Un froid sec #18

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en descendant le décolleté d’un col en v sur ses pectoraux ou en tournant une jupe un peu flottante à sa taille. Les chaussures de sa mère étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Damien chaussait deux pointures au-dessus mais ne souhaitait pas les donner à quiconque.Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et sa respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une cigarette opportune. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne l’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de son corps qui alourdissait l’odeur de son parfum. Damien enchaînait les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Il n’attendait rien de son reflet qui renvoyait son image affublée de ses fringues. Juste son sourire dont il ne savait plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux croyait-il quand le lit se trouvait dans son champ de vision. il avait baisé sur sa couette en satin avec une voisine qui n’en demandait pas tant après l’avoir aidé à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Il n’avait pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour se tordre et hurler son plaisir dans les draps inchangés depuis qu’on avait enlevé le corps.Sa mère était morte la semaine dernière, mais Damien avait l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de sa maison, loin de Villebasse où il avait enchaîné les jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.Le bleu du téléphone attira son regard. Quand il l’avait décroché pour appeler le SAMU, l’âme de sa mère avait déjà fugué tandis que son corps puait la barbaque. Il ne l’avait jamais touché avant ce jour. Elle était la seule à s’en servir, rarement. En entrant dans sa chambre, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat dont elle se serait sinon contentée. Damien la croisait quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Elle se vêtait rarement pour sortir. Damien était son meilleur domestique et il expédiait ses affaires courantes sans jamais faillir : il avait trop peur qu’un manquement ne la tue.Les cloches de Saint-Estin sonnèrent l’heure. Damien adressa un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui le montraient dans le manteau-redingote favori de sa mère, d’un agréable vert bouteille. Il huma un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur le pull et il sortit de son sac à main un échantillon de patchouli qu’il ouvrit et répandit sur la couette. Ça chassait les sorcières à tous coups et Damien ne souhaitait pas que sa mère lui jouât un nouveau tour, même à présent qu’il l’avait vaincue.

Snowflakes all around my head and in the wind

JE SUIS SORTIE TÔT, ce matin, après m’être aperçue que le néon dans la salle de bains ne bourdonnait plus. J’ai bien conscience que je passerais pour une idiote si je disais cela à quelqu’un, mais la vérité est que le manque de lumière ne me dérange pas au point de m’envoyer chercher une ampoule neuve. Je me fiche de mon apparence, si bien que même au point du jour, je me contente de froisser mes boucles encore humides du bout des doigts et je tiens avec ce résultat jusqu’à l’heure de me coucher.

En revanche, ce bourdonnement qui s’est tu est une autre histoire. C’est un des bruits familiers qui m’informent que tout fonctionne dans ma maison. Un repère sonore, la borne d’un rite quotidien. C’est pourquoi j’ai pris le silence de cet « acouphène » comme une bonne affaire, puisqu’il m’oblige à poser mon stylo pour quitter la maison. Maison dans laquelle je traîne depuis pas loin d’une semaine si j’excepte mes sorties avec le chien.

Quand je remplis un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien,  je nourris ma bonne conscience et mon cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.
Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis lundi dernier aura été suffisamment recouvert de neige fondue pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.
Correctement chaussée, je traverse à pas pressés une tempête de neige aux flocons si larges et si drus que le mot « snowflakes » me vient aussitôt à l’esprit, parce que dans les structures lexicales de mon imaginaire de locutrice française, il se rapproche du « cornflakes » dont il imite drôlement bien la forme des pétales. Mais il l’imite en silence. Sans reproduire leur craquement sous les dents. Parfois, une chute de neige peut s’apparenter à une scène dans un film du cinéma muet dont le piano, lui aussi, se serait tu. Exactement comme mon néon dont je tiens le frérot sous le bras à présent que je suis sur le trajet du retour.
C’est en me baissant pour ajuster ma botte fourrée au sortir d’un pas profond dans un cumul de neige que je remarque la chatte en bas de la volée de marches, située juste derrière les maisons mal plantées à gauche de la résidence où j’habite. Une croisée Norvégienne puissante à la robe anthracite et fournie. Elle me regarde gravement. Mon coup d’œil, lui, est machinal. Ce quartier est le territoire des chats abandonnés et nous cohabitons plutôt pas mal. Ils se font rarement écraser par l’un des nôtres ; nous nous faisons rarement attaquer par l’un des leurs. La Norvégienne cesse de me fixer et monte ses pattes avant sur les premières marches avec une lenteur étudiée (obéit-elle à une sorte de didascalie ?) puis sort de mon champ de vision et de mes pensées.
J’en saurai davantage à la fin de la journée, quand un enfant du voisinage éclairera ma lanterne. Il sonne à ma porte pour demander mon secours parce que la chatte a mis bas dans un abri de grosses pierres. Il voudrait que je prenne la malheureuse en charge car il fait très froid et que ses parents n’aiment que les chiens.
Bien entendu, elle a déjà disparu quand j’arrive de mauvaise grâce sur les lieux de sa maternité, vraisemblablement récupérée par ses maîtres dont l’enfant n’avait pas connaissance.
Curieusement, je pense au cours de  l’existence : nous assistons en moyenne à trente mille levers de soleil et l’un d’entre eux a ouvert son rideau sur une scène merveilleuse de la vie que j’ai manquée par la faute d’une ampoule claquée. Les rendez-vous du hasard dépendent de la rencontre entre un temps et un lieu, à condition qu’il y ait un témoin, animal ou végétal.
Trente mille levers de soleil, et l’on sait que l’érudit bénéficie de la connaissance de trente mille mots. C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.
Cette chatte n’en vivra pas autant puisqu’un félin vit pendant environ quinze ans. Mais elle m’a regardée ce matin avec une sagesse animale si grande dans ses prunelles qu’elle vaut largement trente mille mots, qu’elle mérite largement trente mille levers de soleil. C’est pourquoi, si mes calculs sont justes, je suis certaine qu’elle a donné la vie à pas moins de six chatons pour les additionner à la sienne et arriver à ce beau compte rond.

Un froid sec #14

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés.Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes, ternies de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il vidait son eau dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part.Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser.Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir.

Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Un froid sec #2

UNE LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE QUELQUES ANNÉES auparavant au-dessus de Villebasse, à côté de la première lune, et les gens s’en étaient arrangés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard. Et puis, depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait avoir quelque chose à foutre d’un nouvel élément astronomique dans le ciel ? Le pays était en crise suite à de violents tours de passe-passe, et contrairement à ce qu’avait pu dire Trismégiste en son temps, ce qui était en bas était pire que ce qui était en haut. 
Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des escapades, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre ceux qui traînaient là on aurait bien pu l’associer. Sa bonne gueule l’absolvait avant la moindre suspicion et son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage qu’il ait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois. Son arrivée coïncidait avec l’apparition de la lune bleue mais ce constat n’était pas garanti sur facture.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient le pays. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, déjà, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains firent un rapprochement avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres dans les propos de certains, les engueulades fusaient et ça tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas le pays mais l’alvéole.
Un matin de janvier, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Dehors, Les Setters de son voisin Cédric Fontan formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes, comme placé au centre d’un convoi de cowboys, et des indiens tournaient de plus en plus vite autour de lui et de ce convoi en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition avec le soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.
David avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Un froid sec #3

C’ÉTAIT UNE NASSE DE BOIS ET DE PIERRES SUR UNE TERRE FERME AU fond d’une vallée fertile qui avait grandi machinalement grâce à un faisceau de voies romaines, de forêts et de cours d’eau. Son pouvoir de sédentarisation avait opéré dès la période du néolithique, et nul besoin d’étudier ses artéfacts archéologiques pour valider cette hypothèse. Elle semblait avoir été construite pour fixer les instables. Depuis toujours, elle attirait des gens à la vie nomade qui ne voulaient ou ne pouvaient plus la quitter une fois qu’ils y avaient passé au moins une nuit.
Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux. Les livres d’Histoire n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle parvint jusqu’ici sans dot ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers ne s’installent ailleurs ou rarement, parvinrent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.
On voyait là des enfants bruns s’agiter sur des toits comme des montgolfières sans trajectoire, des sacs poubelle en haut des arbres et parfois même des feux de joie à l’intersection de quelque ruelle. Dans les maisons du quartier nord, il y avait des salons sans goûters, des armoires silencieuses, de la vaisselle en papier et de belles robes de chambre. Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.
Des vieux peignaient des jardins sur les murs de leurs chambres pour jouer à rentrer dehors puis jouer à sortir dedans.
Quand la neige recouvrait Villebasse, bâchant la terre et poudrant les toits comme un glacis, alors ses habitants estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est-à-dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de Villebasse préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de Villebasse qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.