Un froid sec #24

 Papa, arrête la voiture tout de suite, j’ai envie de faire pipi. — Quoi ? encore ! Mais tu viens de pisser à la station-service, tu plaisantes, j’espère  ? Non, attends Villebasse, on y est dans une minute. Regarde, on voit son panneau là-bas. La figure de May s’empourpra. Mais non, papa, j’ai pas fait pipi tout à l’heure, je suis tombée sur Le Chien et du coup j’y suis pas allée. Vite, ça presse ! Arrête la voiture, je te dis, je vais me faire dessus !

Esteban bifurqua à la sortie « forêt domaniale » en proférant un juron. Ils avalèrent encore quelques centaines de mètres sur la départementale qui longeait la forêt et sortirent sous les tourbillons lents qui animaient le bois. Le chemin principal de Douceborde sinuait insensiblement entre ses chênes divers. Tout ce que l’on pouvait frôler ou empoigner était sec et sombre quand la poudreuse s’effondrait. La rivière encaissée avait cessé de couler en contrebas. En dormance sous la glace, elle présentait un ruban alternant transparences et glacis poudrés entre ses rives et des rochers recouverts de neige épaisse. May urina à l’orée du bois, scrutant les buissons décharnés tandis que le jet fumant jaunissait une parcelle de neige.
     Enfin soulagée, elle chemina avec son père, quoique loin devant car elle préférait suivre Le Chien qui semblait connaître les lieux. Il furetait la truffe collée au sol, comme à la recherche d’une ancienne piste, d’une vieille histoire qui lui serait personnelle. C’est ce que May pensait de lui, sans savoir comment cette idée lui germait dans la tête.
Ils avançaient dans l’étreinte des arbres et de leurs rejets enchevêtrés. Leurs pas foulaient une neige vierge de menaces quand May vit des traces minuscules et son visage se ferma.

Un froid sec #23

CE JOUR, DONC, IL Y EUT UN BRUIT INHABITUEL dehors. Inhabituel dans ce paysage au blanc figé, dont la fonte des neiges et de la petite source au bout du jardin était à la fin de l’hiver la première alarme sonore. Romain Ludovic pensa à Le Chien, l’animal errant qu’il avait nourri à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses garces de chattes lui fassent comprendre que c’était Le Chien ou elles. Il avait arrêté sans culpabilité parce que d’autres personnes le nourrissaient aussi — Le Chien était connu depuis un moment dans les parages. Il sortit en chaussons, tenant croisés les pans de son gilet, le bec encore sucré de la tarte tatin qu’il s’était offert pour son anniversaire. Il jura en manquant se casser la gueule sur la terrasse. Personne devant. Il y avait pourtant quelqu’un qui marchait ou qui avançait tout près. Le Chien ne se serait pas comporté ainsi : il se présentait toujours au portail, face à l’humain qui attirait son attention du moment et dans un ordre aléatoire. Pourquoi pas un renard, mais un renard était plus discret…

la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages.

Alors quoi ? Il pensa prendre son fusil. Oui, mais ça, c’était valable à Denver, ou à Colorado Springs. Ici, si c’était un rôdeur et qu’il lui mettait une prune dans le cul, c’était lui qui irait en prison. Il balaya encore du regard le portail, le grillage, les angles du muret. Rien. Donc, ça venait de l’arrière. Il descendit la contremarche avec succès et s’avança dans l’allée qui traversait le jardinet de l’entrée. Merde ! Il faisait vraiment un froid de Sibérie. Il entendit une voix éraillée crier après quelque chose, ou ce fut l’impression qu’il en eut. Pourquoi n’avait-il pas pris son fusil ? il contourna la véranda et découvrit de quoi il retournait : la factrice était plantée au beau milieu du jardin, débraillée et plus saoule qu’à son habitude. Cette ville abritait tout ce qu’il y avait de plus raté, de plus tordu au monde, de plus fragile et de plus résigné, et si en tant que candidat aux prochaines Municipales, vous promettiez une tireuse à bière géante à ciel ouvert sur la place du Marché, vous auriez toutes les chances d’être élu pour plus d’un mandat.

     Un corbeau traversa le ciel derrière elle, créant un tableau vivant où elle figurait un épouvantail. Romain Ludovic réprima un fou rire.
« Bonjour, Madame Sitruk, tout va bien ? » Elle ne répondit pas, intéressée par un point au-dessus de l’horizon, dans la direction du nord. Romain suivit son regard : la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages. Très pâle, elle se confondait avec l’azur, mais elle était bien là, dans son premier quartier. Madame Sitruck baissa enfin les yeux  quand il avança encore. Elle sortit alors un portable de sa poche avec la gaucherie de son ivresse et le braqua sur son hôte. « Barrez-vous, Ludovic, ou j’appelle les flics ! » Il recula pour la rassurer et parce qu’il n’avait pas de meilleure idée.
« Avez-vous besoin d’aide, Madame Sitruk ? Je peux faire quelque chose ? » La factrice lâcha soudain son téléphone, prit sa tête entre ses mains et se laissa tomber sur les genoux dans la neige durcie, comme si une douleur la traversait de part en part. Avec la lune bleue au-dessus d’elle, la scène était surréaliste. Une femme brune, longuement nattée, au visage carré et marqué, au corps lourd et plutôt grand terminé par des mains et des pieds robustes qui n’avaient pas souvent connu le repos. Des vêtements colorés dont elle ne prenait pas grand soin, sales et froissés, n’arrivaient pas à rehausser son teint olivâtre. Romain Ludovic lui était en tout point dissemblable. Roux comme un Irlandais avec une peau de lait, il atténuait sa flamboyance avec des vêtements sombres et discrets.
(illustration Thomas Hoepker)

Un froid sec #19

LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE COMME un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier. Aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devenaient les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Bar de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que le tourbillon des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appelaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de mieux l’armer dans sa vie de presque femme. Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège — celui que fréquentait aujourd’hui Camille — Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.Et donc, il faisait chaud et la tante eut soif sur le trajet. Elle dit Tiens le panier, ma caille, file devant et prends des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. Mange des crevettes en m’attendant, si par hasard je traîne. Elle avait filé boire « juste une bière » chez Thierry. Elle n’en aurait pas pour longtemps.

Lucia Berlin, Pasadena et les rednecks

Je n’ai pas le temps de faire des comptes-rendus de lecture mais comme ce recueil est formidable et Lucia Berlin une écrivaine immense, je vous préviens que si vous aimez la « littérature de redneck » ; Pasadena et ses métèques ; les instantanés à la Raymond Carver et le grain de Violette Leduc, alors il est fait pour vous.

La nouvelle qui ouvre son recueil :

    Manuel-a-l-usage-des-femmes-de-menage UN GRAND ET VIEIL INDIEN EN LEVI’S DÉLAVÉ ET BELLE CEINTURE zuni. Longs cheveux blancs, retenus par un bout de ficelle framboise sur la nuque. Ce qui est étrange, c’est que pendant à peu près une année on se trouvait au lavomatic toujours au même moment. Mais pas aux mêmes moments. Par exemple, j’y allais certaines fois le lundi à sept heures du matin ou le vendredi à six heures et demie du soir et il était déjà là.

Mme Armitage, c’était différent, même si elle était vieille aussi. C’était à New York, au San Juan, dans la 15e Rue. Portoricains. Mousse qui déborde par terre. J’étais alors une jeune mère et je lavais les couches le jeudi matin. Elle habitait au-dessus de chez moi, au 4-C. Un jour à la laverie elle m’avait donné une clé en disant que si je ne la voyais plus le jeudi c’est qu’elle serait morte alors aurais-je l’obligeance de venir découvrir son cadavre ? C’est terrible de demander ça à quelqu’un ; en plus, j’étais obligée de faire ma lessive le jeudi, à l’époque.
Elle est morte un lundi et je ne suis jamais retournée au San Juan. C’est le concierge qui l’a trouvée. J’ignore dans quelles circonstances.
Pendant des mois, au Angel’s, l’Indien et moi, on ne s’est pas parlé mais on se tenait côte à côte sur des chaises jumelées en plastique jaune, comme dans les aéroports. Elles glissaient sur le lino déchiré, on en avait mal aux dents.
En général, il sirotait du Jim Beam tout en regardant mes mains. Pas directement, mais dans le miroir en face, au-dessus des lave-linge Speed Queen. Au début, ça m’était égal. Un vieil Indien qui regarde mes mains dans ce miroir sale, entre un jaunissant REPASSAGE 1,50 DOLLAR LA DOUZAINE et des « prières de la sérénité » orange fluo. MON DIEU DONNEZ-MOI LA SÉRÉNITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUE JE NE PEUX PAS CHANGER. Et puis j’ai commencé à me demander s’il avait un truc spécial avec les mains. C’était énervant, d’être observée en train de fumer ou de se moucher, de feuilleter des magazines vieux de plusieurs années. Lady Bird Johnson descendant les rapides.
Finalement, il m’a surprise à observer mes propres mains. Il en souriait presque de m’avoir pincée. Pour la première fois, nos regards se croisaient dans la glace, sous NE PAS SURCHARGER LES MACHINES.
Il y avait de la panique dans mes yeux. Je les ai sondés avant d’en revenir à mes mains. Affreuses taches de vieillesse, deux cicatrices. Mains pas indiennes, nerveuses, esseulées. J’y voyais des enfants, des hommes et des jardins.
Les siennes, ce jour-là (le jour où j’ai remarqué les miennes), reposaient sur chacune de ses cuisses fermes et bleues. La plupart du temps, elles tremblaient beaucoup et il les laissait tressauter sur ses genoux, mais ce jour-là il se dominait. Ses phalanges couleur brique blanchissaient sous l’effort.
La seule fois où j’avais parlé avec Mme Armitage hors de la laverie, c’était quand ses W.-C. avaient débordé et que ça ruisselait chez moi à travers le lustre. Les ampoules étaient restées allumées et les éclaboussures faisaient des arcs-en-ciel. M’agrippant le bras de sa main glacée de mourante, elle avait dit : « C’est un miracle, n’est-ce pas ? »
Il s’appelait Tony. C’était un Apache Jicarilla venu du nord. Un jour, je ne l’avais pas vu mais j’ai deviné que c’était sa belle main qui était là sur mon épaule. Il m’a donné trois pièces de dix cents. Je n’ai pas compris, j’ai failli dire merci, avant de réaliser qu’il tremblait au point de ne pas pouvoir mettre en route les séchoirs. Sobre, c’est dur. On doit tourner la flèche d’une main, insérer la pièce de l’autre, appuyer sur le bouton-poussoir, puis tourner la flèche dans l’autre sens pour la pièce suivante.
Il est revenu un peu plus tard, ivre, juste au moment où son linge commençait à être flasque et sec. Il n’a pas réussi à ouvrir le hublot, a cuvé sur la chaise jaune. Mes affaires étaient propres, j’étais en train de les plier.
Angel et moi on l’a allongé sur le sol de la salle de repassage. Brûlant. C’est à Angel qu’on doit toutes les prières et devises des Alcooliques Anonymes. NE PENSE PAS ET NE BOIS PAS. Il lui a mis une chaussette mouillée et froide sur le front et s’est agenouillé près de lui.
— Mon frère, crois-moi… Je suis passé par là… Moi aussi, j’ai roulé dans le caniveau comme toi. Je sais ce que tu ressens.
Tony n’a pas ouvert les yeux. Quiconque prétend savoir ce que ressent quelqu’un d’autre est un imbécile.
Le lavomatic Angel’s se trouve à Albuquerque, Nouveau-Mexique. 4e Rue. Boutiques minables et dépotoirs, dépôts-ventes avec lits de camp, caisses de chaussettes orphelines, éditions 1940 de Good Hygiene. Silos à grain et motels pour amants, ivrognes et vieilles femmes teintes au henné qui lavent leur linge ici. Les toutes jeunes mariées chicanas aussi. Serviettes, nuisettes roses, petites culottes qui disent Jeudi. Leurs maris portent des salopettes bleues avec leur nom calligraphié sur les poches. J’aime guetter leur apparition dans le hublot des séchoirs. Tina, Corky, Junior.
Il y a aussi les itinérants. Matelas sales, chaises hautes rouillées, attachées au toit de vieilles Buick cabossées. Carters d’huile qui fuient, vaches à eau qui fuient. Lave-linge qui fuient. Les hommes attendent dans les voitures, torse nu, broyant leurs canettes de bière quand elles sont vides.
Mais ce sont surtout des Indiens qui viennent là. Indiens Pueblo de San Felipe, Laguna et Sandia. Tony est le seul Apache que j’aie jamais rencontré, au lavomatic ou ailleurs. J’aime pour ainsi dire bigler pour voir ces séchoirs pleins de fringues indiennes brouiller cet éclatant tourbillon de bleu, orange, rouge et rose.
Et moi aussi, j’y vais. Je ne sais pas trop pourquoi, pas seulement pour les Indiens. C’est loin de chez moi. Alors qu’à deux pas il y a le Campus – climatisation, soft rock en fond sonore. New Yorker, Ms, Cosmopolitan. Fréquenté par les femmes des professeurs adjoints qui paient des friandises et des Cocas à leurs enfants. Le Campus a cette affiche, comme la plupart des laveries : DÉFENSE DE TEINDRE SON LINGE. J’ai fait toute la ville avec un couvre-lit vert avant d’arriver au Angel’s et son affiche jaune : VOUS POUVEZ MOURIR ICI A TOUT MOMENT.
Bon, j’ai bien vu que ça ne devenait pas violet foncé mais vert kaki, mais j’ai quand même eu envie de revenir. J’aimais bien les Indiens et leur linge. Le distributeur de Coca détraqué et le sol inondé me rappelaient New York. Portoricains épongeant, épongeant. Le téléphone toujours HS, comme au Angel’s. Serais-je allée découvrir le cadavre de Mme Armitage un jeudi ?
— Je suis le chef de ma tribu, m’a dit l’Indien.
Il était assis là, à siroter son vin fortifié, en regardant mes mains.
Il m’a raconté que sa femme faisait des ménages. Ils avaient eu quatre fils. Le plus jeune s’était suicidé, le plus âgé était mort au Vietnam. Les deux autres étaient chauffeurs de bus.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ? me dit-il.
— Non, pourquoi ?
— Parce que t’es une Peau-Rouge.
Il désignait mon visage dans la glace. C’est vrai que j’ai le teint rouge, et non, je n’avais jamais vu d’Indien au teint rouge.
Il aimait bien mon prénom, le prononçait à l’italienne : Lou-tchi-a. Il avait combattu en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Effectivement on voyait une plaque d’identité militaire parmi ses beaux colliers argent et turquoise. Elle était toute déformée. « Une balle ? » Non, il avait l’habitude de la mordiller quand il était effrayé ou émoustillé.
Une fois il a proposé qu’on aille s’allonger dans son camping-car, histoire de se reposer.
— En eskimo, ça se dit « rire ensemble ».
J’ai désigné l’affichette vert fluo : NE PAS LAISSER LES MACHINES SANS SURVEILLANCE. On s’est mis à glousser tous les deux, à rire ensemble sur nos chaises en plastique jumelées. Puis on est restés là, tranquilles. Plus de bruit, sinon les flic-flac de l’eau, rythmés comme les vagues de l’océan. Sa main de bouddha tenait la mienne.
Un train passe. Il me flanque un coup de coude. « Grand cheval d’acier ! » et on se remet à rigoler.
J’ai plein de préjugés sur les gens – genre tous les Noirs apprécient forcément Charlie Parker, les Allemands sont des affreux, tous les Indiens ont un sens de l’humour bizarre comme ma mère – l’une de ses blagues favorites, c’était : Toto achète une paire de lacets. « Et avec ça ?, dit le vendeur. — Avec ça je vais attacher mes chaussures ». À table, sa maman insiste : « Allez, Toto, mange tes haricots, c’est bon pour la peau ! — Mais je ne veux pas avoir la peau verte ! » Tony me débitait les mêmes quand il n’y avait pas affluence à la laverie.
Un jour qu’il était ivre, salement torché, il s’est bagarré avec des immigrants sur le parking. On lui avait piqué sa bouteille de Jim Beam. Angel a dit qu’il lui en paierait une demi-pinte s’il voulait bien l’écouter dans la salle de repassage. J’ai transvasé mon linge du lave-linge au séchoir tandis qu’il lui délivrait le « À Chaque Jour Suffit Sa Peine ».
Lorsque Tony est revenu, il m’a fourré ses pièces dans la main. J’ai mis ses fringues dans un séchoir tandis qu’il s’escrimait sur la capsule de sa bouteille. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir qu’il me braillait :
— Je suis un chef ! Je suis un chef de tribu apache ! Merde !
— Merde toi-même, Chef.
Il était assis là, à écluser, et à regarder mes mains dans la glace.
— Hé, ça va bien, la branlette apache ?
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Quelle horreur. Je croyais peut-être qu’il en rirait. D’ailleurs, il en a ri.
— Et toi, c’est quoi ta tribu, la Peau-Rouge ? a-t-il dit, en observant mes mains qui sortaient une cigarette.
— Tu sais que ma première clope a été allumée par un prince ? Tu me crois ?
— Ben oui, je te crois. Tu veux du feu ?
Il me l’a allumée et on s’est souri. Nous étions très proches et puis il a cuvé et je me suis retrouvée toute seule dans la glace.
Il y avait une jeune fille, pas dans le miroir mais assise près de la vitrine. La vapeur faisait boucler ses cheveux – vaporeux botticellien. J’ai lu toutes les affichettes. DIEU DONNE-MOI LE COURAGE. BERCEAU NEUF JAMAIS UTILISÉ – BÉBÉ MORT.
Elle a mis ses vêtements dans un panier turquoise et elle est partie. J’ai déplacé les miens sur la table, vérifié ceux de Tony, et inséré une autre pièce de monnaie. J’étais seule avec lui. J’ai regardé mes mains et mes yeux dans le miroir. Jolis yeux bleus.
Un jour, j’étais sur un yacht, au large de Vina del Mar. J’ai tapé ma première cigarette et demandé au prince Ali Khan une allumette. Il a dit « Enchanté. » En fait, il n’en avait pas.
J’ai plié mon linge, et quand Angel est revenu je suis retournée chez moi.
Je ne sais plus quand je me suis aperçue que je n’avais plus revu ce vieil Indien. »
(Lavomatic’s Angel, première nouvelle extraite du recueil Manuel à l’usage de femmes de ménage de Lucia Berlin – traduction Valérie Malfoy)
Manuel-a-l-usage-des-femmes-de-menage

Un froid sec #18

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en descendant le décolleté d’un col en v sur ses pectoraux ou en tournant une jupe un peu flottante à sa taille. Les chaussures de sa mère étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Damien chaussait deux pointures au-dessus mais ne souhaitait pas les donner à quiconque.Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et sa respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une cigarette opportune. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne l’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de son corps qui alourdissait l’odeur de son parfum. Damien enchaînait les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Il n’attendait rien de son reflet qui renvoyait son image affublée de ses fringues. Juste son sourire dont il ne savait plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux croyait-il quand le lit se trouvait dans son champ de vision. il avait baisé sur sa couette en satin avec une voisine qui n’en demandait pas tant après l’avoir aidé à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Il n’avait pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour se tordre et hurler son plaisir dans les draps inchangés depuis qu’on avait enlevé le corps.Sa mère était morte la semaine dernière, mais Damien avait l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de sa maison, loin de Villebasse où il avait enchaîné les jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.Le bleu du téléphone attira son regard. Quand il l’avait décroché pour appeler le SAMU, l’âme de sa mère avait déjà fugué tandis que son corps puait la barbaque. Il ne l’avait jamais touché avant ce jour. Elle était la seule à s’en servir, rarement. En entrant dans sa chambre, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat dont elle se serait sinon contentée. Damien la croisait quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Elle se vêtait rarement pour sortir. Damien était son meilleur domestique et il expédiait ses affaires courantes sans jamais faillir : il avait trop peur qu’un manquement ne la tue.Les cloches de Saint-Estin sonnèrent l’heure. Damien adressa un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui le montraient dans le manteau-redingote favori de sa mère, d’un agréable vert bouteille. Il huma un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur le pull et il sortit de son sac à main un échantillon de patchouli qu’il ouvrit et répandit sur la couette. Ça chassait les sorcières à tous coups et Damien ne souhaitait pas que sa mère lui jouât un nouveau tour, même à présent qu’il l’avait vaincue.

Snowflakes all around my head and in the wind

JE SUIS SORTIE TÔT, ce matin, après m’être aperçue que le néon dans la salle de bains ne bourdonnait plus. J’ai bien conscience que je passerais pour une idiote si je disais cela à quelqu’un, mais la vérité est que le manque de lumière ne me dérange pas au point de m’envoyer chercher une ampoule neuve. Je me fiche de mon apparence, si bien que même au point du jour, je me contente de froisser mes boucles encore humides du bout des doigts et je tiens avec ce résultat jusqu’à l’heure de me coucher.

En revanche, ce bourdonnement qui s’est tu est une autre histoire. C’est un des bruits familiers qui m’informent que tout fonctionne dans ma maison. Un repère sonore, la borne d’un rite quotidien. C’est pourquoi j’ai pris le silence de cet « acouphène » comme une bonne affaire, puisqu’il m’oblige à poser mon stylo pour quitter la maison. Maison dans laquelle je traîne depuis pas loin d’une semaine si j’excepte mes sorties avec le chien.

Quand je remplis un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien,  je nourris ma bonne conscience et mon cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.
Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis lundi dernier aura été suffisamment recouvert de neige fondue pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.
Correctement chaussée, je traverse à pas pressés une tempête de neige aux flocons si larges et si drus que le mot « snowflakes » me vient aussitôt à l’esprit, parce que dans les structures lexicales de mon imaginaire de locutrice française, il se rapproche du « cornflakes » dont il imite drôlement bien la forme des pétales. Mais il l’imite en silence. Sans reproduire leur craquement sous les dents. Parfois, une chute de neige peut s’apparenter à une scène dans un film du cinéma muet dont le piano, lui aussi, se serait tu. Exactement comme mon néon dont je tiens le frérot sous le bras à présent que je suis sur le trajet du retour.
C’est en me baissant pour ajuster ma botte fourrée au sortir d’un pas profond dans un cumul de neige que je remarque la chatte en bas de la volée de marches, située juste derrière les maisons mal plantées à gauche de la résidence où j’habite. Une croisée Norvégienne puissante à la robe anthracite et fournie. Elle me regarde gravement. Mon coup d’œil, lui, est machinal. Ce quartier est le territoire des chats abandonnés et nous cohabitons plutôt pas mal. Ils se font rarement écraser par l’un des nôtres ; nous nous faisons rarement attaquer par l’un des leurs. La Norvégienne cesse de me fixer et monte ses pattes avant sur les premières marches avec une lenteur étudiée (obéit-elle à une sorte de didascalie ?) puis sort de mon champ de vision et de mes pensées.
J’en saurai davantage à la fin de la journée, quand un enfant du voisinage éclairera ma lanterne. Il sonne à ma porte pour demander mon secours parce que la chatte a mis bas dans un abri de grosses pierres. Il voudrait que je prenne la malheureuse en charge car il fait très froid et que ses parents n’aiment que les chiens.
Bien entendu, elle a déjà disparu quand j’arrive de mauvaise grâce sur les lieux de sa maternité, vraisemblablement récupérée par ses maîtres dont l’enfant n’avait pas connaissance.
Curieusement, je pense au cours de  l’existence : nous assistons en moyenne à trente mille levers de soleil et l’un d’entre eux a ouvert son rideau sur une scène merveilleuse de la vie que j’ai manquée par la faute d’une ampoule claquée. Les rendez-vous du hasard dépendent de la rencontre entre un temps et un lieu, à condition qu’il y ait un témoin, animal ou végétal.
Trente mille levers de soleil, et l’on sait que l’érudit bénéficie de la connaissance de trente mille mots. C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.
Cette chatte n’en vivra pas autant puisqu’un félin vit pendant environ quinze ans. Mais elle m’a regardée ce matin avec une sagesse animale si grande dans ses prunelles qu’elle vaut largement trente mille mots, qu’elle mérite largement trente mille levers de soleil. C’est pourquoi, si mes calculs sont justes, je suis certaine qu’elle a donné la vie à pas moins de six chatons pour les additionner à la sienne et arriver à ce beau compte rond.

Un froid sec #14

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés.Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes, ternies de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il vidait son eau dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part.Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser.Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir.

Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Un froid sec #2

UNE LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE QUELQUES ANNÉES auparavant au-dessus de Villebasse, à côté de la première lune, et les gens s’en étaient arrangés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard. Et puis, depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait avoir quelque chose à foutre d’un nouvel élément astronomique dans le ciel ? Le pays était en crise suite à de violents tours de passe-passe, et contrairement à ce qu’avait pu dire Trismégiste en son temps, ce qui était en bas était pire que ce qui était en haut. 
Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des escapades, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre ceux qui traînaient là on aurait bien pu l’associer. Sa bonne gueule l’absolvait avant la moindre suspicion et son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage qu’il ait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois. Son arrivée coïncidait avec l’apparition de la lune bleue mais ce constat n’était pas garanti sur facture.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient le pays. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, déjà, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains firent un rapprochement avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres dans les propos de certains, les engueulades fusaient et ça tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas le pays mais l’alvéole.
Un matin de janvier, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Dehors, Les Setters de son voisin Cédric Fontan formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes, comme placé au centre d’un convoi de cowboys, et des indiens tournaient de plus en plus vite autour de lui et de ce convoi en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition avec le soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.
David avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Un froid sec #3

C’ÉTAIT UNE NASSE DE BOIS ET DE PIERRES SUR UNE TERRE FERME AU fond d’une vallée fertile qui avait grandi machinalement grâce à un faisceau de voies romaines, de forêts et de cours d’eau. Son pouvoir de sédentarisation avait opéré dès la période du néolithique, et nul besoin d’étudier ses artéfacts archéologiques pour valider cette hypothèse. Elle semblait avoir été construite pour fixer les instables. Depuis toujours, elle attirait des gens à la vie nomade qui ne voulaient ou ne pouvaient plus la quitter une fois qu’ils y avaient passé au moins une nuit.
Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux. Les livres d’Histoire n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle parvint jusqu’ici sans dot ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers ne s’installent ailleurs ou rarement, parvinrent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.
On voyait là des enfants bruns s’agiter sur des toits comme des montgolfières sans trajectoire, des sacs poubelle en haut des arbres et parfois même des feux de joie à l’intersection de quelque ruelle. Dans les maisons du quartier nord, il y avait des salons sans goûters, des armoires silencieuses, de la vaisselle en papier et de belles robes de chambre. Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.
Des vieux peignaient des jardins sur les murs de leurs chambres pour jouer à rentrer dehors puis jouer à sortir dedans.
Quand la neige recouvrait Villebasse, bâchant la terre et poudrant les toits comme un glacis, alors ses habitants estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est-à-dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de Villebasse préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de Villebasse qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.