Comme le cri d’un faucon #16

LE CRI A DÉCHIRÉ L’AIR ET ILS ONT CESSÉ LEUR JEU.
Le gros Mattéo ramena son pied droit à la verticale, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière et commenta sobrement :
— Ah ! Virgile : ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts.

Ils tendirent tous l’oreille : ça ressemblait au cri d’un faucon en chasse.

Ce cri recommença, plus fort et plus longtemps. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un chiot un peu stupide et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo risqua un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna et dit à ses camarades : « C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! »
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve : « Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. »

Un froid sec #2

UNE LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE QUELQUES ANNÉES auparavant au-dessus de Villebasse, à côté de la première lune, et les gens s’en étaient arrangés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard. Et puis, depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait avoir quelque chose à foutre d’un nouvel élément astronomique dans le ciel ? Le pays était en crise suite à de violents tours de passe-passe, et contrairement à ce qu’avait pu dire Trismégiste en son temps, ce qui était en bas était pire que ce qui était en haut. 
Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des escapades, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre ceux qui traînaient là on aurait bien pu l’associer. Sa bonne gueule l’absolvait avant la moindre suspicion et son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage qu’il ait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois. Son arrivée coïncidait avec l’apparition de la lune bleue mais ce constat n’était pas garanti sur facture.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient le pays. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, déjà, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains firent un rapprochement avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres dans les propos de certains, les engueulades fusaient et ça tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas le pays mais l’alvéole.
Un matin de janvier, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Dehors, Les Setters de son voisin Cédric Fontan formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes, comme placé au centre d’un convoi de cowboys, et des indiens tournaient de plus en plus vite autour de lui et de ce convoi en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition avec le soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.
David avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Un froid sec #3

C’ÉTAIT UNE NASSE DE BOIS ET DE PIERRES SUR UNE TERRE FERME AU fond d’une vallée fertile qui avait grandi machinalement grâce à un faisceau de voies romaines, de forêts et de cours d’eau. Son pouvoir de sédentarisation avait opéré dès la période du néolithique, et nul besoin d’étudier ses artéfacts archéologiques pour valider cette hypothèse. Elle semblait avoir été construite pour fixer les instables. Depuis toujours, elle attirait des gens à la vie nomade qui ne voulaient ou ne pouvaient plus la quitter une fois qu’ils y avaient passé au moins une nuit.
Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux. Les livres d’Histoire n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle parvint jusqu’ici sans dot ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers ne s’installent ailleurs ou rarement, parvinrent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.
On voyait là des enfants bruns s’agiter sur des toits comme des montgolfières sans trajectoire, des sacs poubelle en haut des arbres et parfois même des feux de joie à l’intersection de quelque ruelle. Dans les maisons du quartier nord, il y avait des salons sans goûters, des armoires silencieuses, de la vaisselle en papier et de belles robes de chambre. Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.
Des vieux peignaient des jardins sur les murs de leurs chambres pour jouer à rentrer dehors puis jouer à sortir dedans.
Quand la neige recouvrait Villebasse, bâchant la terre et poudrant les toits comme un glacis, alors ses habitants estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est-à-dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de Villebasse préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de Villebasse qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.

Un froid sec #1

  DEPUIS QUE LE CHIEN ÉTAIT ENTRÉ DANS VILLEBASSE, AUX PREMIERS jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment incongru que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Bar de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes ; Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme se casse une branche.
     Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, ce n’est plus la peine de chercher une preuve.