Poucet

Le Petit Poucet vu par…

Benoît Broyart

On aurait eu tort de penser qu’il était le souffre-douleur de ses frères. Ce n’était pas exactement ça. Pas de coups de leur part ou si peu, jamais rossé en tout cas ou si peu que c’en était insignifiant.Mais disons que sa place de cadet ne lui avait apporté aucun avantage, qu’on s’occupait très peu de lui.Il n’était pas le chouchou, ce petit dernier que l’on aurait pris soin de couver, sachant qu’après lui, le berceau resterait vide. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie, un manque de curiosité. On ne faisait pas attention à lui. Quoiqu’il fasse, tout le monde dans la maisonnée s’en fichait. À sept ans, il était donc le dernier venu d’une fratrie abondante. Ses parents, bûcherons, passaient leurs nuits chacun de leur côté. Ils étaient trop pauvres pour ne pas partager la…

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Rose Mirail #1

  UN MALHEUR PEUT-IL ENGENDRER UNE histoire qui entrera progressivement dans la lumière sans que celle-ci en occulte la douleur vivace ? Est-il possible de s’autoriser à retrouver le goût des autres, à rire sans trahir les fantômes à qui l’on rend hommage de moins en moins souvent au fil du temps parce que la vie réclame que le cœur, l’esprit et le geste soient tout entiers à son affaire ici et maintenant ?

     Rose Mirail a tout juste seize ans quand elle entre dans la papeterie de la rue Pasteur pour retrouver au moins une des habitudes qui bornaient son ancienne vie. Elle croit se souvenir que c’était quelques semaines après le décès de ses parents.
Elle s’avance dans la boutique sans faiblir malgré le regard intrigué de Jeanne Bordès, la papetière. Son infortune avait paru dans la presse régionale mais tout ce qui a lieu ici, à Maresbourg, est toujours su avant. Rose flâne entre les rayons en serrant son sac, se promettant de ne rien dépenser dans la boutique. L’argent qu’elle a volé dans les affaires de sa mère après l’enterrement doit durer.
 
     Rose ne s’est pas douchée depuis quatre jours et la seule eau qui a mouillé son linge de corps vient de sa sueur parce que le videur de la piscine avait repéré comment elle sautait depuis le pin parasol de l’autre côté du grillage. Il l’avait raccompagnée avec une clef au bras mais curieusement, il ne lui avait touché ni les seins, ni les fesses. Il s’appelait Kassim. Peut-être que c’était haram de toucher une femme comme Rose, mais elle n’allait pas s’en plaindre.
 
    Rose ne vit pas dans la rue depuis assez longtemps pour que son allure montre ce qu’elle est devenue.
Toutefois, elle dégage une drôle d’odeur, mélange de panique en note de cœur et de fille qui se néglige en note de fond. Mais celle qui domine, la note dans sa tête, c’est le fumet des corps désossés de ses parents. Il colle encore à ses narines, au point d’avoir l’impression que les gens froncent le nez en la croisant, et elle se gratte comme un chien errant à chaque reniflement qu’elle prend pour elle. Le creux de son poignet, la courbe de son ventre et le haut de son épaule en sont couverts de stries parallèles ; comme la portée d’une partition si un jour elle voulait y tatouer des notes de musique.
Si-si-do-ré-ré-do-si-la, sol-sol-la-si-si, la-la
Oui. L’Hymne à la joie. Elle a, au moment où ce trait d’humour lui traverse l’esprit, la même charge subversive qu’un bras d’honneur.
 
     Rose s’arrête devant le rayon des carnets. Qu’est-ce qu’ils sont stylés dans leurs belles couv’ ! Le papier la rend dingue. Les grands formats souples et non lignés des Paperblanks sont les plus sexy.
Bon sang ! Vingt euros pièce. Avec vingt euros, elle tient pour vingt jours de pain baguette. Elle doit donc choisir entre se passer de pain ou se priver de logement. Pas un logement avec un loyer à vingt euros, bien entendu. Non, elle pense acquérir un carnet pour en faire une maison. Une maison pour abriter ses rêves. Quand Rose écrivait, avant, dans celle de ses parents, elle était comme un charpentier. Elle construisait, elle bâtissait, elle isolait, elle délimitait un territoire. Et du territoire, elle n’en a plus. Alors, si Rose se fabrique un petit chez-elle à l’encre et au papier, elle se sentira moins dehors.
Un pied-à-terre qui tiendrait dans son sac à main, ça vaut finalement bien ses vingt balles. Et pour manger, eh bien, elle improvisera.
 
     Il n’y a pas grand-monde dans la boutique. Des habitués en panne de ramette ou de colle en bâton. Un gamin sort des jupes de sa mère pour trottiner en direction de petits articles aux couleurs vives posés sur le bas d’une étagère et trébuche en chemin. Son front heurte le sol, ce qui le fait hurler aussitôt. Le cœur de Rose se serre quand la mère ramasse le gamin pour manger la trace rouge de ses baisers, comme si elle voulait la remplacer par la trace de son rouge à lèvres. Trace contre trace, douleur contre douceur. Le petit en profite pour redoubler ses larmes.
 
    Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la sortie de route de ses parents sur la départementale de Rapelens. On lui avait précisé charitablement qu’un chevreuil était le coupable et que les occupants du véhicule n’avaient pas eu le temps de souffrir. Ses yeux étaient restés secs à l’enterrement. Le mouillé de sa douleur était dans sa poignée de terre et dans sa pivoine sur chaque cercueil.
 
     Rose commence à trembler et pense qu’elle n’aurait pas dû mettre ses pieds dans les traces de son ancienne vie. Elle venait souvent ici en compagnie de sa mère mais elle a sous-estimé l’épreuve de cette visite aujourd’hui mémorielle. Elle claque des dents malgré la chaleur aiguë de juillet et sent qu’elle va faire un malaise. Elle se dirige vers la caisse sous le regard attentif d’un homme brun d’œil et de poil qui lui emboîte le pas en se déplaçant avec difficulté.
Après que Rose a quitté la boutique, il demande à Jeanne Bordès comment va la petite des Mirail.
« Ma foi, je ne l’avais pas revue depuis l’enterrement. J’ai mal pour elle mais elle a l’air de tenir le coup, tu ne trouves pas ? »
L’homme garde pour lui qu’il trouve à Rose une mauvaise mine, pour ne pas dire une sale tête, et sort à son tour. Il a acheté une ramette de papier dont le poids lui est pénible. Il renonce cependant à rentrer directement chez lui en apercevant la silhouette de la jeune fille au bout de l’avenue Foch.

L’incipit, tu l’aimes ou tu le quittes

Je crois que je démarre un nouveau roman jeunesse (alors que j’ai d’autres romans à terminer sur le feu), mais j’ai des phrases qui me viennent sans que j’aie encore le début de la queue d’une idée de mais bon sang ! mais quel sera le sujet de ce texte ? Je dépose celles-là ici pour ne pas les mettre à la corbeille, puis je les exhumerai ultérieurement. Ou pas…

Je crois que je démarre un nouveau roman jeunesse (alors que j’ai d’autres romans à terminer sur le feu), mais j’ai des phrases qui me viennent sans que j’aie encore le début de la queue d’une idée de mais bon sang ! mais quel sera le sujet de ce texte ? Je dépose celles-là ici pour ne pas les mettre à la corbeille, puis je les exhumerai ultérieurement. Ou pas…

« CE MATIN, SOLAL N’EST PAS VENU au collège car il dit que son père a la grippe. La semaine dernière, il avait déjà manqué deux jours au motif qu’il l’avait tué avec un  marteau-piqueur. Or, ça se tient, car quand on est mort, on a les défenses immunitaires qui baissent, donc, on s’enrhume plus facilement. Et comme par-dessus le marché il a un cancer (son père, pas Solal), je crois que c’est pour cela que la mère Lacapelle lui fiche la paix. »

Monsieur Mistoufle

Extrait d’un roman jeunesse inédit :

d132d23231d0621ef78d4e009eeec4e5La maison de monsieur Mistoufle est cachée dans le tronc d’un arbre creux. Avec la neige, elle est complètement invisible, mais Sirius de son bec frappe au bon endroit pour prévenir Mistoufle que des personnes viennent lui rendre une petite visite.

« Partez ! crie le lutin. Fichez-moi la paix ! Ou sinon, je vous transforme en champignons pourris. »
L’oiseau et le castor reculent d’un pas. Jeanne refuse de bouger. Elle est furieuse d’entendre ce mal poli de lutin les menacer.
« Monsieur Mistoufle, rendez-moi ma pierre. Je vais terminer le barrage. Les barrages font du bien aux rivières, comme vous le savez. Ça fait pousser les plantes aquatiques, et ça donne encore plus de plancton aux poissons. Et les poissons adorent manger du plancton.  Et moi j’aime quand les rivières sont de belles rivières ! »
« Je m’en fiche, allez-vous en ! » répond Monsieur Mistoufle.
Sirius, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, sent lui aussi la moutarde lui monter au bec :
« Tu vas nous ouvrir, peste de lutin, ou je frappe ton arbre jusqu’à ce que tes oreilles en tombent. »
Monsieur Mistoufle tient beaucoup à ses oreilles pointues et poilues. Mais s’il a un véritable caractère de cochon pour un lutin, il a aussi un grand amour de la tranquillité. Il comprend que ces trois enquiquineurs ne partiront pas de sitôt. Alors il fait ce que ferait n’importe quel lutin raisonnable : il ouvre la porte de son abri et sort en prenant soin de boutonner le haut de son manteau pour mieux se protéger du froid.
Mais Jeanne a eu le temps de voir l’agate que Monsieur Mistoufle porte en pendentif : c’est exactement le même bijou qu’elle voulait réaliser pour maman. Comment l’a-t-il su ? Comment a-t-il pu deviner ce qu’elle mijotait depuis des jours dans le fond de son cœur ? Jeanne est perplexe, et très déçue. Elle croyait que son bijou était une trouvaille inégalée ! Un bijou unique au monde !
Monsieur Mistoufle se pavane et se dandine, puis il énonce d’une voix orgueilleuse : « Elle me va très bien, cette agate. Depuis que je la porte à mon cou, je suis devenu le plus beau lutin de tout le pays. »
Jeanne recouvre son calme. Elle sait que les lutins sont vaniteux, qu’ils se croient très intelligents. Elle sait aussi qu’ils sont joueurs et qu’ils aiment faire des paris. Or, quand quelqu’un est vaniteux, qu’il se croit très intelligent, et qu’en plus il est joueur, c’est forcément une victime de choix.
« Monsieur Mistoufle, dit Jeanne d’une voix onctueuse comme de la crème anglaise, je vous propose de jouer avec moi. Vous êtes d’accord ? Je vous préviens, je suis très forte à tous les jeux.»
Les yeux du lutin brillent de plaisir et de curiosité. Il sautille sur place.
« Oh oui, oh oui ! À quoi on joue ?  Mais je vous préviens à mon tour que je ne perds jamais. Surtout face à une petite fille qui se croit très forte. Tout le monde sait que je suis le plus beau lutin du pays et aussi le plus intelligent !»
Jeanne lui explique les règles du jeu.
« Alors voilà. On va jouer au jeu de l’énigme. Je vous pose une question. Si vous ne trouvez pas la réponse, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
Taratata ! Je vais gagner et garder le bijou, car je suis très intelligent. »
Sirius et Emilio sont un peu inquiets, mais ils sont obligés de faire confiance à Jeanne. Ils n’y avaient pas pensé, au coup de l’énigme.
« Allez, vas-y », s’écrie monsieur Mistoufle, très impatient de jouer. « Pose-moi ta question. »
Jeanne respire profondément, comme pendant la relaxation du vendredi matin à l’école. Et d’un coup elle pose sa question :
« Monsieur Mistoufle, quelle étoile est la plus proche de la Terre ? »
Le lutin éclate de rire et exécute une petite danse de la joie tellement il est content. Il le savait qu’il était le plus futé des lutins du pays. Et cette petite qui pensait le rouler ! D’une voix triomphante, avec lenteur, en pesant chaque mot, il répond :
« Ta question est trop facile. C’est l’étoile du Berger, bien sûr. C’est la première qui s’allume dans le ciel. On la voit quand il commence à faire nuit. »
Sirius et Emilio poussent un soupir de déception. Ils n’auraient pas dû laisser Jeanne jouer avec Monsieur Mistoufle ! A présent, tout est terminé. La glace ne sera pas taillée. La rivière ne coulera pas comme une belle rivière. Bien sûr que cette énigme était trop facile pour un lutin intelligent comme lui.
Même si Jeanne a perdu, elle ne semble pas du tout désappointée. Elle déroule son écharpe calmement, et la remet autour de son cou pour rester bien au chaud. Elle n’est pas du tout impressionnée par la réponse du lutin. Et c’est avec assurance qu’elle dit :
« Monsieur Mistoufle, vous vous êtes trompé. Non, ce n’est pas l’étoile du Berger. L’étoile du Berger, c’est la planète Vénus. En fait, ce n’est pas une vraie étoile. »
Monsieur Mistoufle ouvre la bouche de stupéfaction, puis il la referme aussitôt avec un petit claquement des dents. Il est vexé ! Il est même très vexé. Il retire son bonnet, le jette par terre et le piétine de rage. Jeanne sort sa tablette de son sac, l’allume et montre à tout le monde dans le moteur de recherche l’explication écrite sous les mots « étoile du Berger ».
Le lutin se défend :
« J’ai droit à une autre chance ! Je croyais vraiment que c’était une étoile, moi, puisqu’on dit “ étoile du Berger”. Donc, ma réponse ne compte pas ! »
Jeanne lui accorde sa chance avec bonne humeur.
« O.K., donnez-moi une autre réponse, mais c’est la dernière. Si vous vous trompez encore, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
— Oui, oui. Je suis d’accord. J’ai bien compris qu’il y avait un piège dans ton énigme. Alors, voici la bonne réponse : l’étoile la plus proche de la Terre, c’est… le soleil ! Voilà, j’ai gagné, je garde mon pendentif et vous partez immédiatement. Je ne veux plus jamais vous voir » […]

Les saisons de Koumi

Album 3-6 ans :
***
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© Francesco Pittau

Un jour d’avril, Koumi se promène dans un dessin de printemps. Il en est si content qu’il chante à tue-tête

au milieu d’une prairie kaki.
 Les grandes personnes rouspètent :
« Quel malheur ! Tout ce gazon qu’il faut couper. »
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des haricots magiques et des petits pois.
 Il demande alors au farfadet
qui a semé tous ces légumes.
L’esprit follet montre l’océan
et Koumi enfin comprend :
Les sirènes les offrent en cadeau
contre des algues à livrer par bateaux.
 *
Un soir de juillet, Koumi rebrousse chemin
dans un dessin d’été.
Il en est si content
qu’il sifflote de jolies notes
au milieu des champs dorés.
Les jardiniers s’exclament :
« Quel bonheur ! Tout ce bon blé qui a poussé. »
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des pépites et des trésors.
Il demande alors au renard
s’il a jeté tous ses avoirs.
L’animal montre la nuit
et enfin comprend Koumi :
Les étoiles pleurent de l’or
quand le jour les endort.
 *
Un après-midi d’octobre, Koumi se perd
dans un dessin d’automne.
Il en est si inquiet
qu’il n’admire pas les jolis rouges
au milieu des fougères fardées.
Les parents s’épouvantent :
« Quel malheur ! Tout ce vent, c’est lui qui nous l’a enlevé.»
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des noisettes et des glands.
Il demande alors à l’écureuil
s’il compte bientôt en faire provision.
Le rongeur montre le chemin
et Koumi comprend enfin :
Les graines laissées font un trajet
qui reconduit à la maison.
 *
Un matin de janvier, Koumi se réveille
dans un dessin d’hiver.
Il en est si content
qu’il danse la zumba
au milieu du paysage tout blanc.
Les enfants s’écrient :
« Quel bonheur ! Toute cette neige qui est tombée. »
Mais Koumi,
tout ce qu’il voit,
ce sont des perles et des diamants.
Il demande alors au hibou
s’il a jeté tous ses bijoux.
L’oiseau montre le ciel
et Koumi comprend enfin tout :
Ce sont les nuages dodus et gelés
qui ont craqué tous leurs colliers.

Alice de Poncheville — Nous, les enfants sauvages

Alice de Poncheville, « Nous, les enfants sauvages » — éd. l’École des Loisirs (collection Medium) — 2015

9782211221986-0-2703710J‘ai découvert l’écrivaine Alice de Poncheville il y a une poignée d’années dans un salon du livre. je ne sais plus si je m’y trouvais en tant qu’auteure invitée ou bien si j’aidais là des libraires à « tenir le stand », mais je me souviens bien de ma rencontre avec elle, Alice.

Avez-vous déjà eu un coup de foudre sur un prénom, un port de danseuse, une voix grave, un pli nasogénien ? Moi, oui. Un coup de foudre prémonitoire. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis emparée mécaniquement des livres en majesté sur les piles et je suis rentrée à la maison avec quatre ou cinq de ses œuvres. Que je me suis empressée d’oublier par manque de temps puis par manque de visibilité car j’ai la manie de ranger au fur et à mesure les livres que j’achète dans les rayonnages de ma bibliothèque pour le plaisir de fureter avant de les retrouver. (Quoi ? oui, bien sûr que je lui ai parlé. Mais la timidité me faisant souvent imiter le cri de la patate écrasée, mes rares grommelots se sont écrasés au sol.)

Ses livres, donc, disais-je, sont restés à l’auberge de la tranche tournée pendant quelques mois.  C’est en cherchant une nouvelle lecture à démarrer que je suis tombée à nouveau sur ses livres issus des  collections Mouche, Neuf et Medium de l’École des Loisirs. Je lis le premier : enchantement. Le second : jubilation. Et ainsi de suite. Nom de Dieu, mais quelle ânesse je faisais ! j’avais un trésor à domicile et ne le savais pas. Je détenais un magot à mon insu et je pouvais y accéder sans carte ni pendule.

C’est d’autant plus précieux pour moi que je suis affligée d’un handicap : la littérature jeunesse du XXIème siècle me parle moyennement. Je devrais sans doute le dire de façon moins abrupte, mais c’est la vérité, et c’est autant ennuyeux que pour un musicien de souffrir de misophonie. Du coup, ces livres me font tous globalement le même effet et j’ai l’impression d’y trouver toujours les mêmes thèmes de société avec les mêmes éléments langagiers et la même syntaxe. Les phrases sont courtes avec à peine assez de place à l’intérieur pour un « sujet-verbe-complément », le temps de narration est systématiquement au présent de l’indicatif, et il faut croire que les petits lecteurs d’aujourd’hui sont plus égocentrés que leurs aînés,  puisque les éditeurs semblent affirmer avec leurs publications que cette jeune génération comprend le sens d’un texte uniquement si le personnage principal est désigné par un pronom personnel à la première personne du singulier. « Je m’appelle Machin.e. J’ai 7/9/12 ans. Mon petit frère a un cancer. Maman fait des ménages pour compléter son R.S.A. Papa a un petit copain. Ma prof a une haleine de poney. Je pète des fois sous la douche et mon meilleur ami veut monter un bar à sushis en Pennsylvanie. Miroir, mon beau Narcisse… Je caricature, certes, mais vous voyez de quoi je parle.

Heureusement, par intermittence, je m’enivre de bonheur en lisant des exceptions comme Éric Pessan, Marie Chartres, Olivier de Solminihac, Florence Seyvos, Nathalie Kupermann, Christian Oster et, donc, Alice de Poncheville.

Poncheville a une écriture naturaliste, poétique et musicale. En France, nous avons deux catégories d’écrivains qui fusionnent peu souvent : celle des conteurs et celle des stylistes. Comme si les fées se montraient parcimonieuses au-dessus de leur berceau à la naissance de leurs tapuscrits. Poncheville, elle, n’a pas reçu le don. Elle est née avec. Magicienne, guérisseuse, sourcière, ses potions et ses formules font mouche dans « Mon Amérique », « Je suis l’arbre qui cache la forêt » ; « La fille du loup maigre » ; « Le hêtre vivant » ; « Le don d’Adèle », etc.

Son dernier roman, Nous, les enfants sauvages, trouve le moyen d’être encore mieux abouti. C’est l’histoire d’enfants perdus, d’orphelins, thème que l’on a adoré lire sous les plumes d’un Dickens ou d’un James Matthew Barrie au siècle dernier. Les enfants de Poncheville pourraient leur ressembler, mais ils sont du XXIème siècle et par conséquent ils évoluent dans une dystopie écologique car voyez-vous, ils doivent se colleter avec les problématiques de leur époque.

Voici le synopsis proposé sur le site de sa maison d’édition :

« Une fois la drôle de bête glissée dans son sac, Linka songea qu’elle allait peut-être s’attirer de gros ennuis. L’article 1 était explicite : toute personne en contact avec une vie non humaine devait l’éliminer. C’était ainsi depuis que l’épidémie de PIK3 avait décimé la population et provoqué l’abattage de tous les animaux du pays.
Non humaine, la bête l’était assurément, mais de quel animal s’agissait-il ? Même dans les vieux documentaires animaliers qu’on leur montrait à l’orphelinat, Linka n’avait jamais croisé ce drôle de poisson aérien qui changeait de forme à volonté. Elle l’avait appelée «Vive » et, malgré la surveillance constante dont elle faisait l’objet, la jeune fille était parvenue à la cacher.
Avec Vive à ses côtés, Linka se sentait étrangement plus forte et capable d’affronter les menaces qui l’entouraient : Mme Loubia et le professeur Singre, prêts à« reconditionner » Linka au moindre faux pas ; les Brigades vertes et les Fantassins, toujours à l’affût des déserteurs et des rebelles ; et ce mystérieux Docteur Fury, un vagabond qui cherchait à récupérer Vive… »

L’auteure menace le lecteur d’un avenir très plausible. Par conséquent, il s’approprie immédiatement l’histoire de Linka en la faisant sienne page tournée après page tournée. Cette histoire a commencé « dans le aujourd’hui » du lisant et la  catastrophe se produira « dans son demain ». Ce texte est politique dans le sens étymologique du terme, écologique et délicieusement subversif. Il est un appel discret à la désobéissance et à la révolution par la jeunesse.

L’agroalimentaire, les élevages intensifs et les phytosanitaires ont conduit par les abus délétères des entreprises et de l’État à la propagation d’un virus qui a décimé la population. Le gouvernement  a fait enfermer les orphelins dans des Maisons des Enfants numérotées et décimer toute vie animale pour endiguer la contamination. De nouveaux emplois ont été créés pour s’adapter à cette destruction massive.

Les enfants sont dressés à obéir sans esprit critique, sans culture, sans mémoire, sans histoire, sans amour. Il faut toute la douceur et la pudeur de la plume de Poncheville pour en être bouleversé sans qu’elle ait recours à l’hyperbole ou d’autres formes de démonstration excessives, ce qui empêche le lecteur de mettre une distance et l’implique corps et âme dans cette magnifique aventure qui est aussi un précieux roman d’apprentissage.

Linka, en rencontrant Vive (= vivere), va découvrir sa part animale et la force et le potentiel de tous les animaux. Elle va commencer à désobéir puis à entrer en résistance depuis l’intérieur, sans savoir que des groupes souterrains ont démarré la révolte en organisant une société parallèle qui ouvre les yeux des enfants se joignant à eux.

« Tandis que Linka reprenait son souffle, Vive frissonna, fit volte-face et  vint se coller dans le dos de Linka. Une chaleur  étonnante coula alors le long de sa colonne vertébrale puis dans tous ses os, jusqu’au bout de ses mains et de ses pieds. Sa vision changea brutalement, les herbes grossirent, les mouches quadruplèrent de volume, le pré sembla s’élargir. Ses membres prirent une force qu’elle ne soupçonnait pas. Son cou bougea puissamment comme l’encolure d’un cheval. L’air pénétrait dans ses narines, les transformant en naseaux frémissants. Linka huma les odeurs variées des herbes, toutes plus délicieuses les unes que les autres.  Les muscles de ses cuisses se tendirent et, d’une détente, ils la propulsèrent à deux mètres. Linka frémissait comme un cheval, pensait comme un cheval, elle était même tout entière devenue cheval. Un cheval longtemps endormi sous sa peau s’éveillait dans son corps de jeune fille. (p.114-115) »

Sa petite sœur Oska est de ceux-là, qui va rejoindre un groupe de résistants et exprimer pleinement son goût pour la flore et ses vertus thérapeutiques. Leur ami Milos, troisième héros et témoin de cette histoire, est le personnage que Poncheville a affligé du conflit de loyauté digne de  ceux que vivent tous les enfants. Il tardera à ouvrir les yeux et c’est son héritage familial avec son lot de « vérités » qui l’aideront à faire des choix et à prendre sa place.

L’importance de connaître l’Histoire et de connaître son histoire, la transmission par les anciens (avec leur éthique et leur secours), savoir d’où l’on vient et partant de là quels choix opérer est également un des moteurs et une des clés de ce roman dont le suspense et les aventures intimes aussi bien que politiques des trois jeunes héros raviront aussi bien les adolescents que les adultes.

***

Ce qu’ils en disent :

Bob et Jean-Michel

Les sandales d’Empédocle

Saefiel

Les mots de la fin

Toute la culture

Marie B.

Adepte du livre

Un ami comme Chadouk #10

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
*
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© Cécile Veilhan

Maman est pensive. Quand je la rejoins au salon après avoir surfé un peu sur mon ordinateur, je rassemble mon courage et ose enfin lui demander :

— Poppy, j’aime bien Timéo et son père. Est-ce que toi aussi ?
Ses yeux s’allument comme deux pierres précieuses sous un rayon de soleil.
— Oui, ma Zouzou. Ils sont plutôt gentils, je trouve.
Elle attrape sa guitare posée dans un coin de la pièce et improvise une douce mélodie, assise sur un tabouret qui était mal rangé.
Je déglutis pour mieux oser insister :
— Non mais, Serge, tu l’aimes plus que bien, Serge ?
Maman cesse de jouer et me répond :
— Ce sont des histoires d’adulte, mon ange.
— Oui, Poppy. Mais si un jour tu te remariais, je serais d’accord avec ça. Je voulais que tu le saches.
Maman recommence à gratter les cordes de sa guitare. Elle ferme les yeux et se met à fredonner. Je m’installe dans le canapé rouge et entoure mes genoux de mes bras. Ainsi blottie, j’écoute la musique en me demandant comment les choses vont se poursuivre.
Soudain, Maman repose la guitare contre le mur et me dit :
— Lucie, sais-tu pourquoi Timéo et son père séjournent actuellement dans les Grands Bois ?
— Pour l’anniversaire de Timéo, bien sûr ; pourquoi tu demandes ça ?
— Parce que ce n’est pas la seule raison, à mon avis. Je crois que son père a des problèmes d’argent et que le propriétaire du camping les a fait mettre dehors.
Je suis choquée. Je porte la main à ma bouche en écarquillant les yeux.
— Mais c’est affreux ! Tu es sûre ?
— Oh oui ; j’en ai bien peur.
— Mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Oh, Poppy, donne-leur de l’argent ! nous sommes riches ; nous avons les moyens de les aider.
C’est au tour de Maman de faire une drôle de tête, mais un sourire amusé se dessine sur ses lèvres.
— Non, ma Zouzou, ça ne fonctionne pas comme ça, chez les grandes personnes. Il n’acceptera jamais, car il a sa fierté. Il aurait l’impression que je lui fais la charité ; comme à un pauvre.
Je me range à son argument et reconnais que ce serait maladroit.
— Bon. Mais as-tu une solution ?
Maman sourit amèrement.
— Oh, l’idéal serait de trouver un emploi au père de Timéo, mais c’est difficile à trouver, de nos jours.
Ce en quoi elle se trompe,  et je m’empresse de le lui démontrer :
— Poppy, il y a justement la librairie Lire avec les doigts qui cherche un libraire pour son rayon jeunesse ! J’ai vu l’annonce en allant chercher du pain le jour où j’ai croisé Timéo. C’est fou, cette coïncidence ! J’y vais de suite avant que ça ferme pour prendre les coordonnées sur la caisse.
Maman s’exclame et sans interrompre notre conversation, elle récupère son sac à main d’où elle extrait son téléphone.
— C’est inutile, ma chérie. J’ai leur numéro dans mon répertoire. La patronne de la librairie est fan de mes chansons. Je suis sûre qu’elle acceptera d’embaucher le père de Timéo, rien que pour me faire plaisir.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? J’ai une mère formidable.

Un ami comme Chadouk #9

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
*
Pascal Campion
© Pascal Campion

Je tombe sur Timéo en tournant les talons pour sortir de la boulangerie. Il a l’air un peu contrarié de se retrouver nez-à-nez avec moi. Je ne peux pas me douter que c’est Chadouk qui le met dans l’embarras. C’est difficile de voir quelqu’un grimacer et de se comporter comme s’il n’était pas là.

Il rougit.
« Hé ! Lucie, salut…
— Ça alors ! bonjour Timéo, comment vas-tu ? Quand je vais dire à Romane que je t’ai vu, elle ne va pas en revenir. On n’a plus de tes nouvelles depuis un moment, non ?
— Euh… ce n’est pas ça… disons que je suis actuellement occupé. »
Il achète son pain quand vient son tour et fait mine de se diriger vers la sortie.
Là, je dois dire que je prends la mouche :
— Attends, ne te sauve pas ! Tu es occupé à quoi faire ?
Timéo se retourne, embarrassé. Il contemple un instant Mme Crespin qui tranche un gros pain de maïs. Puis, son regard se pose sur moi. Il marmonne entre ses dents :
— Tu sais garder un secret ?
J’écarquille les yeux et je fais oui avec la tête.
Timéo prend une mine de conspirateur :
— Viens, on va dehors.
*
Nous sortons et lui se donne une tape sur le front.
— Zut ! Je n’ai pas acheté le bon pain.
Et il s’engouffre précipitamment dans la boulangerie pour revenir trois minutes plus tard avec une grosse miche aux céréales. J’avance d’un pas vers lui.
— Bon alors, c’est quoi, ton secret ?
Il paraît qu’à ce moment-là Chadouk l’a encouragé d’un « n’oublie pas que Célia la druidesse nous attend tous les trois. Invite-la, Timéo ; c’est important. »
Timéo suit des yeux le trafic de la route. Les feux de croisement sont des lucioles dans la lumière du matin.
— Eh bien, voilà : mon père et moi, on passe plusieurs jours aux Grands Bois pour fêter mes dix ans. C’est mon cadeau d’anniversaire.
— Ah ? Bon anniversaire.
— Merci. On y est jour et nuit. Le garde-forestier est d’accord, bien sûr.
— Ça alors ! Mais où dormez-vous ?
— Dans la voiture, et c’est super.
— Mais, vous n’avez pas de tente ?
Je sais combien ma question est gênante mais c’est trop tard, je l’ai déjà posée. Timéo est furieux :
— On a les sous pour en acheter une, faut pas croire. C’est juste que c’est plus amusant dans la voiture.
— D’accord, ne t’énerve pas. Tu en as de la chance, ça doit être merveilleux. Je t’envie. J’aime beaucoup les arbres. Ton père est formidable. Maman ne penserait jamais à m’offrir un aussi beau cadeau.
— Oh, les gens riches ont forcément moins d’imagination.
Timéo ne voulait pas dire cela et il prend un air malheureux. Je reste calme. Je n’ai que dix ans, mais je sais que le succès et l’argent de Maman nous protègent.
*
Il est dix heures. Une brise se lève et nous rafraîchit. Sur le parking, les voitures se garent et redémarrent à un rythme régulier et frénétique. Le bruit des moteurs anime l’air et donne l’impression que les Grandes Vacances ne servent qu’à partir et à revenir.
*
(extrait du chapitre 9)

Un ami comme Chadouk #7

 Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
Un ami comme Chadouk #7
© Chris Dunn
JE N’AI JAMAIS EU de vrai secret auparavant. Par exemple, je ne dis jamais à mes copains que ma mère est partie un jour en emportant ses affaires mais en laissant son fils. Je ne confie pas mes chagrins. Je ne parle pas davantage de ma peine quand Papa rentre des courses et qu’il n’a pas acheté beaucoup à manger. Tout ça, je le garde dans son cœur, même si tout le monde sait très bien que mon père ne travaille pas souvent parce qu’il en a perdu le goût et l’envie depuis le départ de ma mère. Mais ça, c’est différent. C’est juste que je n’ai pas envie d’en parler avec les autres. C’est juste que j’aimerais bien que les autres ne sachent pas ce qui est moche ou triste dans ma vie.
Je rallume ma lampe de chevet et trotte discrètement sur mes pieds nus jusqu’à la salle de bain pour boire quelques gorgées dans la coupe de mes mains. Je ferme rapidement le robinet, m’essuie à la serviette qui traîne en tire-bouchon dans la corbeille à linge et retourne dans ma chambre.
Chadouk est à plat ventre devant une toupie en bois qui tourne longtemps. Il la contemple avec ravissement, tellement absorbé qu’il ne me voit pas l’approcher.
— Bouh !
Il sursaute et ça le fait décoller de quelques centimètres.
— Tu m’as fait peur ! Ce n’est vraiment pas drôle.
— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ?
— Je voulais te parler.
— De quoi ?
— Du monsieur qui est venu chez toi. Qui est-ce ?
Je me renfrogne et garde le silence.
— Il n’avait pas l’air très gentil. C’est vraiment lui, le gardien des Grands Bois ?
— Le « garde-forestier », je rectifie. « Et non, à mon avis, ce n’est pas lui. Comment va Lucie ?
— Bien, mais elle ne me voit et ne m’entend toujours pas. Dis-moi qui c’était ? Il n’avait vraiment pas l’air commode.
Je suis embarrassé. À quoi bon expliquer que Papa me cache ses problèmes d’argent ? Nous sommes pauvres, il n’y a plus assez de sous sur le compte pour payer les loyers du mobil-home et monsieur Santos, le propriétaire, a envoyé un huissier de justice pour nous faire expulser. Nous devrons quitter cet endroit mais nous n’avons nulle part où aller. Je ne sais même pas ce que vont devenir mon lit et mes affaires. Le coffre de la voiture peut contenir deux, trois valises et rien de plus.
Je l’explique quand même un peu en donnant le moins de détails possible et Chadouk en a les larmes aux yeux.
— Je suis désolé, Timéo. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire non plus.
— Rien, on n’y peut rien, c’est la vie. Tu n’es pas réel et je suis un enfant. J’ai vérifié dans ma tirelire, je n’ai que trente-six euros quinze.
*

(Extrait du chapitre 8 : « Une mystérieuse visite chez Timéo »)

Un ami comme Chadouk #6

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
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©Hazuki Koike
©Hazuki Koike
JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
*
(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)