Les dents de lait — Helene Bukowski

Un premier roman maîtrisé de bout en bout.

Les Dents de lait, un premier roman qui paraît le 19 août chez Gallmeister, m’avait d’abord fait l’effet d’une farce. Je le dis sans ambages, l’état d’esprit avec lequel on aborde une œuvre peut influencer la façon dont on la reçoit. J’aime quand un texte me surprend, me met le nez dans ma sottise, aussi je confesse avoir eu la médiocrité de penser que le nom de Bukowski était connoté ; m’être dit que choisir pareil titre, Les Dents de lait, au mépris de l’alcoolisme romanesque et légendaire du vieux Buk, c’était le comble de l’insouciance. Ensuite, j’ai remarqué que Gallmeister sortait de son « tropisme américain » pour aller du côté de l’Allemagne, et j’ai subodoré qu’il devait y avoir Strudel sous Birkenstock. Et comme on trouve souvent en cherchant (pas comme ces feignasses de Newton et de sœurs Tatin), j’ai remarqué en lisant le début de ce roman que l’on était un peu, en effet, à la croisée des chemins entre My absolute darling de Gabriel Tallent, L’Arbre aux haricots de Barbara Kingsolver et Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk (cette dernière n’est pas américaine mais trempe dans le nature writing). Avec une écriture sans esbroufe et pourtant très maîtrisée. Non, pas celle d’Olga ; celle d’Helene. L’Allemande. Enfin si, Olga aussi, mais il s’agit ici d’Helene. Suivez, bon sang ! Donc, pour résumer, je me suis dit qu’Helene Bukowski cochait toutes les cases pour plaire à Gallmeister. Voici d’ailleurs comment il présente son roman :



« Skalde et sa mère Edith vivent dans leur maison isolée à l’orée de la forêt. L’adolescente n’a jamais vu le bleu du ciel : leur région est en proie au brouillard et à la sécheresse depuis si longtemps. Les derniers habitants du coin, après avoir fait sauter l’unique pont qui les reliait au reste du monde, espèrent ainsi que leur autarcie volontaire les protégera du chaos. Un jour, Skalde découvre dans une clairière une enfant à la chevelure rouge feu. D’où vient-elle ? Comment a-t-elle pu arriver jusqu’ici ? Consciente de sa transgression, l’adolescente recueille la petite fille, sous le regard méfiant de sa mère Edith. Car les deux femmes ne se sont jamais vraiment intégrées à cette communauté pétrie de peurs et de superstitions. Tandis que les villageois s’organisent, le trio devra bientôt faire face à une véritable chasse aux sorcières. »



Mauvaise langue avant de le lire, j’ai parié que ce livre se vendrait sur son histoire de « femmes fortes, écolo et survivalistes » ; puis je me suis fait avoir. Mieux, j’ai lu Les Dents de lait d’une traite ; sans manger, sans dormir, sans me doucher. Ce qui, par les romans qui courent, m’arrive de moins en moins souvent. Et j’en ai presque voulu à Helene Bukowski d’être aussi douée. Je sais, la jalousie, c’est mal ; si je continue, je pourrirai en enfer ou je me réincarnerai en auteur de chick lit. Elle est une véritable conteuse ; son texte est maîtrisé de bout en bout. On la lirait presque en suçant son pouce, les yeux écarquillés ; elle ment à son lecteur droit dans les yeux, sans se soucier de la crédibilité de son histoire — qui ne l’est pas, et on s’en fiche. Les rapports entre Skalde et sa mère sont hallucinants de folie et de beauté. Elle montre ici combien le territoire façonne en partie les âmes et’elle fait de la littérature avec une gamine rousse, un verger, un fleuve mortel et des lois claniques iniques. Mais contrairement à My absolute darling que j’ai cité plus haut, l’écriture d’Helene Bukowski est malgré tout si tendre et si douce qu’on peut mettre Les Dents de lait entre les mains d’un collégien. Et dans les vitrines des librairies le 19 août.

« Il n’était pas question de dormir. Je rodais dans la maison, fébrile. Edith était assise sous le plafonnier de la cuisine et soulignait des phrases dans le livre qu’elle avait ouvert devant elle sur la table. Elle me lançait un regard inquisiteur chaque fois que j’entrais dans la pièce, mais je n’avais pas envie de lui parler.
Ne tenant plus en place à l’intérieur, je finis par sortir dans le jardin et allai m’appuyer contre le prunier. L’écorce me raclait le dos. Je penchai la tête en arrière et observai les branches. Les fleurs étaient desséchées. Elles allaient bientôt tomber. Cette fois encore, il n’y aurait pas de prunes.
Je m’apprêtais à aller dans la remise jeter un œil au purin d’orties que j’avais préparé quelques jours auparavant quand j’entendis un craquement derrière moi, dans le sous-bois. Je tressaillis et fis volte-face. À travers les arbres, j’aperçus plusieurs chevreuils. Tremblants, leur pelage cuivré luisant d’humidité, les yeux révulsés. Je ne bougeai pas, mais ils avaient dû me repérer toute de même, car ils se sauvèrent dans la forêt en trébuchant. M’arrachant brusquement à cette vision, je repris le chemin de la remise. Quand je me penchai en avant pour attraper le seau de purin sous l’établi, la boîte contenant mes dents de lait en tomba.
Elle était lourde dans le creux de ma main. Je l’ouvris avec précaution.
Pendant un long instant, j’examinai du regard les vingts petites dents. À leur image se superposa celle des chevreuils prenant la fuite.
Il allait y avoir une fête. J’en étais sûre. Je tenais mon plan.
Je montai à l’étage dans la chambre de Meisis. Elle dormait à poings fermés. Je m’assis auprès d’elle sur le canapé et la réveillai.
— Tu as encore tes dents de lait ? lui demandai-je.
Meisis me regarda sans comprendre.
Je la saisis par les épaules.
—Tu as déjà perdu tes dents ?
Elle secoua la tête.
— C’est bien, dis-je. Rendors-toi, maintenant. »

Le nageur d’Aral de Louis Grall

Je m’suis fait tout p’tit devant une poupée qui crie maman quand on la touche. Ces paroles de Brassens ont traversé mon esprit quand j’ai refermé Le Nageur d’Aral de Louis Grall. D’habitude, la maison met volontiers dans son escarcelle des histoires de brutes, de renégats et de fripouilles en tout genre, mais voici que son éditeur, Pierre Fourniaud, semble avoir été touché par la grâce de ce texte lumineux, tel le dur à cuire converti de cette chanson.

Les lecteurs fidèles de « La Manuf » seront probablement surpris en le découvrant et penseront que Le Nageur d’Aral peut tinter plus familièrement aux oreilles des lecteurs de Gaëlle Josse, de Claire Keegan ou de François Cheng, dont les textes n’abritent pas fréquemment des putains ou des marlous. C’est que les étonnés n’auront pas su voir que la maison accueille aussi, et crescendo, des romans dont, je cite : « La voix littéraire et moderne  est vivante ». Dont acte.

Si j’attribue des tantes et des cousins à Louis Grall, c’est parce que je vous présente ici son premier roman, aussi il vous semblera déjà familier si je le situe dans la famille que l’on peut lui désigner, et vous allez comprendre pourquoi.
Voici comment la maison annonce son roman :

« Peut-être as-tu gardé souvenir de cet homme qui à soixante-dix sept ans s’était noyé en plongée ? Viens au monastère passer quelques jours, il me faut te raconter son histoire. Il te sera difficile d’y croire, mais sache qu’elle est parfaitement vraie. C’est à moi qu’il revient de te révéler des faits qui datent de plus de cinquante ans. Des faits que nous avons couverts d’un silence absolu jusqu’à présent. »
Le destinataire de ce message rejoint le monastère de Landevennec où lui sera conté le destin d’un mystérieux étranger, hébergé là au nom de cette règle millénaire qu’est le droit d’asile. Ce roman est son histoire, retranscrite dans une langue d’une poésie brute, mélopée intimiste faisant écho au chant de la nature. »

Comme je le disais plus haut, cette histoire me fait penser au court texte de Gaëlle Josse, Le Dernier prisonnier d’Ellis Island, également tissé sur le tambour des thèmes de l’accueil d’étrangers, de la mer et des lieux clos ; à Ce genre de petites choses de Claire Keegan, pour la dimension religieuse et la réclusion, et à François Cheng pour l’homme noviciat quittant son monastère de haute montagne dans L’Éternité n’est pas de trop.

Le récit de Louis Grall, empreint de poésie et de pudeur, se déroule autour d’une intrigue assez maigre mais dont le sujet résonne particulièrement à nos oreilles dans la chambre d’écho de l’actualité. En effet, aborder la question de l’accueil inconditionnel de l’étranger — sans enquête sur son passé et ses motivations — est tellement brûlant qu’il est impossible de la réduire au silence pendant la lecture de ce qui est, en quelque sorte, le compte-rendu par un « laïc copiste » d’une transgression au sein d’un monastère breton qui débuta au milieu du siècle dernier et qui dura jusqu’à l’orée du nôtre.

« Il y avait eu miracle en ce 12 novembre 1961. La tempête venue d’Écosse soufflait un vent glacé sur les côtes bretonnes. Noroît, force dix. Vers 5 heures et demie le ciel s’était brutalement obscurci à l’ouest, et le soleil avait émis un bref appel de détresse. On aurait dit qu’une pierre avait été roulée devant l’entrée du monde. Puis le vent avait rendu la parole inutile, et la mer était devenue blanche de colère.
Maintenant les hommes veillaient auprès des radios maritimes, sur les remparts des falaises, à la pointe des cales, dans la chaleur embuée des bistrots, et toutes leurs pensées convergeaient vers les puissants canots de sauvetage, en attente de plongée du sommet de leurs rails.
Dans le ventre maternel des abers, les membrures des bateaux déroutés craquaient, et leurs mâtures chantaient un chant dément. Des quais du port de commerce, les noirs remorqueurs s’étaient élancés sur la mer d’Iroise comme des chiens de berger, machines rougies à blanc. »

Le style de Louis Grall est lent, minimaliste, poétique et feutré.

« Le voici qui s’approche d’une ferme. Sans que le chien ne l’évente il dérobe une poule, et se réfugie de nouveau à couvert. Ses mains aux doigts souples et durs ont saisi la volaille tiède. Il ne lui a pas laissé le temps de crier. Elle palpite encore, le cou flasque, dans sa poche. Il la plume, et c’est d’abord l’automne pour ses yeux affamés, puis la neige des duvets, enfin le printemps de la chair. Il l’éventre et l’éviscère de son coutelas. Le sang coule, il songe à tout celui qu’il n’a pas fait couler. Un couple de pies l’observe, attendant son départ. Il rassemble du bois, et parvient à l’allumer avec son briquet, demeurant aux aguets. Avidement, il présente les morceaux de chair à la flamme. Il mange et cela est bon. Il mange goulûment, mais son répit est de courte durée. Il lui faut étouffer le feu. Une envie de fuir l’étreint, de regagner son pays malgré le danger, d’expliquer aux siens pour quelle obscure raison la mission a échoué. »

Le Nageur d’Aral de Louis Grall paraîtra le 3 juin à La Manufacture de Livres.

La Folie de ma mère, d’Isabelle Flaten

« Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. »

« Il y a longtemps désormais qu’alternent les saisons dans ta tête. Il y a des jours avec, d’autre sans, des périodes crépusculaires, de brefs instants de grâce, d’inquiétantes périodes d’euphorie, de longues plages de désolation et ces ponctuels coups de grisou qui te plongent dans un trou noir. Je maudis le destin de t’infliger une telle souffrance et te maudis d’en faire ton destin. Tu affirmes toujours ne pas être malade. Du moins pas en permanence, concèdes-tu parfois. Et parfaitement remise, lorsqu’à l’issue d’une obscure hibernation, le printemps débarque à l’improviste dans ton esprit et que tout en toi refleurit à la puissance mille, te dispensant de nouveau d’avaler tes pilules. Rien ni personne n’a la maîtrise du calendrier. Seule constante : tu n’en finis pas de pester. Si fort et contre temps de choses qu’exténuée ou exaspérée, ou les deux, je t’ai laissée en plan lors de notre dernier séjour en Bretagne. Je veux tout à la fois, te sauver et te fuir. Je t’en veux d’être telle que tu es et m’en veux d’être celle que je suis. J’aimerais être toujours là pour toi et, ce jour-là, je t’abandonne. »

Isabelle Flaten, « La Folie de ma mère », éd. Le Nouvel Attila (p.9 et p.74)

Une comptine amère et énumérative, un huis clos émotionnel, une lettre posthume : le dernier roman d’Isabelle Flaten — singulier par la forme —, se distingue de ses précédents ouvrages. Si la filiation est un thème universel, elle devient individuelle quand elle est toxique. Nous ne sommes ni chez Jules Renard, ni chez Karl Ove Knausgard, mais dans l’entresol entre leurs deux appartements. Jusqu’où peut aller la loyauté envers un parent qui fait du mal alors que lui-même est souffrant, quand est-il temps de sauver sa peau, comment se construire différent en étant son semblable, comment ne pas être coupable de désirer la vie quand celle qui vous l’a donnée ne veut pas de la sienne ?
La narratrice d’Isabelle Flaten constate les dégâts et plaide avec pudeur et sans jugement pour son émancipation dans la période soixante-huitarde où ses jeunes contemporains semblent ouvrir leurs cages sans effort.

Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer

 « De retour à l’Abattoir, je regardai Goodnight en pensant à ce que Cole m’avait dit sur le fait qu’il avait travaillé comme dynamiteur. Les dynamiteurs étaient une chose à laquelle je n’avais jamais vraiment pensé, mais les Crânes de Noeud* n’arrêtaient pas de parler d’eux. Ils avaient l’air d’être toujours là quelque part à la lisière du Monde des Crânes de Noeud, apparaissant soudain au fin fond des impasses ou derrière les vitres crasseuses comme des coulures de sang d’oiseaux.
Mon père me lisait des articles de journaux à leur sujet. Les gens parlaient d’eux dans la rue. On entendait les conversations. Impossible de faire autrement. Des fenians qui dynamitent la Tour de Londres pour la libération de l’Irlande. Un Parisien qui pulvérise tout le monde dans un café. Les Russes qui font sauter leur propre tsar en mille morceaux. Des gars de Chicago qui balancent des bâtons de dynamite sur la police. Et les cambrioleurs, aussi, qui vont de ville en ville par les trains de marchandises, et qui utilisent de la nitroglycérine pour faire sauter les coffres.
C’était la seule chose dont même les Crânes de Noeud avaient peur. La corruption, la prostitution, l’opium, les bagarres, la guerre et le meurtre, tout ça avait du sens pour eux. Mais pas la dynamite. Ils n’y voyaient aucune logique. C’était impossible de trouver un quelconque sens à une bombe qui saute dans un café. C’était soudain, absurde et brutal. Ils s’en chiaient dessus de peur. Ça leur faisait à eux exactement ce que tout le reste du Monde des Crânes de Nœud nous faisait à nous.

J’eus l’impression de pouvoir déceler tout ça chez Goodnight après que Cole me l’avait dit. Il le masquait en étant plus grand et plus laid qu’on l’aurait cru possible. Scarifié sur une moitié du corps, et brutal, comme un truc sorti du pire cauchemar que vous ayez jamais fait. C’était le genre d’homme que vous surveilliez toujours au cas où il ferait un geste brusque, afin de pouvoir foutre le camp à temps. Comme un mur de brique chancelant qui pourrait s’effondrer sur vous d’un instant à l’autre.
Et à cause de ça, vous loupiez ses mouvements fins. Vous ne voyiez pas à quel point il savait être délicat avec les grosses mains qu’il avait. Des choses toutes simples, comme la façon dont il mangeait, ou tenait son crayon quand il écrivait dans son carnet. Vous ne remarquiez pas la netteté et la précision de son écriture. La capacité qu’il avait à se concentrer sur les plus petites choses et à en tirer tout ce qu’il pouvait en tirer.
Et une fois que vous aviez remarqué ça, vous remarquiez aussi autre chose. Vous remarquiez combien le laudanum érodait ses capacités. Ce n’était pas que ses mains se soient mises à trembler, ou qu’il ait perdu sont attention aux détails ou quoi que ce soit. Ce n’était rien de spectaculaire. Il avait juste besoin, désormais, de s’asseoir et de calmer sa respiration une seconde avant de pouvoir écrire quoi que ce soit de lisible.
C’était le meilleur dynamiteur que personne ait jamais connu. D’après Cole. Et à voir les efforts de plus en plus grands que Goodnight devait déployer pour maîtriser ses travaux délicats, on ne pouvait s’empêcher de penser qu’il se saccageait volontairement. Qu’il se servait du laudanum pour effacer ses capacités comme on effacerait une rature au crayon. »
(*les adultes)

(extrait p.105-107)

J’avais acheté Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer après en avoir lu les premières pages, pour le mettre en attente le temps de terminer d’autres lectures.
Et puis, au détour d’une vidéo, je vois Whitmer exhiber fièrement sur son bras le tatouage d’un paon en majesté parce que Flannery O’Connor en raffolait. Or, je raffole de F. O’Connor. Voyez-vous, je crois que l’on devrait tous avoir en nous quelque chose de Flannery.
Dans cette histoire où la violence la plus brutale est l’hostie de ses plus fidèles d’entre les fidèles, le narrateur est un orphelin, Sam, et je bénis l’auteur de nous donner à voir cette violence par les yeux de ce jeune garçon, tant la délicatesse et la douceur sont absentes des relations entre les enfants, les clochards, les putes et les salopards qui jouent leur partie dans ce théâtre où s’exposent des âmes noires et sales comme des goules. Gallmeister la résume ainsi :

1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds. Expéditions punitives, lynchages et explosions précipitent l’adolescent dans l’univers honni des adultes, qui le fascine et le repousse à la fois. Au point de modifier sa nature profonde, et de l’éloigner insidieusement de Cora.
Les Dynamiteurs est empli d’une tendresse inconditionnelle envers les laissés-pour- compte. Ce roman intense raconte la fin brutale de l’enfance dynamitée par la corruption du monde des adultes.

C’est cette tendresse qui tapote l’épaule du lecteur quand il tourne les pages. Comme une chanson de Hugh Coltman — Hand me downs, par exemple, en contrepoint —, pour remplacer le laudanum du géant Goodnight et supporter l’ignominie qui souille le Denver de cette fin de XIXè siècle.
Plus qu’un conte dont les monstres terroriseraient le lecteur afin de le maintenir dans le droit chemin, davantage qu’un western manichéen où les peuples s’affronteraient pour conserver leurs territoires et une descendance qui se tient debout, ce roman de Benjamin Whitmer est une fable dans la tradition la plus allégorique qui nous invite à nous interroger sur la légitimité de la violence et plus précisément sur la morale et la question qui lui sont intrinsèques, l’une constatant que la raison du plus fort est bel et bien la meilleure, et l’autre interrogeant le franchissement de la frontière ténue comme un cil entre la violence défensive des victimes et la violence offensive des assaillants (qui permet de s’extraire du clan des victimes).
Ces deux points cimentent les fondations de l’Amérique autant que le calcaire et l’argile et Whitmer le résume très bien par cette remarque qu’il fait dans la plupart de ses interviews, pour peu que l’on aborde le sujet avec lui :
« tout le monde possède une arme à feu en Amérique, même ceux qui sont contre les armes à feu, parce qu’en Amérique, tout le monde a peur de son voisin. »
Bref, Les Dynamiteurs, c’est de la nitroglycérine fabriquée avec un bon peu de  Personne ne gagne  de Jack Black, une touche d’Oliver Twist de Charles Dickens et un zest de Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren ; le couteau de Martin Scorsese pour couper les mèches, et la main de Quentin Tarantino pour glisser les bâtons dans les failles de votre système nerveux central.

« Ce genre de petites choses » de Claire Keegan

En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.

Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les sœurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Même s’il n’est pas homme à accorder de l’importance à la rumeur, Furlong se souvient d’une rencontre fortuite lors d’un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d’horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.

Un avis qu’il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu’il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s’active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n’écoute que son cœur.

«En octobre il y eut des arbres jaunes. Puis les pendules reculèrent d’une heure et les vents de novembre arrivèrent et soufflèrent, perpétuels, et dépouillèrent les arbres. Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées, étirées, avant de se dissiper le long des quais, et bientôt la rivière, aussi sombre que de la bière brune, se gonfla de pluie. Les gens, pour la plupart, enduraient les intempéries avec contrariété. Les commerçants et les artisans, les hommes et les femmes au bureau de poste et dans la file d’attente du chômage, sur le marché aux bestiaux, à la cafétéria et au supermarché, dans la salle de bingo, dans les pubs, à la friterie, commentaient tous à leur manière le froid et la quantité de pluie qui était tombée, demandant ce que ça signifiait et s’il pouvait y avoir un présage là-dedans, car qui pouvait croire que c’était, pour la énième fois, une journée glaciale ? Les enfants relevaient leurs capuches avant de partir pour l’école tandis que leurs mères, si habituées maintenant à baisser la tête et à se précipiter vers la corde à linge ou osant à peine étendre la moindre lessive dehors, avaient peu d’espoir de réussir à faire sécher ne serait-ce qu’une chemise avant le soir. Puis la nuit s’installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s’agenouillaient encore pour dire le chapelet.
Bill Furlong, propriétaire du dépôt de bois et de charbon, se frotta les mains, disant que, si les choses continuaient comme cela, ils auraient bientôt besoin d’un nouveau train de pneus pour la camionnette.
« Elle est sur la route la journée entière, dit-il. Nous ne tarderons pas à rouler sur les jantes. »
Et c’était vrai : dès qu’un client sortait du dépôt, un autre entrait immédiatement, ou le téléphone sonnait pour la commande suivante — presque tous disant qu’ils voulaient la livraison sur-le-champ ou sous peu, que la semaine d’après ne conviendrait pas.
Furlong vendait du charbon, de la tourbe, de l’anthracite, du poussier et des bûches. Il fournissait ces combustibles au poids, à raison de cinquante ou de cent kilos, d’une tonne ou d’une pleine camionnette. Il vendait aussi des paquets de briquettes et de petit bois, ainsi que des bouteilles de gaz. Le charbon était le travail le plus salissant et, en hiver, il fallait s’approvisionner tous les mois, sur les quais. Deux journées complètes étaient nécessaires aux hommes pour aller le chercher, le transporter, le trier et le peser, de retour au dépôt. Pendant ce temps, d’insolites bateliers polonais et russes parcouraient la ville dans leurs bonnets de fourrure et leurs longs manteaux boutonnés, sans presque parler un mot d’anglais.
Durant les périodes chargées comme celles-ci, Furlong faisait la majorité des livraisons lui-même et laissait les ouvriers du dépôt ensacher les commandes suivantes, couper et fendre les cargaisons d’arbres tombés que les fermiers apportaient. Tout au long de la matinée, le bruit des scies et des pelles assidues retentissait, mais lorsque l’angélus sonnait, à midi, les hommes déposaient leurs outils, lavaient leurs mains noircies et allaient chez Kehoe, où ils trouvaient des repas chauds avec de la soupe, et du fish and chips le vendredi.
«Un sac vide ne tient pas droit», aimait à dire Mrs Kehoe, debout derrière son présentoir neuf, servant les légumes et la purée à l’aide de ses longues cuillères en métal.
Avec plaisir, les hommes s’asseyaient pour se réchauffer et apaiser leur faim avant de fumer une cigarette et de retourner affronter le froid. »

Les Secrets — Andrus Kivirahk

Il est toujours intéressant de voir un éditeur de littérature générale publier un roman jeunesse, qui plus est quand il n’est pas dans son intention d’en profiter pour ouvrir une collection dédiée dans la foulée ; non pas pour la rareté de l’évènement, mais parce que l’on se demande in petto pourquoi il fait une exception à la règle et pourquoi ce n’est pas un éditeur jeunesse qui s’en est chargé. Dans le cas du roman Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, il se fait que son éditeur en France, Le Tripode, a déjà publié nombre de ses ouvrages et qu’il lui a semblé évident de ne pas écarter ses textes pour la jeunesse.

Il est toujours intéressant de voir un éditeur de littérature générale publier un roman jeunesse, qui plus est quand il n’est pas dans son intention d’en profiter pour ouvrir une collection dédiée dans la foulée ; non pas pour la rareté de l’évènement, mais parce que l’on se demande in petto pourquoi il fait une exception à la règle et pourquoi ce n’est pas un éditeur jeunesse qui s’en est chargé. Dans le cas du roman Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, il se fait que son éditeur en France, Le Tripode, a déjà publié nombre de ses ouvrages et qu’il lui a semblé évident de ne pas écarter ses textes pour la jeunesse.

Andrus KIVIRÄHK


Andrus KIVIRÄHK est un écrivain estonien, et plus précisément un conteur qui emporte ses lecteurs dans un réalisme magique qui débouche rapidement sur un monde merveilleux où prolifèrent des animaux parfois étranges, à la langue bien pendue. Il promène son humour et son ironie chez les petits comme chez les grands avec une facilité déconcertante.
L’Homme qui savait la langue des serpents l’a fait découvrir largement en France, plus particulièrement en 2014, année où il obtint le Grand Prix de l’Imaginaire du meilleur roman étranger.
Quel accueil fera-t-on à son dernier roman traduit par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau ?
Pour le savoir, on peut estimer au départ que les indices sont assez maigres. En effet, les éditeurs jeunesse français (pas tous, mais la plupart), ont depuis de nombreuses années un goût prononcé pour les romans écrits de préférence au présent, plutôt à la première personne du singulier et avec des phrases parfois anorexiques, pour ne pas dire au bord de la cachexie. L’histoire doit être très morale, avec un fait de société médiatisé en guise de sujet principal et surtout, elle doit être racontée à hauteur d’enfant. Mais d’enfant en tranches : en tranches d’enfant de « 3-6 ans », de « 7-9 ans », de « 9-13 ans », de « grands ado » puis de « young adult ». Et, selon les éditeurs et leurs collections, elle doit osciller entre soixante et cent quarante pages. Et ne soyons pas dupes : si le livre est plus volumineux, c’est la mise en page avec 750 signes par page qui le grossit artificiellement. Ou alors, c’est qu’on est tombé sur un tome d’Harry Potter.
Dans Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, on retrouve certains thèmes qui sont chers à leur auteur : la médication par l’imaginaire et ses effets secondaires potentiellement indésirables, la langue cryptée et une société animale qui flirte avec le bestiaire médiéval.
Sur la quatrième de couverture, voici ce qui est écrit :


« Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond… »


Et l’on n’est pas déçu : ceux qui ont aimé Les contes de Ionesco y retrouveront une tendresse loufoque et un humour déjanté qui s’apparentent un peu à l’esprit d’Eugène — ou bien, pour citer des auteurs plus contemporains, à ceux de Roald Dahl, de Pierre Barrault ou d’Éric Chevillard, quoiqu’en moins baroque et plus foisonnant. Les illustrations, étonnantes et en cela conformes à l’ambiance de l’histoire, font penser aux illustrations d’Etienne Delessert ou de Josef Lada — dessinateur tchèque de la première moitié du XXe siècle.

C’est l’histoire d’une famille, donc, qui a du mal à supporter la réalité si elle ne peut pas lui échapper de temps en temps, puis de plus en plus souvent. Pour les enfants, rien de surprenant. Mais si, mi-amusé, mi-effaré, l’on observe bien les adultes, l’on peut mesurer la difficulté qu’il y a à vivre sans avoir assumé ses rêves de jeunesse. C’est l’histoire d’un père très moyen qui ne sait pas emmener son fils à la pêche, d’une mère qui n’est pas pressée de rentrer s’occuper de son foyer, d’un voisin acariâtre qui ne sait pas rêver alors qu’il est écrivain, d’un concierge cossard comme un loir, et c’est l’histoire de deux enfants qui vont apprendre à grandir malgré les faiblesses de leurs parents mais aussi grâce à elles.

« Le soir, toute la famille regardait la télévision.
« Qu’est-ce qu’il leur prend de passer de telles âneries ? » demandait le père avec impatience, car il aurait volontiers changé de chaîne pour regarder une course automobile.
« Ça n’a ni queue ni tête !
— Un film, ça n’a pas à avoir de queue », renâcla Sirli, mais Siim se rangea du côté du père et dit qu’il aimerait bien voir un film avec une tête et une queue, et puis des cornes, aussi, et qui ressemblerait au diable.
« Ça te ferait peur, affirma Sirli, méprisante. Tu es trop petit ! »
Siim se mit en colère.
« T’es folle ! complètement folle ! J’ ai peur de rien, moi.
— Cet été, au parc d’attractions, tu avais peur. Tu te rappelles la maison hantée ? Tu criais comme un possédé.
— J’avais mal à la jambe. C’est pour ça que je criais. J’avais pas peur !
— Pourquoi tu mens, c’est quoi cette histoire de jambe ? T’étais pas tombé, ni rien. T’avais peur, c’est tout !
— Arrêtez de vous disputer ! » gronda la mère, et Sirli répliqua qu’elle ne voulait même plus parler avec son frère, que c’étaient lui et le père qui avaient commencé avec cette histoire de queue et de cornes au lieu de la laisser regarder tranquillement la télé. C’était l’heure d’un super feuilleton qui racontait la vie d’un maître-nageur, et l’acteur qui jouait le rôle principal lui plaisait énormément. Comme à toutes ses copines de classe. Elles collectionnaient ses images et ses posters, Sirli en avait plusieurs aux murs de sa chambre. Siim se souvint de leur existence et sortit de la pièce avec un sourire en coin.
Le père s’étira et dit :« Je vais me coucher.
— Déjà ? s’étonna la mère.
— Oui, demain je me lève à quatre heures pour regarder le foot. »
« Complètement cinglé », pensa la mère, mais Siim revint dans le séjour, le visage rayonnant, contenant difficilement sa joie, en disant que lui aussi voulait regarder le foot cette nuit.
« Toi ? S’étonna la mère. Mais qu’est-ce qui te prend ? La nuit, les enfants, ça dort !
»


Et c’est là toute la force d’Andrus KIVIRÄHK : nous plonger dans un monde de perdants magnifiques, nous entraîner dans leurs errances et leur folie douce avant de nous tirer vers le haut, afin de nous dire : «voyez comme les apparences sont trompeuses et comme tout change quand on accepte de changer de paradigme. »

« En ressortant, Siim et Sirli virent que monsieur Mouton avait fini par attraper le concierge. Il se plaignait de la saleté de la cage d’escalier et des pannes d’ascenseur, mais le concierge, au lieu de répliquer, se contentait de tordre doucement sa veste trempée.
« Vous pourriez répondre ! criait monsieur Mouton. Vous comprenez ce que je suis en train de vous dire ? À quoi ça sert, un concierge qui ne fait pas son boulot ? Est-ce qu’il va falloir que je prenne le balai moi-même ? Ce n’est pas mon travail. Je suis écrivain, moi !
— Je vais tout arranger, grommela le concierge. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson échoué sur la rive et tentait de se rapprocher de la cage d’escalier, mais monsieur Mouton le tenait par la manche :
« Où est-ce que vous courrez comme ça ? En voilà une grossièreté! Et puis qu’est-ce que c’est que ces habits trempés ? Bon Dieu, votre pantalon dégoutte carrément ! »
Il lâcha le concierge et s’essuya les mains avec soin.
« Dégoûtant ! Dans quoi vous êtes-vous trempé ?
— C’est de l’eau de mer, répondit humblement le concierge.
— De l’eau de mer ? Vous êtes allé vous baigner tout habillé ? Et en plein automne ? »
Il secoua la tête et regagna l’immeuble en frémissant de colère.
« Ce concierge est en train de perdre la raison ! Il faut le surveiller pour l’envoyer à l’asile avant qu’il se mette à attaquer les habitants de l’immeuble et à casser les carreaux. »
Siim et Sirli s’approchèrent du concierge et lui dire bonjour.
« Tu vas te mettre au ménage ? demanda Siim. Dommage, on pensait venir te rendre visite.
— Moi, faire le ménage ? Pas question ! Il faut que je me remette à l’eau tout de suite, sinon je vais m’asphyxier. Mais venez donc ! »
Il se précipita vers l’immeuble, Siim et Sirli sur ses talons. Ils entrèrent dans le local à balais et se retrouvèrent dans l’eau, à écarter des poissons qui tentaient de faire des bisous au concierge.
« Mais oui, mais oui, mes mignons ! Me revoilà ! Laissez-moi ! Vous aurez du sucre ! »
Il prit dans sa poche une poignée de morceaux de sucre et les offrit aux poissons. Tandis qu’ils mangeaient, il les caressait et leur grattait l’entre-nageoires.
« Braves petites bêtes !
— On retourne voir l’épave ? » Demanda Sirli. »

Prodiges et miracles de Joe Meno (audio)

De temps en temps, et parce que mes travaux d’écriture pour mes différents éditeurs mangent tout mon temps (confiteor, et cætera), je publierai ici des extraits de mes lectures en format audio plutôt que des recensions ou des rédactions d’extraits.
Aujourd’hui, il s’agit des premières pages de Prodiges et miracles, de Joe Meno, traduit de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana pour les éditions Agullo (2018).
Roman acheté sur le conseil des libraires de La Chouette qui Lit à Marciac.
Merci à Sébastien Wespiezer pour son aimable autorisation.

« Au-dessus des champs à ras de terre, au-dessus des vastes prairies, le soleil — lancé vers l’ouest en un galop effréné — repousse les assauts de la nuit. À travers les collines brun-gris, les collines foisonnant de vert, les rais de lumière frappant le poulailler décoloré par les intempéries, soulignant des zones où le bois peint s’écaille, délavé jusqu’à un gris vulgaire ; la terre elle-même muette comme l’ombre, bleutée, voilée de brume. Toujours plus avant, tendant vers son apogée, le soleil se hisse plus haut dans le ciel, brisant une obscurité aux teintes faiblardes… »

Présentation de l’éditeur :
1995, Mount Holly, une ville de l’Indiana qui se meurt. Jim Falls, vétéran de la guerre de Corée, s’efforce tant bien que mal d’élever son petit-fils métis, Quentin, un ado de 16 ans taciturne qui oublie son mal-être en sniffant de la colle. La mère de Quentin est une junkie paumée qui apparaît et disparaît au gré de ses démêlés avec des petits copains violents, son père, un inconnu. L’élevage familial de poulets ne rapporte plus grand-chose, les dettes s’accumulent, l’avenir est sombre. Jusqu’au jour où une magnifique jument blanche taillée pour la course est livrée à la ferme suite à une erreur : c’est l’espoir qui renaît chez le vieil homme.
Mais l’animal attise les convoitises et deux frangins accros au crystal-meth parviennent à s’en emparer en pleine nuit. Jim et Quentin se lancent alors sur leurs traces à travers le midwest pour tenter de récupérer la bête merveilleuse avant qu’elle ne soit vendue. Au cours de cette folle poursuite, grand-père et petit-fils traversent une Amérique rurale oubliée, où drogue et violence semblent être les seuls horizons d’une jeunesse sans repères que la vieillesse ne comprend plus. Et pourtant, grâce à l’amour que chacun porte au cheval miraculeux, l’aïeul et le garçon trouveront le chemin d’une rédemption mutuelle.
Joe Meno, au sommet de son art, offre un magnifique roman noir dont les dialogues laconiques ponctuent la poésie douloureuse des paysages, de la lumière sur les plaines et de la fabuleuse beauté de la jument.

Robert Penn Warren — Tous les hommes du roi

On allait descendre la Promenade — un alignement de maisons face à la baie — d’où venaient mes amis. Anne, qui était devenue vieille fille ou s’en approchait foutrement. Adam, un chirurgien célèbre toujours sympa avec moi mais qui ne venait plus pêcher. Et dans la dernière maison, le juge Irwin, un ami de ma famille qui m’emmenait chasser avec lui et m’avait appris à tirer, à monter à cheval, et me lisait de vieux livres d’histoire dans son bureau. Après le départ d’Ellis Burden, il fut plus un père pour moi que tous ces types qui s’étaient mariés avec ma mère et avaient emménagé avec nous. Le juge était un homme, lui.J’indiquai donc à Sugar Boy comment traverser la bourgade pour rejoindre la Promenade où vivaient, où avaient vécu, mes amis. La ville était sombre, sans autre éclairage que des ampoules accrochées aux poteaux électriques. On atteignit bientôt la Promenade et ses belles demeures qui étalaient leur blancheur osseuse dans un écrin de magnolias et de chênes.

Mais alors, qui est assis à l’arrière de cette Cadillac noire qui file comme un fantôme ? C’est Jack Burden, enfin !

En traversant de nuit la petite ville où tu as vécu, tu t’attends à croiser l’enfant que tu étais, en culottes courtes, debout à un coin de rue sous les lampes suspendues contre lesquelles les insectes s’assomment avant de s’écraser sur le trottoir. Tu as envie de le voir, ce garçon sous le réverbère qui ne devrait pas être dehors à une heure pareille, et de lui conseiller de rentrer vite fait se coucher avant d’avoir des problèmes. Mais peut-être es-tu chez toi, au lit, plongé dans un sommeil sans rêve, et peut-être que tout ce qui semblait si réel n’est jamais arrivé. Mais alors, qui est assis à l’arrière de cette Cadillac noire qui file comme un fantôme ? C’est Jack Burden, enfin ! Tu ne te rappelles pas le petit Jack Burden ? L’après-midi, il sort souvent dans la baie pour pêcher, et quand il rentrait pour dîner, il embrassait sa splendide maman avant de monter se coucher, récitait ses prières et allait au lit à neuf heures et demie. Ah, mais tu parles du fils du vieil Ellis Burden ? Exactement, et de cette femme qu’il avait épousée au Texas — ou était-ce en Arkansas ? —, cette femme au visage fin et aux grands yeux qui habite aujourd’hui dans la maison des Burden avec son nouveau mari. À propos, qu’est-ce qu’il est devenu, Ellis Burden ? Bon sang, j’en sais rien. Personne n’a plus jamais entendu parler de lui par ici. Il était un peu maboul. En tout cas, il fallait l’être pour se barrer en abandonnant cette beauté de l’Arkansas. Peut-être qu’il ne pouvait pas lui donner ce qu’elle voulait. Quand même, il lui a donné un fils, ce Jack Burden, ouais !
C’est la nuit. Tu parcours les rues, et tu entends ces voix.


On était arrivés au bout de la Promenade et j’aperçus la belle demeure à la blancheur osseuse sous les frondaisons des chênes noirs.
« C’est ici.
— Gare-toi là », ordonna le Boss. Il se tourna vers moi : « Il y a de la lumière. Cet emmerdeur n’est pas encore couché. Tu vas frapper à sa porte et lui dire que je veux le voir.
— Et s’il ne veut pas ouvrir ?
— Il voudra. Et s’il refuse, fais en sorte qu’il change d’avis. Bordel, pourquoi tu crois que je te paie ? »
Je sortis de la voiture, passai la barrière et m’avançai dans l’allée de coquillages sous le couvert des arbres sombres. J’entendis que le Boss me suivait. L’un derrière l’autre, on suivit l’allée et monta les marches par la galerie ouverte.
Le Boss se mit sur le côté lorsque j’ouvris la moustiquaire et frappai à la porte. Sans réponse, je frappai à nouveau. Puis, par la fenêtre, j’aperçus qu’une porte s’ouvrait dans le hall — celle donnant sur la bibliothèque, je le savais — et une lumière s’alluma. Il approchait de l’entrée. Je le voyais par la vitre pendant qu’il tournait le verrou.
« Oui ? Demanda-t-il.
— Bonsoir, monsieur le Juge. »
Les yeux plissés vers l’obscurité du dehors, il essayait de distinguer mon visage.
« C’est moi. Jack Burden.
— Jack ! Pas possible ! Entre ! »
Il me tendit la main. Il avait même l’air heureux de me voir.
Je la lui serrai et entrai. Sur les murs, dans les cadres dorés qui s’écaillaient, les miroirs renvoyaient une une clarté diffuse et les flammes des lampes-tempêtes dansaient sur les guéridons de marbre.
« Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Jack ? Demanda-t-il en me fixant de ses yeux jaunes qui, contrairement à son corps, n’avaient pas changé.
— Eh bien, ai-je commencé sans la moindre idée de ce que j’allais dire ensuite, je passais voir si vous n’étiez pas encore couché, et si je pouvais vous parler…
— Bien sûr, Jack, entre donc. Tu n’as pas de problèmes, au moins, fiston ? Attends, laisse-moi refermer et… »
Il se retourna vers la porte, et s’il n’avait pas eu le palpitant bien accroché malgré ses soixante-dix ans, il serait tombé raide mort. Car dans l’encadrement, il y avait le Boss. Il n’avait pas fait un bruit.
Quoi qu’il en soit, le juge ne tomba pas raide mort. Et son visage demeura impassible. Pourtant, je le sentis se raidir. Imagine que tu te retournes pour fermer la porte de chez toi et qu’il y ait quelqu’un debout dans le noir, toi aussi tu sursauterais.
« Non », commença le Boss en souriant. Il ôta son chapeau et franchit le seuil comme si on l’y avait invité, ce qui n’était pas le cas.
« Non, Jack n’a pas de problème. Autant que je sache. Et moi non plus. »
C’était moi que le juge regardait à présent.
« Je te demande pardon, me dit-il de cette voix qu’il savait rendre glaciale et grinçante comme une vieille aiguille de phono qui raye un disque usé. J’avais oublié qu’on pourvoyait à tous tes besoins.
— Oh, Jack se débrouille, dit le Boss.
— Quant à vous, monsieur… », et le juge se tourna vers le Boss puis le regarda du haut de ses yeux jaunes — car il faisait une demi-tête de plus — et je voyais ses mâchoires crispées tressaillir sous les sillons de sa peau rougie et ridée.
« Vous avez quelque chose à me dire?
— Pour être honnête, je n’en suis pas sûr, pas encore.
— Dans ce cas…
— Mais ça pourrait venir, l’interrompit le Boss. On ne sait jamais, si on arrive à se détendre.
— Dans ce cas, reprit le juge avec sa voix rayée de vieille aiguille sur un disque usé, permettez-moi de vous dire que j’étais sur le point d’aller me coucher.
— Oh, il est encore tôt », dit le Boss, prenant son temps pour l’examiner de la tête aux pieds.
Outre un pantalon et une veste de smoking en velours démodée, le juge portait une chemise empesée, mais il avait ôté son col blanc et sa cravate. Le bouton doré de sa chemise étincelait juste au-dessous de sa vieille pomme d’Adam proéminente.
« — Encore tôt, ouais, poursuivit le Boss après qu’il l’eût bien détaillé. Et vous dormirez bien mieux si vous vous donnez une chance de digérer votre agréable dîner. »
Il traversa alors le hall vers la porte de la pièce éclairée, la bibliothèque.
Le juge Irwin regarda le dos du Boss s’éloigner dans son costume froissé, des auréoles de sueur sous les aisselles. Ses yeux jaunes semblaient à deux doigts de lui sortir de la tête et son visage avait pris la couleur d’un foie de veau sur l’étal du boucher. Puis il se décida à le rejoindre. Je les suivis.
Quand j’entrai, le Boss s’était déjà installé dans un vieux fauteuil au cuir un peu râpé. Je m’adossai au mur, sous la bibliothèque chargée jusqu’au plafond d’ouvrages reliés pleine peau, de droit pour la plupart, perdus dans la pénombre, et donnant à la pièce cette odeur de moisi qu’ont les vieux fromages. Rien n’avait changé. Cette odeur me renvoyait aux longs après-midi passés à lire ou à écouter le juge me faire la lecture, pendant qu’une bûche craquait dans l’âtre et que la grosse horloge, dans son coin, effeuillait lentement les pétales du temps. C’était la même pièce, avec les mêmes gravures de Piranèse aux cadres ouvragés, le Tibre, le Colisée, quelque temple en ruine. Et les mêmes cravaches sur la cheminée et le bureau, ainsi que les trophées argentés remportés par ses chiens de race lors de concours de dressage et par lui-même dans des concours de tir. La clarté de la lampe de lecture, sur le bureau, n’atteignait pas le râtelier à fusils, dans l’ombre, au-dessus de la porte, mais j’en connaissais chaque arme, me rappelais chacun de leur toucher. Le juge ne s’assit pas. Planté au milieu de la pièce, il regardait le Boss enfoncé dans son fauteuil, les pieds sur le tapis rouge. Il ne dit pas un mot. Il se passait quelque chose dans sa tête. S’il y avait eu un hublot sur le côté de ce crâne allongé, là où ce qui restait de la crinière rousse et épaisse était désormais clairsemé et blanchi, tu aurais pu regarder en lui pour voir tourner et briller les rouages et engrenages, dentelures et cliquets, comme une belle mécanique parfaitement huilée. Mais peut-être que quelqu’un avait poussé le mauvais levier. Peut-être que cette mécanique allait continuer à tourner dans le vide jusqu’à ce qu’une courroie casse ou qu’un ressort saute. Peut-être qu’il n’allait rien se passer. Mais le Boss parla, en faisant un geste du menton vers le bureau pour désigner un plateau en argent chargé d’une bouteille, d’une carafe d’eau, d’un bol à glaçons et d’un verre :
« Monsieur le Juge, vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que Jack me serve un coup à boire ? Vous savez, l’hospitalité des gens du Sud. »
Le juge Irwin ne répliqua pas. Ils se tourna vers moi et dit :
« J’ignorais que tes fonctions comportaient aussi celle de valet, mais peut-être que je me trompe ? »
J’aurais pu le gifler. J’aurais pu gifler la putain d’élégance, le nez busqué, l’ossature solide, le front haut et la rousseur cachée de ce vieux visage dont les yeux, loin de s’éteindre, étaient durs et brillants, glacés et arrogants. Le Boss ricana et j’aurais aussi pu lui gifler sa foutue grande gueule.
J’aurais également pu les planter là, tous les deux, dans cette pièce qui sentait le fromage, en tête à tête, et partir sans me retourner.
Mais je ne fis rien, et c’était sans doute mieux ainsi car rien ne sert de fuir ce qu’on redoute le plus.
« Oh, et puis merde ! » fit le Boss.

(extrait des pages 61 à 66 de Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren, aux éditions de Monsieur Toussaint-Louverture (2017)

L’épidémie au temps de Jane Eyre

« Avec le printemps la vie devint moins dure à Lowood. L’école était installée dans un vallon très vert où s’écoulait un tranquille ruisseau. Le comité directeur prescrivait de longues promenades aux élèves car on considérait, à juste titre, que cela était excellent pour leur santé. Malheureusement, si cette vallée était riante et verdoyante, elle était fort insalubre du fait de son humidité.

Toute l’attention de Miss Temple était requise par les malades.


Dans ce berceau de brouillard, les épidémies vont vite et la typhoïde ayant éclaté dans la région, la terrible maladie s’infiltra rapidement dans l’école surpeuplée d’êtres mal nourris et avant le mois de mai, nous vivions dans un véritable hôpital. Les classes furent suspendues, le règlement se relâcha. Les rares élèves encore en bonne santé jouissaient d’une liberté presque illimitée. Toute l’attention de Miss Temple était requise par les malades. Elle passait presque toutes ses journées à l’infirmerie et ne prenait que quelques heures de repos. Beaucoup de petites malades mouraient et étaient rapidement inhumées.
Alors que la maladie et la mort faisaient des ravages autour de moi, je vivais les plus belles heures de ma vie, livrée à moi-même dans les splendeurs de la nature, et jouissant d’une liberté toute nouvelle pour moi. »

Charlotte Bronté, « Jane Eyre », éd. Dargaud jeunesse — 1979 (p.34-35)

Flannery O’Connor et le Plaquenil

Flannery O’Connor n’aimait pas les chauves-souris mais les oiseaux. Toutes sortes d’oiseaux et en particulier les paons.
Elle souffrait d’un lupus dont elle mourut à trente-neuf ans, en mille neuf cent soixante-quatre, soit une poignée d’années après la mise en circulation de l’hydroxychloroquine, qui en soulage certains symptômes.


« Suivie du paon, Mrs Shortley gagna la colline où elle avait décidé de prendre position. À les voir l’un derrière l’autre sur le chemin, on songeait à quelque procession. Elle gravissait la pente, bras croisés,et on eût dit l’épouse du Paysage, sortie à la menace de quelque danger, pour voir ce qui se passait. Elle se dressait sur d’énormes jambes avec la superbe assurance d’une montagne et, à travers des étranglements de granit, elle s’éleva jusqu’aux deux pointes de lumière d’un bleu glacé qui saillaient, et dominaient la campagne alentour. Elle ne prêta aucune attention à l’ardent soleil de l’après-midi qui se faufilait derrière une muraille de nuages démantelée, comme s’il feignait d’y vouloir glisser son regard indiscret. Ses yeux suivaient le chemin d’argile rouge qui bifurquait de la grand-route.
Le paon s’arrêta à un pas derrière elle – sa queue, un scintillement d’ors et de verts et de bleus était levée juste assez pour ne pas toucher terre. Elle se déployait de chaque côté comme une traîne et sa tête, posée sur un long col bleu flexible comme un roseau, était rejetée en arrière, comme s’il concentrait son attention sur quelque objet lointain, indiscernable à d’autres yeux que les siens.
Mrs Shortley, elle, observait une voiture noire qui venait de quitter la grand-route et franchissait la grille.»

Extrait de « La Personne déplacée » dans le recueil Les Braves gens ne courent pas les rues, tiré de ses Oeuvres complètes (romans, essais, nouvelles, correspondance) éd. Quarto Gallimard (p.327)

(crédit photo Arthur Tress)