand frère n’est pas quelqu’un de bien, malheureusement. Il avait fait des bêtises plutôt graves il y a quelque temps, et il s’était enfui pour échapper à la Justice. Mais elle l’a retrouvé récemment. Aujourd’hui, il est en prison. Mes parents souhaitent se rapprocher pour lui faire des visites régulières. Nous avons longuement discuté tous les trois et nous souhaitons couper les ponts avec toutes nos connaissances.
« NON, JULIETTE ! PAS NOUS ! »
Sam avait hurlé malgré lui.
« Si. »
Sam ne trouva rien à répondre. Était-ce à cause du front buté de Juliette, ou bien de ses yeux qu’elle détournait à présent pour lui montrer qu’elle mettait un terme à leur histoire d’amour maintenant, cela de manière irrévocable ? Ou bien parce qu’une partie de Sam, dévastée à jamais par la perte de ses parents, se résignait déjà, sachant un éventuel combat perdu d’avance ?
La fin de la récré avait sonné depuis une minute et la foule des élèves refluait vers les portes des entrées à la manière d’une marée qui fiche le camp au galop.
Il se produisit quelque chose d’étrange dans le ventre de Sam ; comme si chacune de ses entrailles était une cellule de prison et que chacune de ces cellules avait une grille qui apparaissait devant elle pour se verrouiller aussitôt. Sam devenait lui aussi un prisonnier.
Le prisonnier d’une prison mentale.


Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

Gisèle Halimi, 27 juillet 1927 — 20 juillet 2020

9 décembre 1976. Édouard ne put finir sa toilette. Il s’affaissa au pied de son lit en appelant : « Fritna, Fritna ! »Fritna : Fortunée, ma mère. Comme tous les jours, elle le surveillait du coin de l’œil pendant qu’il s’affairait dans le coin lavabo, séparé du reste de la chambre par un vieux rideau. Elle se précipita, mais ne put le relever.Ce soir-là, je pris une très vieille photo d’Édouard. Je la retournai et écrivis au dos : « 9 décembre 1976. Édouard, mon père, a commencé sa descente vers la mort. » Je retournai de nouveau la photo et me mis à la contempler avec une minutie professionnelle.Avocate, j’avais coutume de regarder ainsi les albums de reconstitution de certains dossiers criminels. Je me plaçai sous la lumière crue de ma lampe de bureau et fis osciller la photo de manière à atténuer les rayures du vieux papier qui, c’est ainsi, en tombant sous les moustaches d’Édouard Fairbanks Junior, en déviaient le dessin. Le tangage-roulis que j’imposais à la photo me brouillait le cœur, entre mal de mer et difficultés à trouver mon oxygène. Et, comme pour empêcher ces retrouvailles dont l’urgence me prenait à la gorge, l’insolence des vingt-cinq ans de ce personnage, son sourire de conquérant perdaient leur netteté joyeuse. J’essuyai mes lunettes.Le jour où je les avais portées pour la première fois, en jouant les dames des magazines, menton levé, sourire engageant, lèvre en cul de poule, l’air stupide, Édouard avait murmuré :« Meziana, belle, tu es belle toujours, meziana… — Mais je vieillis, papa… les lunettes…— Mais non, toi, jamais, non !… »Je me taisais, je prenais des poses avantageuses devant le miroir. Vieillir, c’était avancer vers l’échéance, vers ce jour où il partirait, où il aurait fait son temps, terminé sa vieillesse puisque j’entamais la mienne. »
Giselle Halimi, Le Lait de l’oranger, éd. Gallimard, 1988

Et Graciano et McCarthy

Quand je supprime les conjonctions de coordination afin de contenir au mieux leur population dans mes textes, il m’arrive de me rappeler cependant que leur taux de natalité n’affecte pas certains romans de Cormac McCarthy et de Marc Graciano.
Ensuite, comme d’habitude, l’objectivité m’oblige à reconnaître qu’ils sont les exceptions qui confirment la règle et je reprends la traque.

« La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. »
Marc Graciano, Liberté dans la montagne, éd. Corti

« Il traversa le champ avec le petit sur les épaules, comptant et s’arrêtant tous les cinquante pas. Arrivé aux pins il s’agenouilla et le déposa dans l’humus piquant et déplia sur lui les couvertures et s’assit sans le quitter des yeux. On eut dit une créature au sortir d’un camp de la mort. Affamé, épuisé, malade de peur. Il se pencha et lui donna un baiser et se leva et alla à la lisière du bois et inspecta les alentours pour s’assurer qu’ils étaient en sécurité. »
Cormac McCarthy, La Route, éd. de l’Olivier, traduit par François Hirsch

crédit photo Sabine Huynh avec son aimable autorisation

Philibert, l’ami invisible ~extrait audio #1

Voici, pour mes jeunes lecteurs, l’enregistrement audio du premier chapitre de Philibert, l’ami invisible. C’est un roman jeunesse encore inédit dans lequel Philibert, une créature imaginaire, est apparu dans la vie de Charline quand elle a exprimé très fort le souhait d’avoir un petit frère.
De multiples aventures les attendent, car Philibert a une mission à accomplir.

Hubert Mingarelli (1956-2020) — Une histoire de tempête

Après le cheval, sa vie a continué. Elle était affreusement longue, c’était un océan sans fin. Elle a continué pour lui, mais par pour moi. Je n’écoutais plus du tout. Je pensais à nouveau à mes trois pages, je pensais à elles comme à un enfant laid que l’on finira par aimer quand même. J’essayais de me persuader qu’en les retravaillant elles finiraient par être tout à fait bonnes. Ensuite j’ai pensé à l’histoire elle-même. Il me semblait l’avoir. Je veux dire que je l’aimais. Pour la centième fois, je me la suis racontée. Je voulais y déceler les failles, s’il y en avait . Elle se passait pendant la Première Guerre mondiale. C’était l’histoire d’un homme qui n’avait pas été mobilisé à cause d’une de ses jambes qui ne pliait pas. Il marchait difficilement. Il avait un fils, et le regard que ce dernier portait sur lui le tourmentait. Il en souffrait. Car le garçon avait des amis dont les pères se battaient sur le front. L’homme sentait dans le regard de son fils un reproche, une sorte de honte qu’il ne soit pas comme tous les pères de ses amis, sur le front. En sorte que pour rien au monde il ne lui aurait avoué pourquoi il allait chaque matin à la gare, et en quoi consistait vraiment son travail. Il lui mentait, il prétendait qu’il allait charger des munitions pour le front. Il lui semblait qu’ainsi aux yeux de son fils, il participait au combat, malgré sa jambe malade. Il allait bien chaque matin à la gare, mais ce n’était pas pour charger des munitions dans les wagons. Il y allait pour changer de vêtements. Dans les toilettes, il revêtait un costume noir et un haut-de-forme, et muni d’une liste de noms et d’adresses qu’on lui avait remis la veille, il s’y rendait en claudiquant et remettait à ces gens la lettre du ministère leur annonçant la mort au combat d’un fils, d’un père, d’un mari. Et d’une voix neutre il adressait les condoléances du ministre en personne. Il était la voix du ministre et de la patrie. Il avait l’impression de tuer une seconde fois ceux dont il prononçait le nom. C’était cela, son travail, voilà ce qu’il faisait du matin jusqu’au soir, et vraiment pour rien au monde il n’aurait voulu que son fils l’apprenne.

Mais la guerre dure et le garçon grandit et fait part à son père de son intention de s’engager. Le désarroi du père est immense. La peur ne le quitte plus. Il rêve la nuit qu’il vient frapper à la porte de sa propre maison vêtu de noir pour s’annoncer à lui-même la mort de son fils. »

«Hubert Mingarelli, Une histoire de tempête, éd. du Sonneur (p.22-24)

Toni Morrison, Récitatif

  Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade. Voilà pourquoi on nous a emmenées à St-Bonny. Les gens veulent passer les bras autour de vous quand vous leur dites que vous avez été dans un foyer, mais franchement, celui-ci n’était pas mal. Pas une immense salle en longueur avec cents lits comme à Bellevue. Quatre par chambre, et quand on est arrivées, Roberta et moi, il y avait une pénurie de gosses à prendre en charge, donc on était les seules affectées à la 406 et on pouvait aller d’un lit à l’autre, si on voulait. Et on voulait, en plus. On changeait de lit tous les soirs, et pendant les quatre mois entiers où on a été là-bas, on n’en a jamais choisi un seul pour être notre lit permanent.

Ça n’avait pas débuté comme ça. À la minute où je suis entrée et où Bozo le Clown nous a présentées, j’ai eu la nausée. Être tirée du lit tôt le matin, c’était une chose, mais être coincée dans un lieu inconnu avec une fille d’une race tout à fait différente, c’en était une autre. Et Mary, à savoir ma mère, avait raison. De temps à autre, elle s’arrêtait de danser assez longtemps pour me dire quelque chose d’important, et une des choses qu’elle ‘a dites, c’était qu’ils ne se lavaient jamais les cheveux et qu’ils sentaient bizarre. Roberta, c’est sûr. Qu’elle sentait bizarre, je veux dire. Donc quand Bozo le Clown (que personne n’appelait jamais Mme Itkin, de même que personne ne disait jamais St-Bonaventure) a dit : « Twyla, voici Roberta. Roberta, voici Twyla. Faites-vous bon accueil », j’ai répondu : « Ma mère, ça va pas lui plaire que vous me mettiez ici.
— Bien, a dit Bozo. Alors peut-être quelle va venir te chercher pour te ramener à la maison. »
     C’est pas de la méchanceté, ça ? Si Roberta avait ri, je l’aurais tuée, mais elle n’a pas ri.Elle est juste allée à la fenêtre et s’est arrêtée en nous tournant le dos.
« Retourne-toi, a dit Bozo. Ne sois pas grossière. Bon, Twyla. Roberta. Quand vous entendrez la sonnerie, c’est le signal du déjeuner. Descendez au rez-de-chaussée. À la première bagarre, pas de film. » Et ensuite, juste pour s’assurer qu’on savait ce qu’on raterait : « Le Magicien d’Oz ».
     Roberta a dû croire que ma mère serait furieuse qu’on me mette dans ce foyer. Pas qu’on me fasse partager sa chambre, parce que dès que Bozo est partie, elle est venue vers moi et elle a dit : « Ta mère aussi, elle est malade ?
     — Non, c’est juste quelle aime danser toute la nuit.
     — Ah. » Elle a hoché la tête, et j’ai bien aimé sa manière de comprendre les choses aussi vite. Donc dans l’immédiat, peu importait qu’on soit là comme sel et poivre, et c’était parfois comme ça que les autres gosses nous appelaient. On avait huit ans et on avait zéro tout le temps. Moi, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de ce que je lisais ou de ce que disait la maîtresse. Et Roberta, parce qu’elle ne savait pas lire du tout et qu’elle n’écoutait même pas la maîtresse. Elle n’était bonne en rien, sauf aux osselets, où c’était une tueuse : lancer, ramasser, lancer, ramasser.
     On ne s’aimait pas tant que ça, au début, mais personne d ‘autre ne voulait jouer avec nous parce qu’on n’était pas de vraies orphelines avec des parents beaux, morts et au ciel. Nous, on avait été abandonnées. Même les Portoricains de New-York et les Indiens du Nord nous ignoraient. Il y avait toutes sortes de gamines, là-dedans : des Noires, des Blanches, et même deux Coréennes. Mais la nourriture était bonne. »
 
Toni Morrison, « Récitatif », extrait de sa nouvelle inédite parue dans le n°11 de la revue America (p.130-131).