Trouver en soi une tombe

« (…)Je ne savais pas vraiment avant d’entrer ce qu’il me fallait jouer comme morceau. Mon grand-père avait tellement aimé l’ailleurs et avait si peu pu le vivre qu’il était devenu garde-barrière. Sa maison est toujours intacte, près de la voie ferrée. Le jardin en triangle, le garage en tôle, le crépi que la SNCF n’a jamais refait. Il lui fallait une chanson qui dise « tu vas sauter dans un bus et tu vas voir tout ça, et ça, et ça ». Tu vas sauter dans l’infini. Il n’y aura que des arrêts différents. Que des nouveaux paysages. Il n’y aura aucune putain de barrière et t’auras pas besoin de ticket, ou de ta carte de membre de l’équipe. On ne te demandera plus rien. Le monde sera tout entier à toi, et dans le même temps il te foutra une paix monumentale. (…) »

Al Denton


(Extrait d’une nouvelle lue sur son blog Le verbe est une maladie de la lumière)

On a tous quelque chose en nous de Collodi

« (…) Le lendemain, au lever du jour, ils arrivèrent sans encombre au pays des Jouets. Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. Les plus vieux avaient quatorze ans, les plus jeunes à peine huit.
Dans les rues ce n’étaient que bonne humeur, tapages et cris à vous crever le tympan ! Des bandes de gamins partout jouant aux osselets, à la marelle, au ballon, faisant du vélo ou du cheval de bois, ayant organisé une partie de colin-maillard ou se courant après.
Certains chantaient, d’autres faisaient des sauts périlleux ou s’amusaient à marcher sur les mains.
Un général au casque fabriqué avec du feuillage passait en revue un escadron en papier mâché. On riait, on hurlait, on s’appelait, on battait des mains, on sifflait, on imitait le chant de la poule venant de pondre un œuf…

Le boucan était tel qu’il aurait fallu se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur chaque place, il y avait un spectacle sous tente qui attirait tout au long de la journée une foule d’enfants et sur les murs des maisons on pouvait lire, tracées au charbon, de jolies choses comme : « Vive les joués » (au lieu de « jouets »), « on ne veu plus des colles » (au lieu de « On ne veut plus d’école »), « A bas Lari Témétique » (« au lieu de « À bas l’arithmétique »), et autres perles de ce genre.

Pinocchio, La Mèche et tous les enfants qui étaient dans la charrette du petit homme se fondirent dans cette cohue dès qu’ils furent dans la ville et ils n’eurent aucun mal, comme on peut le deviner, à devenir les amis de tout le monde. Impossible d’être plus heureux qu’eux !
Jeux et divertissements ne cessant jamais, les heures, les jours et les semaines filaient à toute vitesse.

— Quelle belle vie ! S’exclamait Pinocchio chaque fois qu’il croisait La Mèche.
— Tu vois que j’avais raison, répliquait l’autre. Et dire que tu ne voulais pas venir ! Que tu t’étais mis dans la tête de retourner chez la fée et de perdre ton temps à étudier ! Si aujourd’hui tu ne t’ennuies plus avec les livres et l’école, c’est bien grâce à moi et à mes conseils, d’accord ? Seuls les vrais amis savent rendre de tels services.
— C’est vrai ! Si je suis enfin content, c’est à toi que je le dois. Quand je pense à ce que me disait le maître en parlant de toi… Tu sais ce qu’il me disait ? Il me disait toujours : « Ne fréquente pas ce fripon de La Mèche ! C’est un mauvais compagnon qui ne peut que t’attirer sur la mauvaise pente. »

(…) Cinq mois passèrent ainsi, à s’amuser jour après jour sans jamais voir ni livre ni école. Puis, un matin, en se réveillant, Pinocchio eut une fort désagréable surprise qui le mit hors de lui. (…) Il découvrit, à son grand étonnement, que ses oreilles avaient poussé au moins de la longueur d’une main. (…) Il chercha immédiatement un miroir pour se regarder. N’en trouvant pas, il remplit d’eau une cuvette pour la toilette et, se mirant dedans, vit ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. C’est à dire sa propre image agrémentée d’une magnifique paire d’oreilles d’âne. Je vous laisse imaginer la souffrance, la honte et le désespoir du pauvre Pinocchio !
Il commença par pleurer, gémir et se cogner la tête contre un mur. Mais plus son désespoir grandissait, plus ses oreilles s’allongeaient et se recouvraient de poils.

Alertée par ces cris aigus, une jolie petite marmotte qui habitait l’étage au-dessus entra dans la pièce. Voyant la grande agitation de la marionnette, elle lui demanda avec empressement :
— Que se passe-t-il, cher voisin ?
— Je suis malade, petite marmotte, très malade. Et malade d’une maladie qui me fait peur ! Tu sais prendre le pouls ?
— Un peu.
— Alors, dis-moi si j’ai de la fièvre.
La marmotte prit le pouls de la marionnette avec l’une de ses pattes de devant et lui dit en soupirant :
— Hélas, mon pauvre ami, j’ai une mauvaise nouvelle à te donner.
— C’est à dire ?
— Tu as une méchante fièvre.
— Mais de quelle sorte de fièvre s’agit-il ?
— Tu as une fièvre de cheval, ou plutôt d’âne.
— Je ne comprends rien à ce que tu dis, répliqua la marionnette qui avait trop bien compris.
— Je vais donc t’expliquer. Dans deux ou trois heures tu ne seras pas plus une marionnette qu’un petit garçon.
— Et que serais-je ?
— D’ici deux heures ou trois tu deviendras un bourricot, un vrai, comme ceux qui tirent les carrioles ou portent choux et salades au marché.
— Oh, pauvre de moi ! Pauvre de moi ! hurla Pinocchio en saisissant ses oreilles à pleines mains, tirant dessus et essayant de les arracher rageusement comme si ce n’étaient pas les siennes.
— Mon ami, intervint la Marmotte pour le calmer, que cherches-tu donc à faire ? Tu n’y peux rien ! C’est le destin ! Il est prouvé scientifiquement que tous les enfants paresseux qui rejettent les livres, l’école et les maîtres, qui passent leurs journées à jouer et à se divertir, deviennent tôt ou tard des petits ânes.
— C’est prouvé ? questionna la marionnette en sanglotant.
— Hélas, oui ! Et désormais les pleurs sont inutiles. Il fallait y penser plus tôt.
— Mais ce n’est pas de ma faute, crois-moi, petite Marmotte, c’est à cause de La Mèche !
— La Mèche, qui est-ce ?
— Un copain d’école. Moi, je voulais rentrer à la maison, je voulais être obéissant, je voulais étudier et me distinguer… Mais La Mèche m’a dit : « Pourquoi t’embêter à travailler ? Pourquoi aller en classe ? Viens plutôt avec nous au pays des Jouets. Là-bas, on n’étudie pas, on s’amuse du matin au soir et on est toujours joyeux. »
— Pourquoi avoir suivi les conseils de ce faux ami, de ce mauvais compagnon ?
— Pourquoi ? Parce que, petite Marmotte, je suis une marionnette sans cervelle… et sans cœur. Si au moins j’avais eu un peu de cœur, je n’aurais pas abandonné ma bonne fée qui m’aimait comme son propre enfant et qui a tant fait pour moi ! À cette heure, je ne serais plus une marionnette mais un vrai petit garçon, comme tous les autres. Oh ! Si jamais je rencontre La Mèche, gare à lui ! Je lui dirai ses quatre vérités. » (…) »

Carlo Collodi, « Pinocchio » — éditions Rue du monde, 2009, extrait p.147-153
(Publié d’abord en feuilleton dans le « Glornale per i Bambini » ( Journal des Enfants ) de Ferdinando Martini en 1878)

Confidences de gargouille

« […] A la pointe du modernisme, les étudiants se passionnaient pour le Nouveau Roman. Nathalie Sarraute était venue. Je l’avais rencontrée chez Jean Wahl quelques années auparavant, de façon assez curieuse : je ne savais pas qu’elle connaissait mon existence alors que je connaissais la sienne à travers Portrait d’un inconnu et Martereau notamment, que j’avais beaucoup aimés. « On m’a dit que vous aviez dit que ce que j’écrivais était de la merde. »
Voilà la première phrase qu’elle m’a dite ! J’étais stupéfaite. Depuis, notre relation a heureusement pris un autre tour… Nous étions assises l’une à côté de l’autre dans l’amphi. Je donnais le cours, elle apportait son nom, sa célébrité, son intelligence et sa culture.
Je la trouve étonnante. J’admire sa découverte des tropismes. En lisant L’Ere du soupçon, je me sentais plus intelligente. J’avais beaucoup travaillé à partir du recueil d’articles d’Alain Robbe-Grillet Pour un nouveau roman, si éclairant. Les livres de Robbe-Grillet sont à l’opposé de ceux de Nathalie Sarraute au point de vue de la sexualité : inexistante chez elle, presque esclavagiste chez lui.

A l’époque, je disais comme les gens du Nouveau Roman, et le croyais en l’enseignant, que forme égale fond. Je ne le crois plus maintenant. Une histoire palpitante peut être ennuyeuse à mourir si elle est écrite sans style. Je trouve très bien qu’un tel mouvement ait eu lieu, mais comme je crois vous l’avoir déjà dit, une des plus belles formules de Mai 68, pour moi, est celle-ci : « il est interdit d’interdire. » Or, le Nouveau Roman français interdit le personnage, Nathalie Sarraute comparant la littérature avec personnages au musée Grévin. Je l’ai ressenti un peu comme la tentative de terreur dans les lettres, à l’image de cette réflexion d’un français au Québec : « A notre époque, sans avoir vu tel tableau, on peut dire, s’il est figuratif, qu’il est nul. » Je ne sais pas dans quelle mesure on est revenu de tout ça. On revient toujours de tout.

J’ai moi-même tenté d’écrire un livre à la manière du Nouveau Roman. Partout il fut refusé. Ca n’était pas dans ma tessiture parce que je m’attache essentiellement aux personnages. Objets, plantes, animaux sont des personnages, des personnes, et même des personnalités pour moi. Le Nouveau Roman est très intello, moi pas du tout. Mais il a beaucoup apporté en cela surtout qu’il enseigne à envisager êtres, choses, animaux de leur point de vue à eux. A ne pas employer des expressions fausses comme « le feu flambait joyeusement », ou « un bon soleil », qui ne veulent rien dire car elles sont anthropocentristes.

Grâce au Nouveau Roman, j’ai pu regarder avec sympathie une mouche qui faisait sa toilette, nettoyant avec amour ses six pattes. J’avais quitté le point de vue de la personne qui a horreur des mouches pour celui de la mouche qui s’aime et prend soins d’elle. […] (p.215-217)

[…] Les écrivains du Nouveau Roman font disparaître le personnage. Moi, je m’efforce de faire disparaître l’auteur. J’adhère parfois à ce que disent mes personnages mais je me refuse à leur « faire dire » quelque chose. Ils ne sont pas des marionnettes. Les dialogues sont un moyen simple et efficace de ne pas apparaître dans ce que l’on fait, selon le conseil de Flaubert, ancêtre du Nouveau Roman, qui dit que le romancier devrait, à l’image de Dieu dans sa création, « faire et se taire ». […] (p.245)

Béatrix Beck, Confidences de Gargouille – recueillies par V. Marin La Meslée, éd. Grasset 1998

Xuchilbara

« Tu me dis d’être heureux
ce n’est pas ce que j’aime
car je suis comme
l’ombre au soleil de juillet
saoule cherchant refuge au bas
des murs
de pierre
ombre à la pierre au cou
au bord de la rivière

je crois que j’aimerais
perdre sous moi le sol
oublier un instant
la blancheur révérée
mais jamais non jamais
la rive ne me cède

vois la ville
et son cœur
d’eaux tièdes et immobiles
vois comment tout me voue
à la marche forcée
vaille que vaille le ciel comme un cintre à mon dos
enfilé. »

Al Denton, « Xuchilbara », extrait du recueil « Poèmes écrits dans ma voiture »

Quand ta mère te tue

Dominique Boudou doit sortir un recueil bientôt, et il me tarde de le lire. Voici l’extrait d’une de ses nouvelles à la prose très poétique :

« (…) Mais quelle heure est-il ? Je te dis que je suis levé depuis longtemps et tu veux savoir ce que j’ai fait. Je te parle d’une Grany Smith qui a pourri dans le compotier. Je ne l’ai pas regardée pourrir mais je te fais croire que si. Tu aimes les observations lentes. Tu réclames des détails sur la flétrissure de la peau, les bouffissures invisibles des chairs. Hier, la pomme était encore intacte. Nous n’avons pas su voir, je te réponds. Tu soupires. Tes lèvres absorbent un peu de café et ta bouche grimace. Tu as mal au ventre pour la journée.

Quel code inventer, pour être dans l’oubli ?

J’entends tinter contre l’émail le pommeau de la baignoire. Parfois tu te frottes jusqu’au sang. Ou tu perces avec une aiguille les boutons qui ont germé dans les replis de ton aine. Tu les arroses d’eau de Cologne. Tu les brûles. Et tu rachètes ainsi les fautes que tu n’as pas commises.
Pendant que tu essaies des chemises et des robes, des pantalons et des jupes, je relis les dernières pages de mon roman, « La diagonale du cavalier ». Elles ressemblent à un corps gras qui aurait caillé. Les phrases n’avancent pas, ressemblent à mon être sur le canapé, dont les pensées pourrissent. Je trouve la force de réfléchir à cette question, du roman qui réussit mal à dire. Mais quoi au juste ? Je n’en sais rien, je n’ai que des soupçons. Les ratures, les repentirs, les griffures des marges, les feuilles qu’on jette, voire, sont peut-être le lieu du livre. Avec leur pauvreté. Leur inachèvement. La littérature serait dans le chantier, pas dans la maison. Ma fatigue hausse les épaules. Mes réflexions se brisent comme du verre. N’existe-t-il pas une maladie où le corps se brise comme du verre ? Tu fais irruption dans la bibliothèque et tu tournes dans une jupe de feuilles mortes. Tu l’as depuis toujours. Tu la portais déjà au mariage de tes sœurs. Tu ris. Je te dis qu’elle te va bien mais que l’ensemble est trop vaporeux. Tu hoches la tête. Tu pinces les lèvres. « Vaporeux » n’est pas le mot qui convient. La texture même de la jupe exclut l’épithète. Tu t’absentes trente secondes et tu reviens avec une robe à liserés bleus au col. Tu tournes encore et mes yeux grossissent dans leur orbite. Les livres se troublent sur les étagères. Le plafond se met à peser lourd. Et ta voix s’échappe de ta voix. Vaporeux, vaporeux, non, décidément. Je te propose de t’asseoir et je nous allume une cigarette. Tu dis que tu es lasse. Il y avait trop de lait dans ton café. Tu sens une lame à l’intérieur de ton ventre. Et je n’en suis pas le manche. »

Dominique Boudou, « Quand ta mère te tue », éd. N&B / Pleine Page 2007 (p.21-23)

Les heures perdues d’avance

Ce jour de
Juillet
Brûlait tout
Sous son ventre

Grillait la
Maigre
Pelouse derrière
La maison

Découpait au
Rasoir les om-
Bres
Et affûtait
Aigu les toits
D’ardoise

La cabine té-
Léphonique
Ressemblait à
Un désastre au
Bord de rien

Le soleil blanc
Comme un oignon cru
Dans le ciel d’un seul
Morceau
Tremblotait

Malgré ma
Soif
Ne me secouais pas
J’attendais que la
Chaleur s’a-
Paise

J’attendais le soir
J’attendais
La nuit

Et n’imaginais pas
Que ces heures
Jetées
Me retomberaient sur
Le cœur

Comme un grand b-
Œuf
Ecartelé

Francesco Pittau

L’amour, cette inconnue X

Voulait la tuer
Voulait l’égorger
Il la jetait dans l’es-
Calier comme un sac
D’immondices

Il la traitait de monstre
D’horreur vari-
Queuse
Et elle sanglotait toutes
Les larmes de son
Énorme corps dis-
Gracieux

Ne comprenait rien
A cette haine qu’il
Lui portait
Répétait souvent
Qu’elle l’aimait
Qu’il l’avait faite
Femme
Et qu’elle serait
La mère de sa chair

Que sa chair à elle
Était comme sa chair à lui

Alors noir de ra-
Ge il éructait : UN JOUR
J’ CREVERAI TA PAN-
SE A CIMETIERES !

Et elle pleurait dans
Son coin tamponnant ses
Grosses joues avec un
Mouchoir sale

Francesco Pittau

>Quelque part en cinquante-trois, dans la revue Woman’s day

>

(Richard) était assis sur une racine noire et tordue, au bord de la rivière, les yeux dans le vague, entouré par un mince réseau de branches de saules qui déployaient un voile transparent de feuillage vert et argent entre lui et le ciel aveuglant. En lui, le tourbillon terrifiant des ténèbres s’enflait :

il ne fondait pas sur lui de l’extérieur, ainsi qu’il l’avait toujours imaginé, mais il montait en lui comme des fumées brunes, maléfiques, étouffant son cœur opprimé. Non, cette horreur brune ne menaçait pas de l’extérieur, murmurant dans les recoins, non, elle montait en lui, comme les miasmes écœurants du mal possible, du mal accompli. (…) Au loin flottait le radeau amarré, gris, détrempé, très large, sa surface mouillée scintillant sous une mince couche de soleil nuageux.

Il enleva ses chaussures et ses chaussettes sur les galets, puis laissa son pantalon du dimanche glisser jusqu’à ses chevilles, et se glissa hors de sa chemise. Il plia soigneusement les vêtements, comme selon un rituel, et posa le petit paquet sur la racine du saule.

Après l’air chaud, la rivière était froide, et les vaguelettes glissaient sur son corps comme pour lui rappeler tous les étés qu’il avait connus, tandis qu’il s’éloignait de la berge en pataugeant, les muscles noués, le souffle rapide et court. Il fut surpris d’atteindre le radeau si vite, mais tout se déroulait trop vite, comme dans un rêve. Il saisit le vieux bois velu à deux mains, respira trois fois comme lorsqu’il voulait mettre la tête sous l’eau, puis s’enfonça sous le radeau.

L’eau était à la fois vert sombre et claire comme du cristal, non pas épaisse et brumeuse comme à la surface. Il nagea vigoureusement vers l’obscurité. Des algues noires et gluantes qui pendaient sous le radeau lui chatouillèrent le dos, et ses épaules se cognèrent au vieux bois. Il atteignit ce qui devait être le centre du radeau et il leva la main, s’accrochant un instant à cet étrange monde caché du soleil. Sa résolution était intacte, forte et amère, mais les poignards de l’angoisse ne pénétraient plus dans son cœur ; il n’y avait plus qu’une blessure profonde, comme un bleu. Il tenta de contempler l’idée de la noyade, mais ses yeux voyaient toujours l’eau brillante comme du verre, et toutes les ombres mouvantes autour de lui. Il n’arrivait à penser à rien.

Un groupe de minuscules épinoches passa près de lui, tournoyant pour s’écarter de son corps, puis il vit les gros poissons, qui ne nageaient pas, qui se matérialisaient simplement dans leur propre élément : deux grands, dont les écailles luisantes étaient d’un vert pâle dans la lumière sous-marine. Ils ne bougeaient pas, ils étaient suspendus mais vivants, ils le voyaient de leurs yeux entourés de cristal, qui ne clignaient jamais. Pendant une seconde, Richard songea qu’ils attendaient que son corps soit ramolli par la mort, prêt à être mangé, mais cette pensée ne le troubla pas et s’évanouit aussitôt. Ils étaient là, leur forme était belle, si ferme, brillante et froide ; instantanément, le temps s’anéantit, et avec lui la sottise de la colère, de l’indignation et de la honte. Ils étaient là, en suspens, presque assez près pour qu’il les touche, ces poissons brillants, mouchetés, zébrés, avec leurs nageoires duveteuses, les yeux clairs, comme des bulles, par lesquels leur vie le regardait. Rapidement, non pas avec le caractère délibéré des choses qui se déplacent dans le temps, mais à la vitesse de la pensée, les eaux gonflèrent, devinrent immenses, devinrent l’ensemble des eaux depuis la nuit des temps, tous les océans noirs et sonores au goût salé qui tendaient vers lui de longs doigts dans la marée saumâtre, toutes les eaux douces, les rivières et les cascades écumeuses, et les petits étangs stagnants, verts d’écume et hantés par les insectes. A travers ces eaux, à jamais paisibles, immuables, disparaissant et réapparaissant, évoluaient les poissons froids et pâles, sans hâte, affamés, vivants, à jamais eux-mêmes et indéchiffrables, depuis la première forme de vie dans les premières eaux.

Les deux formes métalliques et froides suspendues devant lui se déplacèrent légèrement, et il vit à nouveau à quel point elles étaient vivantes. A présent, mystérieusement, de longs rubans de joie, comme des rayons verts et frais, allaient des poissons jusqu’à lui et de lui jusqu’aux poissons, illuminant toutes les eaux. Il fut ébranlé par ce miracle et cette irremplaçable richesse, il aurait pu crier. Comme il savait qu’il devait fermer les yeux pour effacer momentanément la tension de la beauté et du bonheur insupportable, les poissons partirent tout à coup, ensemble, scintillèrent brièvement dans l’obscurité puis disparurent, le laissant éperdu et tremblant, toujours suspendu dans cette verdeur liquide, avec toute la terrible gloire du monde et des ses vastes eaux qui mettait dans sa bouche un goût puissant et doux. Puis, parce qu’un rire vigoureux et noble le remplit, il expulsa un souffle et il sut qu’il n’avait plus d’air à inspirer. Il était à mi-chemin sous le radeau, ses poumons lui faisaient mal, sa poitrine était comprimée par une main énorme.

Il se déplaça, motivé non par la peur mais seulement par une endurance furieuse, et il se mit à tâtonner vers la lumière. Il retiendrait sa respiration pendant une brasse encore, puis une autre, pendant que les petites bulles glissaient impitoyablement entre ses lèvres, alors que ses côtes se creusaient, que sa tête martelait et que sa gorge était torturée par la douleur. Il ne pouvait plus le supporter, encore une brasse, encore une… Et il y eut de l’air dans ses poumons, si brutalement qu’ils en furent endoloris, et le vieux bois gris du radeau lui racla la joue.

Il resta là un long moment, se tenant par un bras aux vieilles planches détrempées, ses poumons se remplissant encore de l’air humide de la rivière. Il regarda à travers l’étendue luisante du cours d’eau, vers les saules argentés, tranquilles et intacts, et sur la plage il vit sa mère, vêtue de son maillot de bain rouge fané, venue le rejoindre. De si loin qu’il était, il voyait que son attitude, que son corps n’était pas ce qu’il avait craint, ce qu’il s’était représenté, n’était pas touché par la tragédie, en attente d’expiation, n’était pas assombri et tordu par le chagrin ; dans ces mouvements aisés, il n’y avait ni déception ni courage forcé. Elle était là, tout simplement, par cet après-midi de canicule, elle entrait dans l’eau, elle baissait les bras pour toucher des deux mains la fraîcheur de la rivière.

Extrait de The Pale Green Fishes, de Kressman Taylor.

Les mots bons, Beck

« Se moucher dans un mouchoir, dormir dans un lit, permis de rêver, dormir des deux yeux. Manger dans une assiette avec fourchette. Le couteau je l’ai. Cran d’arrêt. La meilleure défense c’est l’attaque; comme disait papa, affûteur.

Les sous-S.D.F ils nous volent, on a toujours plus petit que soi, comme disait grand mère, plumeuse, de sa collègue boyaudière.

Ces moins-que-rien, moins-que-nous, ils nous dévalisent comme dans un bois gare Saint Achille quand on pique un roupillon bien gagné dans la salle d’attente. Attente de quoi ? Nous on peut se le demander puisqu’on prend pas des trains. Ces rats savent bien qu’on peut pas aller `à la police. Moi, ma police, Je me la fais moi-même, nous deux Eustache. Avant j’avais mon Médor allemand, Médor et moi on était un, les sans-pitié l’ont fait périr avec la boulette d’onze heures. En douce je l’ai balancé à la flotte, mon copain, il s’en est allé au fil de l’eau… C’est dur, la vie.

L’ordure qui m’a fauché tout mon avoir, je voulais seulement lui faire une boutonnière et puis et puis et puis. Tant pis tant pire. J’ai tué j’ai tué j’ai tué, c’est comme ça et c’est pas autrement. A la guerre comme à la guerre. Je le dis qu’à moi; autrement bouche cousue cœur cousu. Pas la peine de le crier sur les toits surtout que nous autres on n’a pas de toits (faut bien que je me fasse rigoler un peu) sauf gare Saint Achille. Je bavarde en dedans, le meilleur frangin peut devenir un Judas, à preuve.

Sert à rien d’en faire un plat. L’avantage dans la cloche, c’est que les flics cherchent pas trop qui a fait quoi à qui, du moment que ça reste entre nous. Quand même j’aurais autant aimé que ça ne soit pas été. La lame a glissé toute seule, je voulais et je voulais pas. C’était pas un homme. C’était une femme mais y’en a aujourd’hui qui disent qu’elles valent autant que nous. Maman je sais pas. Elle est décédée en me faisant dans un cagibi qu’on avait dans un jardin qu’on louait à la ville. Marguerite je l’avais sautée gentiment dans le terrain d’herbes du croisement Saint-Achille et puis, Bon Dieu de mes deux, je me suis vu après sans un, poches nettoyées. Un collègue m’a prêté quarante balles pour manger avec intérêt : fallait lui rendre cinquante le surlendemain ou ils étaient quatre à me casser la gueule.

Le lendemain, moi : « On remet ça, Marguerite ? » Soûle comme une bourrique, elle dit pas non. Avait bu tous mes sous. La prémédite mais je voulais seulement me faire respecter, lui apprendre à vivre. Elle se l’est tenu pour dit, pauvre salope. Un malheur est vite arrivé. Aurait dû se défendre, trop bourrée. Poupée de son, poupée de sang comme dit la chanson. Quel cinéma ! Quoique du, y en avait pas plus que quand elles ont leurs coquelicots. Dans ses frusques d’emballage, ma dame, je veux dire ma lame aurait pas dû se planter dans son cœur de beurre, je connais pas bien la place des boyaux. Bien mal acquis ne profite jamais, la preuve. Mon pauvre couteau je l’ai nettoyé, en l’enfonçant dans la terre encore et encore, il faut prendre soin du peu qu’on a. On est jamais trop prudent. Je l’ai laissée là où elle était, c’est ce que j’avais de mieux à faire. Lui ai pas fermé les mirettes, pas si con. Ses gros yeux vert bouteille, bouteille c’est le cas de le dire, elle biberonnait dur. Je lui ai fait un bout de récitade, Marguerite je te remets entre les mains. Pardonnez-lui ses péchés par votre croix (j’aurais mieux fait de lui faire la croix des vaches). Donnez le repos éternel à votre servante. J’ai foutu le camp sans me presser pour pas avoir l’air. Ça m’a fait quelque chose de la veiller mais faut pas se laisser aller. J’ai tenu deux jours pour pas faire le mec qui retourne sur les lieux mais après à Dieu vat, je suis allé aux nouvelles. Plus rien, nettoyé, rasibus. Ouf ! On est quand même dans un pays civilisé.

Je suis innocent, Marguerite aurait pas fait de vieux os, elle avait pas d’hygiène, c’est pas comme moi, je mastique longtemps, je me couche tôt si je trouve une place. Si on lui avait accordé un petit bout de terrain, je me serais démerdé pour lui apporter des fleurs, pas vraies ou vraies.

Elle se regardait dans le cul d’une boîte de conserve, elle croyait qu’elle était une femme. Elle se peignait avec les doigts, moi j’ai toujours mon peigne dans ma poche, c’est la prunelle de mes yeux. Peigne et couteau, c’est l’homme. Elle pissait contre le monument aux morts, moi j’ai le respect des morts comme de moi-même, un peu plus tôt, un peu plus tard: Pauvre Marguerite, quelle charogne et maintenant encore plus, c’est la faute à pas de chance. Le moulin à café de ma fatalité n’arrête pas de tourner tout seul pour broyer le mauvais café, mais il finira bien par se bloquer. »


« Michel« , nouvelle extraite du recueil de Béatrix Beck, Guidée par le songe.