Toni Morrison, Récitatif

  Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade. Voilà pourquoi on nous a emmenées à St-Bonny. Les gens veulent passer les bras autour de vous quand vous leur dites que vous avez été dans un foyer, mais franchement, celui-ci n’était pas mal. Pas une immense salle en longueur avec cents lits comme à Bellevue. Quatre par chambre, et quand on est arrivées, Roberta et moi, il y avait une pénurie de gosses à prendre en charge, donc on était les seules affectées à la 406 et on pouvait aller d’un lit à l’autre, si on voulait. Et on voulait, en plus. On changeait de lit tous les soirs, et pendant les quatre mois entiers où on a été là-bas, on n’en a jamais choisi un seul pour être notre lit permanent.

Ça n’avait pas débuté comme ça. À la minute où je suis entrée et où Bozo le Clown nous a présentées, j’ai eu la nausée. Être tirée du lit tôt le matin, c’était une chose, mais être coincée dans un lieu inconnu avec une fille d’une race tout à fait différente, c’en était une autre. Et Mary, à savoir ma mère, avait raison. De temps à autre, elle s’arrêtait de danser assez longtemps pour me dire quelque chose d’important, et une des choses qu’elle ‘a dites, c’était qu’ils ne se lavaient jamais les cheveux et qu’ils sentaient bizarre. Roberta, c’est sûr. Qu’elle sentait bizarre, je veux dire. Donc quand Bozo le Clown (que personne n’appelait jamais Mme Itkin, de même que personne ne disait jamais St-Bonaventure) a dit : « Twyla, voici Roberta. Roberta, voici Twyla. Faites-vous bon accueil », j’ai répondu : « Ma mère, ça va pas lui plaire que vous me mettiez ici.
— Bien, a dit Bozo. Alors peut-être quelle va venir te chercher pour te ramener à la maison. »
     C’est pas de la méchanceté, ça ? Si Roberta avait ri, je l’aurais tuée, mais elle n’a pas ri.Elle est juste allée à la fenêtre et s’est arrêtée en nous tournant le dos.
« Retourne-toi, a dit Bozo. Ne sois pas grossière. Bon, Twyla. Roberta. Quand vous entendrez la sonnerie, c’est le signal du déjeuner. Descendez au rez-de-chaussée. À la première bagarre, pas de film. » Et ensuite, juste pour s’assurer qu’on savait ce qu’on raterait : « Le Magicien d’Oz ».
     Roberta a dû croire que ma mère serait furieuse qu’on me mette dans ce foyer. Pas qu’on me fasse partager sa chambre, parce que dès que Bozo est partie, elle est venue vers moi et elle a dit : « Ta mère aussi, elle est malade ?
     — Non, c’est juste quelle aime danser toute la nuit.
     — Ah. » Elle a hoché la tête, et j’ai bien aimé sa manière de comprendre les choses aussi vite. Donc dans l’immédiat, peu importait qu’on soit là comme sel et poivre, et c’était parfois comme ça que les autres gosses nous appelaient. On avait huit ans et on avait zéro tout le temps. Moi, parce que je n’arrivais pas à me souvenir de ce que je lisais ou de ce que disait la maîtresse. Et Roberta, parce qu’elle ne savait pas lire du tout et qu’elle n’écoutait même pas la maîtresse. Elle n’était bonne en rien, sauf aux osselets, où c’était une tueuse : lancer, ramasser, lancer, ramasser.
     On ne s’aimait pas tant que ça, au début, mais personne d ‘autre ne voulait jouer avec nous parce qu’on n’était pas de vraies orphelines avec des parents beaux, morts et au ciel. Nous, on avait été abandonnées. Même les Portoricains de New-York et les Indiens du Nord nous ignoraient. Il y avait toutes sortes de gamines, là-dedans : des Noires, des Blanches, et même deux Coréennes. Mais la nourriture était bonne. »
 
Toni Morrison, « Récitatif », extrait de sa nouvelle inédite parue dans le n°11 de la revue America (p.130-131).

Un froid sec #24

 Papa, arrête la voiture tout de suite, j’ai envie de faire pipi. — Quoi ? encore ! Mais tu viens de pisser à la station-service, tu plaisantes, j’espère  ? Non, attends Villebasse, on y est dans une minute. Regarde, on voit son panneau là-bas. La figure de May s’empourpra. Mais non, papa, j’ai pas fait pipi tout à l’heure, je suis tombée sur Le Chien et du coup j’y suis pas allée. Vite, ça presse ! Arrête la voiture, je te dis, je vais me faire dessus !

Esteban bifurqua à la sortie « forêt domaniale » en proférant un juron. Ils avalèrent encore quelques centaines de mètres sur la départementale qui longeait la forêt et sortirent sous les tourbillons lents qui animaient le bois. Le chemin principal de Douceborde sinuait insensiblement entre ses chênes divers. Tout ce que l’on pouvait frôler ou empoigner était sec et sombre quand la poudreuse s’effondrait. La rivière encaissée avait cessé de couler en contrebas. En dormance sous la glace, elle présentait un ruban alternant transparences et glacis poudrés entre ses rives et des rochers recouverts de neige épaisse. May urina à l’orée du bois, scrutant les buissons décharnés tandis que le jet fumant jaunissait une parcelle de neige.
     Enfin soulagée, elle chemina avec son père, quoique loin devant car elle préférait suivre Le Chien qui semblait connaître les lieux. Il furetait la truffe collée au sol, comme à la recherche d’une ancienne piste, d’une vieille histoire qui lui serait personnelle. C’est ce que May pensait de lui, sans savoir comment cette idée lui germait dans la tête.
Ils avançaient dans l’étreinte des arbres et de leurs rejets enchevêtrés. Leurs pas foulaient une neige vierge de menaces quand May vit des traces minuscules et son visage se ferma.

Un froid sec #23

CE JOUR, DONC, IL Y EUT UN BRUIT INHABITUEL dehors. Inhabituel dans ce paysage au blanc figé, dont la fonte des neiges et de la petite source au bout du jardin était à la fin de l’hiver la première alarme sonore. Romain Ludovic pensa à Le Chien, l’animal errant qu’il avait nourri à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses garces de chattes lui fassent comprendre que c’était Le Chien ou elles. Il avait arrêté sans culpabilité parce que d’autres personnes le nourrissaient aussi — Le Chien était connu depuis un moment dans les parages. Il sortit en chaussons, tenant croisés les pans de son gilet, le bec encore sucré de la tarte tatin qu’il s’était offert pour son anniversaire. Il jura en manquant se casser la gueule sur la terrasse. Personne devant. Il y avait pourtant quelqu’un qui marchait ou qui avançait tout près. Le Chien ne se serait pas comporté ainsi : il se présentait toujours au portail, face à l’humain qui attirait son attention du moment et dans un ordre aléatoire. Pourquoi pas un renard, mais un renard était plus discret…

la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages.

Alors quoi ? Il pensa prendre son fusil. Oui, mais ça, c’était valable à Denver, ou à Colorado Springs. Ici, si c’était un rôdeur et qu’il lui mettait une prune dans le cul, c’était lui qui irait en prison. Il balaya encore du regard le portail, le grillage, les angles du muret. Rien. Donc, ça venait de l’arrière. Il descendit la contremarche avec succès et s’avança dans l’allée qui traversait le jardinet de l’entrée. Merde ! Il faisait vraiment un froid de Sibérie. Il entendit une voix éraillée crier après quelque chose, ou ce fut l’impression qu’il en eut. Pourquoi n’avait-il pas pris son fusil ? il contourna la véranda et découvrit de quoi il retournait : la factrice était plantée au beau milieu du jardin, débraillée et plus saoule qu’à son habitude. Cette ville abritait tout ce qu’il y avait de plus raté, de plus tordu au monde, de plus fragile et de plus résigné, et si en tant que candidat aux prochaines Municipales, vous promettiez une tireuse à bière géante à ciel ouvert sur la place du Marché, vous auriez toutes les chances d’être élu pour plus d’un mandat.

     Un corbeau traversa le ciel derrière elle, créant un tableau vivant où elle figurait un épouvantail. Romain Ludovic réprima un fou rire.
« Bonjour, Madame Sitruk, tout va bien ? » Elle ne répondit pas, intéressée par un point au-dessus de l’horizon, dans la direction du nord. Romain suivit son regard : la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages. Très pâle, elle se confondait avec l’azur, mais elle était bien là, dans son premier quartier. Madame Sitruck baissa enfin les yeux  quand il avança encore. Elle sortit alors un portable de sa poche avec la gaucherie de son ivresse et le braqua sur son hôte. « Barrez-vous, Ludovic, ou j’appelle les flics ! » Il recula pour la rassurer et parce qu’il n’avait pas de meilleure idée.
« Avez-vous besoin d’aide, Madame Sitruk ? Je peux faire quelque chose ? » La factrice lâcha soudain son téléphone, prit sa tête entre ses mains et se laissa tomber sur les genoux dans la neige durcie, comme si une douleur la traversait de part en part. Avec la lune bleue au-dessus d’elle, la scène était surréaliste. Une femme brune, longuement nattée, au visage carré et marqué, au corps lourd et plutôt grand terminé par des mains et des pieds robustes qui n’avaient pas souvent connu le repos. Des vêtements colorés dont elle ne prenait pas grand soin, sales et froissés, n’arrivaient pas à rehausser son teint olivâtre. Romain Ludovic lui était en tout point dissemblable. Roux comme un Irlandais avec une peau de lait, il atténuait sa flamboyance avec des vêtements sombres et discrets.
(illustration Thomas Hoepker)

Un froid sec #19

LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE COMME un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier. Aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devenaient les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Bar de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que le tourbillon des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appelaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de mieux l’armer dans sa vie de presque femme. Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège — celui que fréquentait aujourd’hui Camille — Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.Et donc, il faisait chaud et la tante eut soif sur le trajet. Elle dit Tiens le panier, ma caille, file devant et prends des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. Mange des crevettes en m’attendant, si par hasard je traîne. Elle avait filé boire « juste une bière » chez Thierry. Elle n’en aurait pas pour longtemps.

Lucia Berlin, Pasadena et les rednecks

Je n’ai pas le temps de faire des comptes-rendus de lecture mais comme ce recueil est formidable et Lucia Berlin une écrivaine immense, je vous préviens que si vous aimez la « littérature de redneck » ; Pasadena et ses métèques ; les instantanés à la Raymond Carver et le grain de Violette Leduc, alors il est fait pour vous.

La nouvelle qui ouvre son recueil :

    Manuel-a-l-usage-des-femmes-de-menage UN GRAND ET VIEIL INDIEN EN LEVI’S DÉLAVÉ ET BELLE CEINTURE zuni. Longs cheveux blancs, retenus par un bout de ficelle framboise sur la nuque. Ce qui est étrange, c’est que pendant à peu près une année on se trouvait au lavomatic toujours au même moment. Mais pas aux mêmes moments. Par exemple, j’y allais certaines fois le lundi à sept heures du matin ou le vendredi à six heures et demie du soir et il était déjà là.

Mme Armitage, c’était différent, même si elle était vieille aussi. C’était à New York, au San Juan, dans la 15e Rue. Portoricains. Mousse qui déborde par terre. J’étais alors une jeune mère et je lavais les couches le jeudi matin. Elle habitait au-dessus de chez moi, au 4-C. Un jour à la laverie elle m’avait donné une clé en disant que si je ne la voyais plus le jeudi c’est qu’elle serait morte alors aurais-je l’obligeance de venir découvrir son cadavre ? C’est terrible de demander ça à quelqu’un ; en plus, j’étais obligée de faire ma lessive le jeudi, à l’époque.
Elle est morte un lundi et je ne suis jamais retournée au San Juan. C’est le concierge qui l’a trouvée. J’ignore dans quelles circonstances.
Pendant des mois, au Angel’s, l’Indien et moi, on ne s’est pas parlé mais on se tenait côte à côte sur des chaises jumelées en plastique jaune, comme dans les aéroports. Elles glissaient sur le lino déchiré, on en avait mal aux dents.
En général, il sirotait du Jim Beam tout en regardant mes mains. Pas directement, mais dans le miroir en face, au-dessus des lave-linge Speed Queen. Au début, ça m’était égal. Un vieil Indien qui regarde mes mains dans ce miroir sale, entre un jaunissant REPASSAGE 1,50 DOLLAR LA DOUZAINE et des « prières de la sérénité » orange fluo. MON DIEU DONNEZ-MOI LA SÉRÉNITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUE JE NE PEUX PAS CHANGER. Et puis j’ai commencé à me demander s’il avait un truc spécial avec les mains. C’était énervant, d’être observée en train de fumer ou de se moucher, de feuilleter des magazines vieux de plusieurs années. Lady Bird Johnson descendant les rapides.
Finalement, il m’a surprise à observer mes propres mains. Il en souriait presque de m’avoir pincée. Pour la première fois, nos regards se croisaient dans la glace, sous NE PAS SURCHARGER LES MACHINES.
Il y avait de la panique dans mes yeux. Je les ai sondés avant d’en revenir à mes mains. Affreuses taches de vieillesse, deux cicatrices. Mains pas indiennes, nerveuses, esseulées. J’y voyais des enfants, des hommes et des jardins.
Les siennes, ce jour-là (le jour où j’ai remarqué les miennes), reposaient sur chacune de ses cuisses fermes et bleues. La plupart du temps, elles tremblaient beaucoup et il les laissait tressauter sur ses genoux, mais ce jour-là il se dominait. Ses phalanges couleur brique blanchissaient sous l’effort.
La seule fois où j’avais parlé avec Mme Armitage hors de la laverie, c’était quand ses W.-C. avaient débordé et que ça ruisselait chez moi à travers le lustre. Les ampoules étaient restées allumées et les éclaboussures faisaient des arcs-en-ciel. M’agrippant le bras de sa main glacée de mourante, elle avait dit : « C’est un miracle, n’est-ce pas ? »
Il s’appelait Tony. C’était un Apache Jicarilla venu du nord. Un jour, je ne l’avais pas vu mais j’ai deviné que c’était sa belle main qui était là sur mon épaule. Il m’a donné trois pièces de dix cents. Je n’ai pas compris, j’ai failli dire merci, avant de réaliser qu’il tremblait au point de ne pas pouvoir mettre en route les séchoirs. Sobre, c’est dur. On doit tourner la flèche d’une main, insérer la pièce de l’autre, appuyer sur le bouton-poussoir, puis tourner la flèche dans l’autre sens pour la pièce suivante.
Il est revenu un peu plus tard, ivre, juste au moment où son linge commençait à être flasque et sec. Il n’a pas réussi à ouvrir le hublot, a cuvé sur la chaise jaune. Mes affaires étaient propres, j’étais en train de les plier.
Angel et moi on l’a allongé sur le sol de la salle de repassage. Brûlant. C’est à Angel qu’on doit toutes les prières et devises des Alcooliques Anonymes. NE PENSE PAS ET NE BOIS PAS. Il lui a mis une chaussette mouillée et froide sur le front et s’est agenouillé près de lui.
— Mon frère, crois-moi… Je suis passé par là… Moi aussi, j’ai roulé dans le caniveau comme toi. Je sais ce que tu ressens.
Tony n’a pas ouvert les yeux. Quiconque prétend savoir ce que ressent quelqu’un d’autre est un imbécile.
Le lavomatic Angel’s se trouve à Albuquerque, Nouveau-Mexique. 4e Rue. Boutiques minables et dépotoirs, dépôts-ventes avec lits de camp, caisses de chaussettes orphelines, éditions 1940 de Good Hygiene. Silos à grain et motels pour amants, ivrognes et vieilles femmes teintes au henné qui lavent leur linge ici. Les toutes jeunes mariées chicanas aussi. Serviettes, nuisettes roses, petites culottes qui disent Jeudi. Leurs maris portent des salopettes bleues avec leur nom calligraphié sur les poches. J’aime guetter leur apparition dans le hublot des séchoirs. Tina, Corky, Junior.
Il y a aussi les itinérants. Matelas sales, chaises hautes rouillées, attachées au toit de vieilles Buick cabossées. Carters d’huile qui fuient, vaches à eau qui fuient. Lave-linge qui fuient. Les hommes attendent dans les voitures, torse nu, broyant leurs canettes de bière quand elles sont vides.
Mais ce sont surtout des Indiens qui viennent là. Indiens Pueblo de San Felipe, Laguna et Sandia. Tony est le seul Apache que j’aie jamais rencontré, au lavomatic ou ailleurs. J’aime pour ainsi dire bigler pour voir ces séchoirs pleins de fringues indiennes brouiller cet éclatant tourbillon de bleu, orange, rouge et rose.
Et moi aussi, j’y vais. Je ne sais pas trop pourquoi, pas seulement pour les Indiens. C’est loin de chez moi. Alors qu’à deux pas il y a le Campus – climatisation, soft rock en fond sonore. New Yorker, Ms, Cosmopolitan. Fréquenté par les femmes des professeurs adjoints qui paient des friandises et des Cocas à leurs enfants. Le Campus a cette affiche, comme la plupart des laveries : DÉFENSE DE TEINDRE SON LINGE. J’ai fait toute la ville avec un couvre-lit vert avant d’arriver au Angel’s et son affiche jaune : VOUS POUVEZ MOURIR ICI A TOUT MOMENT.
Bon, j’ai bien vu que ça ne devenait pas violet foncé mais vert kaki, mais j’ai quand même eu envie de revenir. J’aimais bien les Indiens et leur linge. Le distributeur de Coca détraqué et le sol inondé me rappelaient New York. Portoricains épongeant, épongeant. Le téléphone toujours HS, comme au Angel’s. Serais-je allée découvrir le cadavre de Mme Armitage un jeudi ?
— Je suis le chef de ma tribu, m’a dit l’Indien.
Il était assis là, à siroter son vin fortifié, en regardant mes mains.
Il m’a raconté que sa femme faisait des ménages. Ils avaient eu quatre fils. Le plus jeune s’était suicidé, le plus âgé était mort au Vietnam. Les deux autres étaient chauffeurs de bus.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ? me dit-il.
— Non, pourquoi ?
— Parce que t’es une Peau-Rouge.
Il désignait mon visage dans la glace. C’est vrai que j’ai le teint rouge, et non, je n’avais jamais vu d’Indien au teint rouge.
Il aimait bien mon prénom, le prononçait à l’italienne : Lou-tchi-a. Il avait combattu en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Effectivement on voyait une plaque d’identité militaire parmi ses beaux colliers argent et turquoise. Elle était toute déformée. « Une balle ? » Non, il avait l’habitude de la mordiller quand il était effrayé ou émoustillé.
Une fois il a proposé qu’on aille s’allonger dans son camping-car, histoire de se reposer.
— En eskimo, ça se dit « rire ensemble ».
J’ai désigné l’affichette vert fluo : NE PAS LAISSER LES MACHINES SANS SURVEILLANCE. On s’est mis à glousser tous les deux, à rire ensemble sur nos chaises en plastique jumelées. Puis on est restés là, tranquilles. Plus de bruit, sinon les flic-flac de l’eau, rythmés comme les vagues de l’océan. Sa main de bouddha tenait la mienne.
Un train passe. Il me flanque un coup de coude. « Grand cheval d’acier ! » et on se remet à rigoler.
J’ai plein de préjugés sur les gens – genre tous les Noirs apprécient forcément Charlie Parker, les Allemands sont des affreux, tous les Indiens ont un sens de l’humour bizarre comme ma mère – l’une de ses blagues favorites, c’était : Toto achète une paire de lacets. « Et avec ça ?, dit le vendeur. — Avec ça je vais attacher mes chaussures ». À table, sa maman insiste : « Allez, Toto, mange tes haricots, c’est bon pour la peau ! — Mais je ne veux pas avoir la peau verte ! » Tony me débitait les mêmes quand il n’y avait pas affluence à la laverie.
Un jour qu’il était ivre, salement torché, il s’est bagarré avec des immigrants sur le parking. On lui avait piqué sa bouteille de Jim Beam. Angel a dit qu’il lui en paierait une demi-pinte s’il voulait bien l’écouter dans la salle de repassage. J’ai transvasé mon linge du lave-linge au séchoir tandis qu’il lui délivrait le « À Chaque Jour Suffit Sa Peine ».
Lorsque Tony est revenu, il m’a fourré ses pièces dans la main. J’ai mis ses fringues dans un séchoir tandis qu’il s’escrimait sur la capsule de sa bouteille. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir qu’il me braillait :
— Je suis un chef ! Je suis un chef de tribu apache ! Merde !
— Merde toi-même, Chef.
Il était assis là, à écluser, et à regarder mes mains dans la glace.
— Hé, ça va bien, la branlette apache ?
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Quelle horreur. Je croyais peut-être qu’il en rirait. D’ailleurs, il en a ri.
— Et toi, c’est quoi ta tribu, la Peau-Rouge ? a-t-il dit, en observant mes mains qui sortaient une cigarette.
— Tu sais que ma première clope a été allumée par un prince ? Tu me crois ?
— Ben oui, je te crois. Tu veux du feu ?
Il me l’a allumée et on s’est souri. Nous étions très proches et puis il a cuvé et je me suis retrouvée toute seule dans la glace.
Il y avait une jeune fille, pas dans le miroir mais assise près de la vitrine. La vapeur faisait boucler ses cheveux – vaporeux botticellien. J’ai lu toutes les affichettes. DIEU DONNE-MOI LE COURAGE. BERCEAU NEUF JAMAIS UTILISÉ – BÉBÉ MORT.
Elle a mis ses vêtements dans un panier turquoise et elle est partie. J’ai déplacé les miens sur la table, vérifié ceux de Tony, et inséré une autre pièce de monnaie. J’étais seule avec lui. J’ai regardé mes mains et mes yeux dans le miroir. Jolis yeux bleus.
Un jour, j’étais sur un yacht, au large de Vina del Mar. J’ai tapé ma première cigarette et demandé au prince Ali Khan une allumette. Il a dit « Enchanté. » En fait, il n’en avait pas.
J’ai plié mon linge, et quand Angel est revenu je suis retournée chez moi.
Je ne sais plus quand je me suis aperçue que je n’avais plus revu ce vieil Indien. »
(Lavomatic’s Angel, première nouvelle extraite du recueil Manuel à l’usage de femmes de ménage de Lucia Berlin – traduction Valérie Malfoy)
Manuel-a-l-usage-des-femmes-de-menage

Un froid sec #18

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en descendant le décolleté d’un col en v sur ses pectoraux ou en tournant une jupe un peu flottante à sa taille. Les chaussures de sa mère étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Damien chaussait deux pointures au-dessus mais ne souhaitait pas les donner à quiconque.Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et sa respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une cigarette opportune. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne l’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de son corps qui alourdissait l’odeur de son parfum. Damien enchaînait les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Il n’attendait rien de son reflet qui renvoyait son image affublée de ses fringues. Juste son sourire dont il ne savait plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux croyait-il quand le lit se trouvait dans son champ de vision. il avait baisé sur sa couette en satin avec une voisine qui n’en demandait pas tant après l’avoir aidé à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Il n’avait pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour se tordre et hurler son plaisir dans les draps inchangés depuis qu’on avait enlevé le corps.Sa mère était morte la semaine dernière, mais Damien avait l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de sa maison, loin de Villebasse où il avait enchaîné les jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.Le bleu du téléphone attira son regard. Quand il l’avait décroché pour appeler le SAMU, l’âme de sa mère avait déjà fugué tandis que son corps puait la barbaque. Il ne l’avait jamais touché avant ce jour. Elle était la seule à s’en servir, rarement. En entrant dans sa chambre, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat dont elle se serait sinon contentée. Damien la croisait quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Elle se vêtait rarement pour sortir. Damien était son meilleur domestique et il expédiait ses affaires courantes sans jamais faillir : il avait trop peur qu’un manquement ne la tue.Les cloches de Saint-Estin sonnèrent l’heure. Damien adressa un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui le montraient dans le manteau-redingote favori de sa mère, d’un agréable vert bouteille. Il huma un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur le pull et il sortit de son sac à main un échantillon de patchouli qu’il ouvrit et répandit sur la couette. Ça chassait les sorcières à tous coups et Damien ne souhaitait pas que sa mère lui jouât un nouveau tour, même à présent qu’il l’avait vaincue.