Xuchilbara

« Tu me dis d’être heureux
ce n’est pas ce que j’aime
car je suis comme
l’ombre au soleil de juillet
saoule cherchant refuge au bas
des murs
de pierre
ombre à la pierre au cou
au bord de la rivière

je crois que j’aimerais
perdre sous moi le sol
oublier un instant
la blancheur révérée
mais jamais non jamais
la rive ne me cède

vois la ville
et son cœur
d’eaux tièdes et immobiles
vois comment tout me voue
à la marche forcée
vaille que vaille le ciel comme un cintre à mon dos
enfilé. »

Al Denton, « Xuchilbara », extrait du recueil « Poèmes écrits dans ma voiture »

Quand ta mère te tue

Dominique Boudou doit sortir un recueil bientôt, et il me tarde de le lire. Voici l’extrait d’une de ses nouvelles à la prose très poétique :

« (…) Mais quelle heure est-il ? Je te dis que je suis levé depuis longtemps et tu veux savoir ce que j’ai fait. Je te parle d’une Grany Smith qui a pourri dans le compotier. Je ne l’ai pas regardée pourrir mais je te fais croire que si. Tu aimes les observations lentes. Tu réclames des détails sur la flétrissure de la peau, les bouffissures invisibles des chairs. Hier, la pomme était encore intacte. Nous n’avons pas su voir, je te réponds. Tu soupires. Tes lèvres absorbent un peu de café et ta bouche grimace. Tu as mal au ventre pour la journée.

Quel code inventer, pour être dans l’oubli ?

J’entends tinter contre l’émail le pommeau de la baignoire. Parfois tu te frottes jusqu’au sang. Ou tu perces avec une aiguille les boutons qui ont germé dans les replis de ton aine. Tu les arroses d’eau de Cologne. Tu les brûles. Et tu rachètes ainsi les fautes que tu n’as pas commises.
Pendant que tu essaies des chemises et des robes, des pantalons et des jupes, je relis les dernières pages de mon roman, « La diagonale du cavalier ». Elles ressemblent à un corps gras qui aurait caillé. Les phrases n’avancent pas, ressemblent à mon être sur le canapé, dont les pensées pourrissent. Je trouve la force de réfléchir à cette question, du roman qui réussit mal à dire. Mais quoi au juste ? Je n’en sais rien, je n’ai que des soupçons. Les ratures, les repentirs, les griffures des marges, les feuilles qu’on jette, voire, sont peut-être le lieu du livre. Avec leur pauvreté. Leur inachèvement. La littérature serait dans le chantier, pas dans la maison. Ma fatigue hausse les épaules. Mes réflexions se brisent comme du verre. N’existe-t-il pas une maladie où le corps se brise comme du verre ? Tu fais irruption dans la bibliothèque et tu tournes dans une jupe de feuilles mortes. Tu l’as depuis toujours. Tu la portais déjà au mariage de tes sœurs. Tu ris. Je te dis qu’elle te va bien mais que l’ensemble est trop vaporeux. Tu hoches la tête. Tu pinces les lèvres. « Vaporeux » n’est pas le mot qui convient. La texture même de la jupe exclut l’épithète. Tu t’absentes trente secondes et tu reviens avec une robe à liserés bleus au col. Tu tournes encore et mes yeux grossissent dans leur orbite. Les livres se troublent sur les étagères. Le plafond se met à peser lourd. Et ta voix s’échappe de ta voix. Vaporeux, vaporeux, non, décidément. Je te propose de t’asseoir et je nous allume une cigarette. Tu dis que tu es lasse. Il y avait trop de lait dans ton café. Tu sens une lame à l’intérieur de ton ventre. Et je n’en suis pas le manche. »

Dominique Boudou, « Quand ta mère te tue », éd. N&B / Pleine Page 2007 (p.21-23)

Les heures perdues d’avance

Ce jour de
Juillet
Brûlait tout
Sous son ventre

Grillait la
Maigre
Pelouse derrière
La maison

Découpait au
Rasoir les om-
Bres
Et affûtait
Aigu les toits
D’ardoise

La cabine té-
Léphonique
Ressemblait à
Un désastre au
Bord de rien

Le soleil blanc
Comme un oignon cru
Dans le ciel d’un seul
Morceau
Tremblotait

Malgré ma
Soif
Ne me secouais pas
J’attendais que la
Chaleur s’a-
Paise

J’attendais le soir
J’attendais
La nuit

Et n’imaginais pas
Que ces heures
Jetées
Me retomberaient sur
Le cœur

Comme un grand b-
Œuf
Ecartelé

Francesco Pittau

L’amour, cette inconnue X

Voulait la tuer
Voulait l’égorger
Il la jetait dans l’es-
Calier comme un sac
D’immondices

Il la traitait de monstre
D’horreur vari-
Queuse
Et elle sanglotait toutes
Les larmes de son
Énorme corps dis-
Gracieux

Ne comprenait rien
A cette haine qu’il
Lui portait
Répétait souvent
Qu’elle l’aimait
Qu’il l’avait faite
Femme
Et qu’elle serait
La mère de sa chair

Que sa chair à elle
Était comme sa chair à lui

Alors noir de ra-
Ge il éructait : UN JOUR
J’ CREVERAI TA PAN-
SE A CIMETIERES !

Et elle pleurait dans
Son coin tamponnant ses
Grosses joues avec un
Mouchoir sale

Francesco Pittau

>Quelque part en cinquante-trois, dans la revue Woman’s day

>

(Richard) était assis sur une racine noire et tordue, au bord de la rivière, les yeux dans le vague, entouré par un mince réseau de branches de saules qui déployaient un voile transparent de feuillage vert et argent entre lui et le ciel aveuglant. En lui, le tourbillon terrifiant des ténèbres s’enflait :

il ne fondait pas sur lui de l’extérieur, ainsi qu’il l’avait toujours imaginé, mais il montait en lui comme des fumées brunes, maléfiques, étouffant son cœur opprimé. Non, cette horreur brune ne menaçait pas de l’extérieur, murmurant dans les recoins, non, elle montait en lui, comme les miasmes écœurants du mal possible, du mal accompli. (…) Au loin flottait le radeau amarré, gris, détrempé, très large, sa surface mouillée scintillant sous une mince couche de soleil nuageux.

Il enleva ses chaussures et ses chaussettes sur les galets, puis laissa son pantalon du dimanche glisser jusqu’à ses chevilles, et se glissa hors de sa chemise. Il plia soigneusement les vêtements, comme selon un rituel, et posa le petit paquet sur la racine du saule.

Après l’air chaud, la rivière était froide, et les vaguelettes glissaient sur son corps comme pour lui rappeler tous les étés qu’il avait connus, tandis qu’il s’éloignait de la berge en pataugeant, les muscles noués, le souffle rapide et court. Il fut surpris d’atteindre le radeau si vite, mais tout se déroulait trop vite, comme dans un rêve. Il saisit le vieux bois velu à deux mains, respira trois fois comme lorsqu’il voulait mettre la tête sous l’eau, puis s’enfonça sous le radeau.

L’eau était à la fois vert sombre et claire comme du cristal, non pas épaisse et brumeuse comme à la surface. Il nagea vigoureusement vers l’obscurité. Des algues noires et gluantes qui pendaient sous le radeau lui chatouillèrent le dos, et ses épaules se cognèrent au vieux bois. Il atteignit ce qui devait être le centre du radeau et il leva la main, s’accrochant un instant à cet étrange monde caché du soleil. Sa résolution était intacte, forte et amère, mais les poignards de l’angoisse ne pénétraient plus dans son cœur ; il n’y avait plus qu’une blessure profonde, comme un bleu. Il tenta de contempler l’idée de la noyade, mais ses yeux voyaient toujours l’eau brillante comme du verre, et toutes les ombres mouvantes autour de lui. Il n’arrivait à penser à rien.

Un groupe de minuscules épinoches passa près de lui, tournoyant pour s’écarter de son corps, puis il vit les gros poissons, qui ne nageaient pas, qui se matérialisaient simplement dans leur propre élément : deux grands, dont les écailles luisantes étaient d’un vert pâle dans la lumière sous-marine. Ils ne bougeaient pas, ils étaient suspendus mais vivants, ils le voyaient de leurs yeux entourés de cristal, qui ne clignaient jamais. Pendant une seconde, Richard songea qu’ils attendaient que son corps soit ramolli par la mort, prêt à être mangé, mais cette pensée ne le troubla pas et s’évanouit aussitôt. Ils étaient là, leur forme était belle, si ferme, brillante et froide ; instantanément, le temps s’anéantit, et avec lui la sottise de la colère, de l’indignation et de la honte. Ils étaient là, en suspens, presque assez près pour qu’il les touche, ces poissons brillants, mouchetés, zébrés, avec leurs nageoires duveteuses, les yeux clairs, comme des bulles, par lesquels leur vie le regardait. Rapidement, non pas avec le caractère délibéré des choses qui se déplacent dans le temps, mais à la vitesse de la pensée, les eaux gonflèrent, devinrent immenses, devinrent l’ensemble des eaux depuis la nuit des temps, tous les océans noirs et sonores au goût salé qui tendaient vers lui de longs doigts dans la marée saumâtre, toutes les eaux douces, les rivières et les cascades écumeuses, et les petits étangs stagnants, verts d’écume et hantés par les insectes. A travers ces eaux, à jamais paisibles, immuables, disparaissant et réapparaissant, évoluaient les poissons froids et pâles, sans hâte, affamés, vivants, à jamais eux-mêmes et indéchiffrables, depuis la première forme de vie dans les premières eaux.

Les deux formes métalliques et froides suspendues devant lui se déplacèrent légèrement, et il vit à nouveau à quel point elles étaient vivantes. A présent, mystérieusement, de longs rubans de joie, comme des rayons verts et frais, allaient des poissons jusqu’à lui et de lui jusqu’aux poissons, illuminant toutes les eaux. Il fut ébranlé par ce miracle et cette irremplaçable richesse, il aurait pu crier. Comme il savait qu’il devait fermer les yeux pour effacer momentanément la tension de la beauté et du bonheur insupportable, les poissons partirent tout à coup, ensemble, scintillèrent brièvement dans l’obscurité puis disparurent, le laissant éperdu et tremblant, toujours suspendu dans cette verdeur liquide, avec toute la terrible gloire du monde et des ses vastes eaux qui mettait dans sa bouche un goût puissant et doux. Puis, parce qu’un rire vigoureux et noble le remplit, il expulsa un souffle et il sut qu’il n’avait plus d’air à inspirer. Il était à mi-chemin sous le radeau, ses poumons lui faisaient mal, sa poitrine était comprimée par une main énorme.

Il se déplaça, motivé non par la peur mais seulement par une endurance furieuse, et il se mit à tâtonner vers la lumière. Il retiendrait sa respiration pendant une brasse encore, puis une autre, pendant que les petites bulles glissaient impitoyablement entre ses lèvres, alors que ses côtes se creusaient, que sa tête martelait et que sa gorge était torturée par la douleur. Il ne pouvait plus le supporter, encore une brasse, encore une… Et il y eut de l’air dans ses poumons, si brutalement qu’ils en furent endoloris, et le vieux bois gris du radeau lui racla la joue.

Il resta là un long moment, se tenant par un bras aux vieilles planches détrempées, ses poumons se remplissant encore de l’air humide de la rivière. Il regarda à travers l’étendue luisante du cours d’eau, vers les saules argentés, tranquilles et intacts, et sur la plage il vit sa mère, vêtue de son maillot de bain rouge fané, venue le rejoindre. De si loin qu’il était, il voyait que son attitude, que son corps n’était pas ce qu’il avait craint, ce qu’il s’était représenté, n’était pas touché par la tragédie, en attente d’expiation, n’était pas assombri et tordu par le chagrin ; dans ces mouvements aisés, il n’y avait ni déception ni courage forcé. Elle était là, tout simplement, par cet après-midi de canicule, elle entrait dans l’eau, elle baissait les bras pour toucher des deux mains la fraîcheur de la rivière.

Extrait de The Pale Green Fishes, de Kressman Taylor.

Les mots bons, Beck

« Se moucher dans un mouchoir, dormir dans un lit, permis de rêver, dormir des deux yeux. Manger dans une assiette avec fourchette. Le couteau je l’ai. Cran d’arrêt. La meilleure défense c’est l’attaque; comme disait papa, affûteur.

Les sous-S.D.F ils nous volent, on a toujours plus petit que soi, comme disait grand mère, plumeuse, de sa collègue boyaudière.

Ces moins-que-rien, moins-que-nous, ils nous dévalisent comme dans un bois gare Saint Achille quand on pique un roupillon bien gagné dans la salle d’attente. Attente de quoi ? Nous on peut se le demander puisqu’on prend pas des trains. Ces rats savent bien qu’on peut pas aller `à la police. Moi, ma police, Je me la fais moi-même, nous deux Eustache. Avant j’avais mon Médor allemand, Médor et moi on était un, les sans-pitié l’ont fait périr avec la boulette d’onze heures. En douce je l’ai balancé à la flotte, mon copain, il s’en est allé au fil de l’eau… C’est dur, la vie.

L’ordure qui m’a fauché tout mon avoir, je voulais seulement lui faire une boutonnière et puis et puis et puis. Tant pis tant pire. J’ai tué j’ai tué j’ai tué, c’est comme ça et c’est pas autrement. A la guerre comme à la guerre. Je le dis qu’à moi; autrement bouche cousue cœur cousu. Pas la peine de le crier sur les toits surtout que nous autres on n’a pas de toits (faut bien que je me fasse rigoler un peu) sauf gare Saint Achille. Je bavarde en dedans, le meilleur frangin peut devenir un Judas, à preuve.

Sert à rien d’en faire un plat. L’avantage dans la cloche, c’est que les flics cherchent pas trop qui a fait quoi à qui, du moment que ça reste entre nous. Quand même j’aurais autant aimé que ça ne soit pas été. La lame a glissé toute seule, je voulais et je voulais pas. C’était pas un homme. C’était une femme mais y’en a aujourd’hui qui disent qu’elles valent autant que nous. Maman je sais pas. Elle est décédée en me faisant dans un cagibi qu’on avait dans un jardin qu’on louait à la ville. Marguerite je l’avais sautée gentiment dans le terrain d’herbes du croisement Saint-Achille et puis, Bon Dieu de mes deux, je me suis vu après sans un, poches nettoyées. Un collègue m’a prêté quarante balles pour manger avec intérêt : fallait lui rendre cinquante le surlendemain ou ils étaient quatre à me casser la gueule.

Le lendemain, moi : « On remet ça, Marguerite ? » Soûle comme une bourrique, elle dit pas non. Avait bu tous mes sous. La prémédite mais je voulais seulement me faire respecter, lui apprendre à vivre. Elle se l’est tenu pour dit, pauvre salope. Un malheur est vite arrivé. Aurait dû se défendre, trop bourrée. Poupée de son, poupée de sang comme dit la chanson. Quel cinéma ! Quoique du, y en avait pas plus que quand elles ont leurs coquelicots. Dans ses frusques d’emballage, ma dame, je veux dire ma lame aurait pas dû se planter dans son cœur de beurre, je connais pas bien la place des boyaux. Bien mal acquis ne profite jamais, la preuve. Mon pauvre couteau je l’ai nettoyé, en l’enfonçant dans la terre encore et encore, il faut prendre soin du peu qu’on a. On est jamais trop prudent. Je l’ai laissée là où elle était, c’est ce que j’avais de mieux à faire. Lui ai pas fermé les mirettes, pas si con. Ses gros yeux vert bouteille, bouteille c’est le cas de le dire, elle biberonnait dur. Je lui ai fait un bout de récitade, Marguerite je te remets entre les mains. Pardonnez-lui ses péchés par votre croix (j’aurais mieux fait de lui faire la croix des vaches). Donnez le repos éternel à votre servante. J’ai foutu le camp sans me presser pour pas avoir l’air. Ça m’a fait quelque chose de la veiller mais faut pas se laisser aller. J’ai tenu deux jours pour pas faire le mec qui retourne sur les lieux mais après à Dieu vat, je suis allé aux nouvelles. Plus rien, nettoyé, rasibus. Ouf ! On est quand même dans un pays civilisé.

Je suis innocent, Marguerite aurait pas fait de vieux os, elle avait pas d’hygiène, c’est pas comme moi, je mastique longtemps, je me couche tôt si je trouve une place. Si on lui avait accordé un petit bout de terrain, je me serais démerdé pour lui apporter des fleurs, pas vraies ou vraies.

Elle se regardait dans le cul d’une boîte de conserve, elle croyait qu’elle était une femme. Elle se peignait avec les doigts, moi j’ai toujours mon peigne dans ma poche, c’est la prunelle de mes yeux. Peigne et couteau, c’est l’homme. Elle pissait contre le monument aux morts, moi j’ai le respect des morts comme de moi-même, un peu plus tôt, un peu plus tard: Pauvre Marguerite, quelle charogne et maintenant encore plus, c’est la faute à pas de chance. Le moulin à café de ma fatalité n’arrête pas de tourner tout seul pour broyer le mauvais café, mais il finira bien par se bloquer. »


« Michel« , nouvelle extraite du recueil de Béatrix Beck, Guidée par le songe.