Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Publicités

Un entretien, quelque part dans la chaleur de l’été

Crédit photo Vivian Maier
Juillet avait sorti ce qu’il avait de plus laid et donnait des airs de vide-grenier sauvage au quartier sud de New-York. La vulgarité des lumières, la saturation ostentatoire des couleurs et la nonchalance calculée des citadins attiraient et repoussaient les touristes vacanciers comme un ressac ; une chaleur de fournaise cuisait les poissons — dont la plupart dira-t-on l’été suivant se retournèrent ventre en l’air dans l’Hudson River — et même, à la nuit, certains groupes d’oiseaux migrateurs semblèrent vouloir renoncer à leur trajet pendulaire.
On ne sortait plus que par nécessité. La upper middle class avait déserté pour rafraîchir ses mômes anémiés dans les criques à galets et prendre des clichés stupides à rapporter au bureau pour énerver les accrochés du travail. Tout marchait au ralenti et le journal local peinait à remplir sa rubrique de faits divers.

Le contact anonyme de Gaby Sarrasin lui avait tendu un morceau de papier replié comme une bouche fermée. Ce bref échange ne marqua pas les esprits, tout deux ayant pris mille précautions pour commercer à l’abri des regards.
Gaby consulta sa montre en sortant de l’entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’elle prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’il venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs.
Elle lavait ses sous-vêtements tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres clandestins et ses précieux dollars, dont la valeur en francs lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de Madame Oliver. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis une petite décennie à présent, et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux concernés qu’elle offrait une chance dont trop peu de gens pouvaient se saisir. Cette chance était en vérité pour elle, soit le revenu inespéré de ses vieux jours.

Gaby écrivait une pièce de théâtre comique au sujet d’hommes inconséquents et de femmes intrépides. Un des proches de sa tôlière était le directeur d’une troupe locale, Adam Foster, qui voulait présenter un spectacle « entièrement en français » à la communauté francophone issue des vagues arrivées massivement par le port de New York. La négociation n’avait pas tourné en la faveur de l’écrivain, puisque Foster avait refusé de lui verser une avance sur ses droits d’auteur, mais ce dernier la croyait célèbre dans son pays d’origine et son carnet d’adresses, calculait-elle avec juste raison, lui servirait en même temps que le succès des représentations.

Elle savait que Madame Oliver la mettrait dehors si elle ne leur trouvait pas rapidement des petits frères, à ces billets, et en nombre croissant de préférence. Gaby Sarrasin était si peu fertile de l’artiche qu’aucun emploi intéressant ne voulait la féconder, ce qui ne l’empêchait pas de pleurnicher régulièrement afin que Madame Oliver lui donnât des combines pour travailler au même titre que les autres, le temps de devenir aussi célèbre qu’Israël Horovitz, puisque telle était sa folle ambition. Son hôtesse n’accédait jamais à sa demande insistante, mais ce matin elle avait cru envoyer une autre de ses « pensionnaires », Suzanne, au rendez-vous de l’entrepôt. Or, Gaby y était allée à sa place en échange d’un service rendu une semaine plus tôt, qu’il valait mieux que chacune d’elle tût à jamais. Elle ne pouvait pas être plus incompétente que sa colocataire lui semblait-il, colocataire qui de toute façon trouverait plus facilement qu’elle de quoi arracher ses fesses vers un petit paradis, avec ses nombreux talents et le réseau de « connaissances » qu’elle développait à la vitesse du chemin de fer sur la terre des fermiers.


 Quand la Française arriva dans le bon quartier, elle tenait le morceau de papier serré fort dans son poing, ouvrant la main de temps en temps devant des new-yorkais pressés mais polis qui lui répondaient gentiment quand elle leur précisait : « Excuse-me, I’m a french and I’m lost. Please, can you tell me the way to, etc. » Après quelques pas perdus dans une ou deux mauvaises ruelles, elle s’arrêta finalement là où on ne l’attendait peut-être pas encore, devant une porte dont le charme cossu lui donna déjà un bon espoir.
Derrière elle, tout commença à bruire et frétiller comme après un lever de rideau sur une immense estrade : une harangue ravissait des pigeons, un démarrage interminable de mobylette faisait fermer quelques fenêtres et le bruit des mises en place dans les différents corps de métier hébergés dans les bureaux, les locaux de commerce, le garage et les officines de la rue principale ronronnait dans sa cadence parfaite. On aurait dit du théâtre à ciel ouvert pour un public issu du tout-venant. La lumière du soleil s’introduisait entre les immeubles à la hauteur formidable, exposant l’endroit dans son quotidien le plus prosaïque. Les camions de livraison se garaient à l’arrachée et provoquaient l’hystérie des autres conducteurs . Ça freinait sec, ça insultait et klaxonnait, ça redémarrait bruyamment et Gaby n’avait pas besoin de se retourner pour visualiser les actions qui s’enchaînaient autour d’elle comme des saynètes.

Des promeneurs se massèrent tranquillement à la balustrade d’un pont suspendu et elle eut le sentiment angoissant qu’ils arrivaient là tout exprès pour l’espionner. Des passants frôlaient parfois son corps qui encombrait le passage tant elle était lente à se mouvoir puis empotée à attendre que la porte s’ouvrît, mais eux ne provoquaient aucune inquiétude chez elle, car elle pouvait sentir leurs intentions en se fiant à la régularité de leur marche.
Le bourdonnement de l’ouvre-porte lui fit l’effet d’une corde jetée depuis le haut d’une corniche et la pauvre femme se rua sur la lourde porte, de peur que son faible poids ne suffise à correctement l’ouvrir avant qu’elle ne se bloque.
Elle évita prudemment l’ascenseur et frappa, le souffle court, à l’une des portes du huitième étage. Ces maudits Amerloques étaient forcément originaires d’une espèce arboricole pour privilégier la construction de ces  immeubles à la hauteur sans cesse plus grande. Elle regrettera toute sa vie, pensa-t-elle à ce moment-là, d’avoir choisi les États-Unis d’Amérique pour changer de peau. La mue d’un serpent était plus rapide et moins douloureuse.

Elle traversa une cour intérieure plutôt sobre mais bien entretenue, décorée à la manière des anciennes haciendas avec en son centre une fontaine en marbre rose. Au bout de sa course, un gros majordome à la forte odeur de gin la reçut dans un français approximatif. Des cris d’enfants se chamaillant lui parvenaient à travers le plafond de l’appartement. Elle fit la grimace et suivit l’homme en retenant un peu sa respiration.
Il s’effaça pour la laisser entrer dans une pièce aux proportions étonnantes. La richesse ostentatoire de son mobilier et de ses objets l’éclaboussa comme une gadoue sous la roue d’un véhicule à grande vitesse. Elle s’ébroua mentalement et sursauta en posant les yeux sur l’homme avachi qui la recevait jambes croisées et posées sur un imposant bureau — un meuble précieux en acajou, style Empire, avec des montants en bustes de femme.


Adam Foster lui sourit largement, amusé et narquois : « Tiens, Jean Anouilh en jupons ! J’attendais une souillon pour remplacer ma vieille cuisinière, et voici que Colette entre en scène. »
Gaby suffoqua sous l’insulte. Elle voulut quitter la pièce mais le gros majordome bloquait le passage, posté dans l’embrasure de la porte. Lui aussi était hilare. La jeune femme perdit contenance et énonça sottement : « laissez-moi passer, mon ami m’attend en bas ! »
Les deux Américains rirent bruyamment. La honte lui donna une sorte de nausée.
Elle fixa le ventre du domestique comme si elle attendait qu’un passage secret s’ouvrit à cet endroit précisément. Elle continua en menaçant à voix forte sous l’effet de la panique jusqu’à ce que Foster mette un terme à son esclandre.
« Bon, ça suffit, Sarrasin ! Fermez-la et venez ici. »
L’injonction la cueillit comme un claquement de fouet sur la croupe d’un cheval et elle se retourna avec maladresse, bousculant le majordome qui recula d’un pas, toujours hilare.
« Non, je veux partir ! Cet entretien est terminé. »
Ses oreilles bourdonnaient et ses mâchoires lui faisaient mal.
Adam Foster se radoucit et ôta les pieds de son bureau d’une poussée.
« Je vous en prie, ne m’obligez pas à vous présenter des excuses ; ça, c’est bon pour les faibles. »
Puis il s’agaça contre le sous-fifre qui avait repris sa faction dans l’embrasure.
« Foutez le camp, Hastings ! Vous impressionnez défavorablement la demoiselle. »
Le domestique lui lança le regard d’un homme souffrant et s’effaça en silence.

Gaby lampa une goulée d’air et avança d’un pas rapide vers Foster. Elle voulut réitérer sa demande en donnant du poing sur le bureau, mais Foster retint son bras.
« Je vous demande pardon, mademoiselle Sarrasin, je me suis comporté comme un connard. Maintenant, s’il vous plaît, asseyez-vous et discutons. »
C’est le moment que choisit l’estomac du pseudo auteur-de-théâtre- célèbre-en-France pour gargouiller de la façon la plus vulgaire, d’un borborygme long et caverneux. Elle blêmit et s’assit, trahie par son corps de crève-la-faim.
« Et bien soit, je vous écoute ? »
« Très bien. Et d’abord une question : est-ce que vous savez faire les crêpes ? »
« Ma mère était bretonne donc oui, je sais les faire. Y compris les galettes et tout le folklore pâtissier qui va avec. Pourquoi cette question ?»
« Parfait ! vous êtes engagée. Vous démarrez votre nouvelle vie lundi matin à huit heures. Hastings vous expliquera toutes les modalités et je vous donnerai une avance sur votre salaire. Vous serez hébergée et je couvrirai vos frais médicaux. Vous aurez un jour de congé par semaine, et en dehors du temps que vous consacrerez aux courses et à la préparation de mes repas, vous pourrez passer le reste de vos journées à l’écriture de la pièce que je vous ai commandée.
C’est tout, l’entretien est terminé. »
Il se saisit d’une clochette qu’il agita en rappelant son autre employé de maison :
« Hastings ! Raccompagnez mon hôte jusqu’à son domicile. »
Il ne s’intéressa plus à la Française et après son dernier ordre, il se leva et sortit par une porte dissimulée derrière une courtine de velours.

Gaby restait immobile, les yeux dans le vide.
Le gros domestique se pencha sur elle et se permit de toucher son épaule.
« Venez, mademoiselle ; je vous raccompagne. »
Son accent américain était atroce mais la gentillesse nouvelle dans sa voix était persuasive. Elle reprenait ses esprits et le suivait avec lenteur, se donnant enfin la peine de détailler le contenu de la pièce.
Avant d’en franchir le seuil, elle fut prise d’une impulsion étrange et déroba une petite statuette de jade représentant un éléphant sanglé avec la trompe en l’air. Elle aurait pu s’emparer d’un objet de plus grande valeur, mais la symbolique de ce geste furtif suffit à la combler.
Une fois dehors, les bruits de la rue la cueillirent avec la force d’une clameur, tel l’oracle d’un possible triomphe. Elle fendit rapidement la foule des badauds et des travailleurs, se retenant de lui jeter des baisers du bout des doigts.

Un festin en hiver

Le regard préoccupé de Clara Guillaume ajoutait un filtre troublant à la découpe des rues et des habitations de la ville où elle avait rendez-vous.
V. somnolait sous des congères fraîches et un épais vernis de glace, et pourtant les maisons les plus anciennes ne sentaient plus le vieux mur mais puaient, l’urine des chiens était plus âcre encore, et des relents de vin, de bière et de sangria s’accrochaient et collaient un peu partout, circulaient et caressaient même les corps comme des tissus humides et écœurants.
La femme, nouvellement arrivée, avait le nez saturé et cherchait ce qui provoquait ce changement encore taiseux dans un village d’ordinaire assoupi dans les draps de ses messes. A sa dernière visite, la tension venait d’elle et balayait un espace invisible à mesure de sa marche dans les artères de la ville moyenne, mais aujourd’hui une inquiétude qu’elle n’arrivait pas à localiser freinait sa progression. Venait-elle de l’extérieur ou de son déplaisir à revoir sa sœur, elle préférait ne pas le savoir encore.
Les ruelles étaient inégales et piétonnes. Le froid fronçait les sourcils et gerçait les peaux, amplifié par les vieilles maisons humides dans ces goulots qui ne chauffaient pas assez vite. Dehors, les ponts gelés offraient un miroir tendu au soleil puis à la lune indifféremment, et traçaient des courbes blanches sur le fleuve ralenti et assourdi par une fine couche de glace.

Enfant, Clara Guillaume ne voulait pas devenir institutrice. Ni coiffeuse, ni infirmière. Juste parler aux arbres et enterrer ses mèches de cheveux dans un pilulier sous des rhubarbes. Une fois, elle avait soigné un chien sans collier avec de la Bétadine. On la crut bonne pour des études de vétérinaire. Elle ne voulait pas non plus être pilote d’avion, cosmonaute ou pompier. Ni pute ni clocharde, précisait-elle à quinze ans en triplant sa quatrième de collège. Elle ne regretta pas de n’avoir pas découvert le vaccin contre la rage, créé une entreprise ; fait voter une loi ; tenu de journal ni même eu envie de partir au fond de l’eau avec des cailloux dans les poches de sa robe.

On lui reprocha plus tard devant des zincs de refuser les repas chauds, les douches et les chambres collectives proposés par les centres sociaux, mais le mois dernier elle avait fui : un dortoir bruyant, des femmes à cran d’arrêt dans les mains ; le vol de ses chaussures ; un bol d’eau claire teintée ; la vermine ; les puces et la merde ; les douches humiliantes et l’expulsion à sept heures du matin.

Pendant quelques semaines, elle avait cuit sur un réchaud à côté d’une tente des restants de coquillettes, qu’elle versait ensuite dans une assiette minuscule jusqu’au ras du bord. Trop peu de bouchées pour son estomac.

Il y a quelques jours, l’assistante sociale de secteur lui avait passé une communication improvisée sur son portable. Dans le récepteur on battait le briquet, une blonde grésillait et Clara avait cru sentir l’odeur de la fumée qu’on recrache chez son père. Elle en avait eu les larmes aux yeux. Elle avait dépouillé et terminé les derniers mégots d’un cendrier dans un bar la veille au matin.

Le vieil homme au téléphone n’était pas content. Il mangeait toujours ses chocolats liégeois de la même manière : « D’abord j’attrape délicatement un nuage de chantilly à la surface, qui fond rapidement sur ma langue. Puis je creuse un puits dans le chocolat noir et remonte une cuillerée à ma bouche que je retourne en fin de course. Et seulement après je termine en mélangeant le blanc et le noir. Toujours. Sauf à midi. je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai voulu commettre une folie et mélanger directement après avoir retiré l’opercule. C’était nul ! Aucun plaisir. Je peux te dire que je passe une journée de merde. Quand est-ce que tu viens me voir ? »

Clara craqua une allumette à l’abri du vent glacé sous un porche couvert de graffitis. Une fan de BD japonaise aux paupières peintes en rouge lui avait offert son paquet de cigarettes à peine entamé comme ça, pour la beauté du geste ou parce que son air d’absente au monde lui parlait, et ça l’avait fait se sentir vivante pour au moins le temps de toutes les fumer, le temps d’apaiser ses manques.

Puis elle s’arrêta devant une boulangerie, dont les vitrines s’étendaient sur un bon quart de la rue. Elle regarda les viennoiseries avec hésitation, tandis que sa petite monnaie rendait la paume et la face antérieure de ses doigts un peu moites (malgré le froid précoce et inhabituel), et renonça quand elle vit qu’elle n’aurait pas assez d’argent pour payer. Dommage, les pains aux raisins la faisaient particulièrement saliver.

Le retard de sa sœur devant la fontaine de la mairie était responsable de son éloignement de leur lieu de rendez-vous, plus que cette pulsion qui la prenait à chaque fois que la possibilité de croquer ou dévorer se présentait à elle. Une pulsion toujours bien accueillie, malgré la faim qui remplaçait sa gourmandise depuis son éviction et son actuelle précarité. Avoir de l’appétit, c’est ce qui lui avait donné envie de traverser sa vie en ouvrant largement la bouche, et ceci depuis qu’elle avait rampé jusqu’aux seins autrefois généreux (et lâchés tardivement) de sa mère.

La neige tombait encore. Ses flocons, secs et légers, mordaient les peaux tièdes en fondant, donnant des plaisirs furtifs aux passants alanguis par la précocité de cet hiver. Clara s’était rapprochée de la fontaine et fumait bruyamment quand sa sœur lui tapota l’épaule.

« Allons vite chez moi, avant que le gel ne prenne nos poumons. » Puis elle désigna la cigarette en relevant le menton et rectifia : « Enfin, les miens, parce que les tiens à mon avis sont déjà pris. » Et elle ouvrit la marche en ajoutant : « Pas de ça dans ma maison, bien sûr. »

Clara, le visage fermé, la suivit jusqu’à sa maison dont elle avait franchi le seuil quelquefois, et c’est avec fatalité qu’elle renoua connaissance avec des pièces sobres et dépouillées, aux tons neutres (si on excluait la cuisine aux couleurs mauresques), et à l’odeur d’encaustique qui se dégageait des meubles. Un peu étourdie par la faim et la gêne d’occuper le territoire d’Esther, elle s’assit dans un fauteuil tapissé de toile de lin. Il était positionné entre un des angles de la cheminée et la grande porte-fenêtre qui éclairait violemment le salon pendant les mois aux journées longues, mais permettait d’économiser les lumières artificielles quand les jours raccourcissaient.

Son manteau séchait à même le dos d’une chaise sortie de la cuisine, devant la cheminée que son ex beau-frère avait achevé de dessiner et d’ouvrir une semaine avant leur séparation — détail qu’elle connut plus tard, pendant le dîner.

Le silence qui précède les discussions redoutées déconcentrait l’une et apeurait l’autre, étirant les minutes d’un point à l’autre du salon comme le fil d’un étendoir qui attendrait que la famille lave son linge.

« Bon Esther, qu’est-ce que tu me veux, pourquoi m’as-tu fait venir chez toi ? Ton texto disait « j’ai besoin de toi » : euh… je ne te cache pas que c’est un peu léger. »

Et, disant cela, Clara entreprit de taquiner les peaux autour de ses ongles, en évitant de regarder sa sœur. La neige s’empilait sur le bord des fenêtres, et son niveau montait si rapidement au milieu de ce mois de novembre, qu’Esther eut un éblouissement, car elle pensa au niveau de la mer grignotant le long des hublots d’un bateau qui ferait naufrage. Elle resserra son gilet en croisant les bras et fixa le feu qui dégageait un peu de fumée. Il avait été mal préparé, sans petit bois ni jours assez ouverts entre ses bûches grossièrement croisées, aussi la chaleur de l’âtre restait suffisamment tiède pour ne pas rallumer les radiateurs, mais ne l’était pas assez en revanche pour qu’on se laisse aller au bien-être.

« Je veux que tu me fasses des kefta. La recette de Papa. Exactement la même. Tu m’en fais la valeur de deux saladiers, et je t’héberge gracieusement pendant deux mois. »

Elle dit cela et ce fut presque tout : «Oui, un par saladier », ajouta-t-elle vulgairement, juste pour le plaisir de se faire sourire avec un humour cynique et facile.

« Tu l’as vu, la maison est une toulousaine, donc au bout du couloir il y a la porte du jardin, et sur la droite la chambre de Lucas, qui est à Grenoble depuis la rentrée. Je sais que tu me prends pour une dingue, mais je veux ces kefta, et il n’y a que toi qui sais les faire. »

Clara leva brièvement les yeux, dans lesquels sa sœur aperçut un éclat qu’elle prit pour de la haine sur ses pupilles voilées par la tristesse, puis elle sortit du fauteuil pour venir appuyer son front contre le carreau glacé et embué de la porte-fenêtre la plus proche de la cheminée.

Esther, la femme de la famille qui avait tracé la cartographie d’une carrière brillante, aux lignes tirées dès l’âge de sept ans malgré un foyer friable, l’extirpait fréquemment de sa fange. Clara oscillait au bord du vide, et sa cadette mais néanmoins régente surgissait pour tenter d’imprimer un autre mouvement pendulaire à ses marches.

Jamais par bonté, les sœurs ne s’accordaient pas, ne s’aimaient pas, mais pour montrer au père – en le lui faisant toujours savoir par des appels téléphoniques grossiers – à quel point il était défaillant.

C’était la première fois qu’Esther ne trouvait pas un prétexte plus sérieux pour venir en aide à sa sœur, mais cette dernière allait accepter et rester discrète, car elle se savait enceinte, et son corps réclamait de vivre cet état de grâce jusqu’à son terme.

Quand Clara sortit les courses du panier à provisions, et sans avoir besoin de revoir sur des images mentales les lieux qu’elle avait squattés, elle eut une sensation qu’elle put définir comme vraiment nouvelle : elle estima qu’elle était détendue et réceptive à ce qui l’entourait – en position d’accueillir les bienfaits d’une stabilité de quelques semaines, des murs épais et une porte solide, des objets, des ustensiles, des appareils, et des contenants munis, pourvus, réassortis, réapprovisionnés dès que besoin.

Elle posa la main sur son ventre, sur son fils – car elle le devinait garçon –, en croyant déjà sentir sous ses doigts qu’il se régalait du pain aux raisins qu’elle s’était finalement offert sur la monnaie des courses, et termina de tout ranger, gardant sur le plan de travail de la cuisine les ingrédients nécessaires à la préparation des kefta.

Esther était partie travailler après lui avoir confirmé qu’elle ne souhaitait toujours pas apprendre à cuisiner, donc elle pouvait les faire sans elle. C’est en cherchant et farfouillant que Clara se familiarisa avec la cuisine à l’équipement minimal, et elle commença la préparation des boulettes.

« D’abord, tu demandes au boucher un kilo de viandes hachées : soixante-dix pour cent de bœuf, et trente pour cent de mouton », disait toujours son père – elle avait doublé les quantités pour ce soir –, « et va chez les arabes, les français ça les fait chier de changer la lame du hachoir entre chaque viande. » Les mains propres, Clara semblait écouter son père, chuchotant à son fils : « tu l’entends, Mathias ? », plongeant ses doigts dans le hachis qu’elle mélangeait dans le saladier avec de l’huile d’olive, du citron, de l’ail écrasé, des graines de fenouil, du cumin qu’elle prononçait « kmoun », un peu de sel et de la harissa. Elle n’avait pu se retenir d’en prélever un peu, de goûter à même le saladier la viande crue et pas encore macérée, et c’était comme à chaque fois qu’elle faisait une démonstration de cette gourmandise devant son père d’habitude indifférent à sa fille aînée : il était admiratif de son appétit, et c’était cette valeur ajoutée à son goût pour la cuisine méditerranéenne qui donnait à Clara une satiété qu’elle ne retrouva pas dans sa vie de femme. Les sourcils levés de son père, sa bouche pincée sur un sifflement exclamatif, et parfois même un clin d’œil approbateur qu’il ne contrôlait pas toujours : oui, elle avait reçu des démonstrations d’affection pour ces uniques occasions, et dans la joie à chaque fois. Et quand il l’a mise à la porte, qu’elle a chuté avec méthode sur les quelques opportunités offertes mécaniquement, et que son estomac a étréci pour lui montrer la différence entre la faim et l’avidité, c’était pour lui désigner en quelque sorte la place qu’il voulait vraiment qu’elle occupe, à savoir ni à sa table, ni à celle d’autres, et encore moins qu’elle se fasse la sienne propre dans le moindre quelque part. Elle ne connut alors que des sans-abris, des zonards, des punks à chiens et des fugueurs, c’est à dire des hommes incapables de la rassasier, et Clara ressentit la faim au point que manger cessa d’être une obsession. Ne pas crever était son nouvel appétit, survivre une élaboration épuisante et constante de recettes successives, se réveiller en vie, sans maladie ni blessures, le soulagement qui remplaçait le plaisir d’un estomac comblé.

Esther se déchaussait sur le seuil de la maison, et tapait les semelles de ses chaussures contre un des murs pour décoller la neige compacte et gelée, quand sa sœur déposa les boulettes de viande dans le fond d’une poêle très chaude.

Esther la remercia en prenant place à table, lui fit compliment pour l’excellence de ses kefta avec des commentaires favorables sur le goût et la cuisson, puis resta longuement silencieuse. Clara dévorait le contenu de son assiette, la torchait au pain de maïs pour se régaler du jus puis se resservait, piquant la pointe de sa fourchette dans les boulettes pour les sortir facilement du saladier. L’odeur de gras et d’épices et les fumées de la cuisson persistaient doucement malgré la fenêtre de la cuisine entrouverte, et Clara regardait parfois Esther à la dérobée à travers cette brume parfumée qui ne la lui rendait pas plus proche, mais du moins adoucissait ponctuellement son jugement sur cette sœur dont elle croyait toutes les ambitions comblées.

L’âge imposant au fur et à mesure ses concessions et ses pertes, elle ne ressentait plus ni rancune ni mépris. Pas de reconnaissance non plus, l’altruisme d’Esther lui servait à se valoriser aux yeux du père, mais sans approcher le pardon ni l’indifférence, son cœur et son esprit arrivaient à s’apaiser, et davantage encore à présent qu’elle allait devenir responsable de quelqu’un.

« Mon mari m’a quittée, tu l’auras compris, je suppose », dit Esther avec une bouche dure tandis que Clara plongeait à nouveau sa fourchette dans le saladier pour manger les derniers kefta. Esther pour sa part avait repoussé son assiette après la troisième boulette.

« Il y a six mois, un peu après que les médecins ont diagnostiqué le stade trois du cancer des poumons de Papa », précisa-t-elle, sur le ton qu’elle aurait pris pour informer que sa maison avait une mention un peu faible sur son écocertification. Elle observait Clara qui torchait à présent le saladier, puis elle se leva et ferma complètement la fenêtre, pour ne pas qu’elle voie l’agacement qu’elle ressentit après l’avoir vue téter ses doigts enduits de graisse. Elle regagna sa place après avoir débarrassé la table et servi le dessert (des yaourts et quelques fruits), et affronta Clara qui curait ses dents avec sa langue et contemplait le mur carrelé d’un panneau d’azulejos au-dessus de l’évier.

Clara ne savait pas si elle était repue, mais toute son attention allait à son petit gars, et elle sentait que lui avait assez mangé, ce qui lui suffit.

« Tu m’emmerdes, Esther », lui dit-elle pour commenter son annonce. «Papa et toi savez claquer des doigts les rares fois où je vous manque (elle poussa un ricanement dans un souffle bref), et quand vous en avez marre vous me remettez sur le macadam avec un coup de pied au cul.»

Esther inspira car elle avait l’intention de protester, mais elle se ravisa et prit appui sur ses coudes pour poser sa tête dans ses mains jointes. Le froid dehors parut se densifier, comme s’il aspirait l’air de la cuisine pour s’alimenter. C’était visible au givre qui recouvrait tout ce qui était sans chaleur : vitres, zinc, tuiles, clôtures ; et aux gouttes qui ne tombaient plus du toit, freinées dans leur course et alignées comme des pampilles. La respiration des deux sœurs devint pénible et Clara commença à trembler.

« Tu veux quoi, que j’aille le voir ? Allez vous faire foutre tous les deux. Je m’en cogne de savoir qu’il va clabauder.

– Clara, arrête avec ta grossièreté bon sang, tu réagis toujours comme une morveuse , c’est vraiment pénible ! Va le voir, qu’est-ce que ça te coûte ? Je t’emmène à l’hôpital, je t’attends dans le couloir et on revient ici. Ça prendra un minimum de temps dans le maximum de vide de ta vie. C’est correct, non ? » Esther avait répliqué en forçant un peu sur sa voix, et elle eut mal à la gorge. Elle toussa puis déglutit, mais la légère douleur restait, alors elle ne fit rien de plus.

« Non. Il va mourir, et grand bien lui fasse, réagit Clara. C’est la vie, et ça va nous arriver à tous. J’attends un enfant, ma vieille, je vais déposer dans quelques mois un paquet de chair palpitant et avide sur cette terre pourrie, et je veux juste m’occuper de lui sans me rappeler que je viens de quelque part. Son père à lui est oubliable, à tel point d’ailleurs que je ne sais même plus qui c’est, mais j’espère quand même que ce gosse va énormément lui ressembler et n’aura pas le grand nez et le lâche égoïsme de Maman dont tu as hérité, ni mes cheveux filasses et ma gloutonnerie qui me rappellent constamment que je suis la fille de mon père. »

Esther était à présent adossée à sa chaise, et elle avait croisé les bras. Les sœurs Guillaume ne se quittèrent pas des yeux, assises l’une en face de l’autre, mais voici qu’arrivée l’heure des doléances, Esther sortit de table pour renoncer à enfreindre le règlement de la famille. Rédigé autrefois par un couple immature et sans grâce, il avait poussé les enfants précoces à remonter à toute vitesse les pentes raides en bas desquelles leurs parents les oubliaient régulièrement, ou à contrario pour Clara, à se pelotonner contre un des talus, en attendant que les aléas de la vie lui tricotent une couverture, et il enjoignait chacun des membres à laisser les abcès vieillir et se calcifier.

Clara l’entendit s’éloigner dans le couloir, puis un bruit de clefs qu’on soulève, la porte d’entrée, celle du garage, enfin le moteur qui tourne à l’arrêt avant que la voiture à peine tiédie ne glisse sur ses pneus enchaînés dans la neige fraîche et craquante. Elle alluma une cigarette malgré la consigne et choisit entre deux bouffées de ne pas rester dans la maison de sa sœur. Elle aperçut, en rouvrant la fenêtre de la cuisine pour dissiper la fumée du tabac, un oiseau aux pattes enfoncées dans la poudreuse, posé à même le sol à droite du portail, et qui semblait l’observer, la tête légèrement inclinée, comme étonné qu’elle soit encore là, et cela lui rappela le matin où leur mère les avait quittés pour suivre un homme plus viril que son mari. C’était le matin d’un jour de neige, et un oiseau semblable à celui-ci avait lui aussi paru assister à son départ – comme elle-même à présent s’apprêtait à le faire –, avec le même air surpris.

C’était une famille où l’on chassait ou abandonnait, où l’on avançait péniblement dans l’âge en jouant à saute-mouton avec de grands élans par-dessus les manques et les pertes.

Clara adressa un remerciement silencieux à l’oiseau : à une heure de route, peut-être le double si elle peinait à trouver des conducteurs pour la voiturer sur le trajet ardu qui l’attendait, elle rejoindra un foyer de mères isolées. Mathias grandira avec une mère, et cette ambition inhabituelle lui ouvrit l’appétit.

C’est alors qu’elle eut à nouveau envie de manger, et elle se souvint de l’autre saladier. Esther l’avait réservé dans le réfrigérateur, et elle comprit au même instant l’objet qui avait motivé sa requête étrange : elle avait prévu que Clara ne viendrait pas dire au revoir à leur père, mais elle pourrait faire croire à celui-ci qu’à défaut de pouvoir venir le saluer, Clara lui avait préparé des kefta en guise d’unique et ultime cadeau.

Elle sortit le saladier, ralluma sous la poêle au moyen de son briquet, et fit cuire toutes les boulettes de viande. Elle les arrosa ensuite du jus d’un citron frais et les dévora toutes, avec sa gloutonnerie habituelle et aussi la voracité d’une femme enceinte. Il s’agissait en cet instant de choisir entre nourrir son père ou nourrir son fils, et le poids du silence, et les blancheurs qui trouaient la nuit si froide donnaient encore plus de valeur à ce choix, à cet acte de manger comme pour dire à son fils : « regarde comme je t’aime, regarde comme je prends soin de toi, regarde comme nous ensemble, c’est le début de quelque chose de différent. »

Elle s’essoufflait et fatiguait à mesure que son estomac s’alourdissait, qu’une légère indisposition la contrariait, mais c’était pour elle une sensation de bien-être, les premières manifestations d’un bonheur qui s’installait dans son ventre à côté de son fils, comme un petit frère.

Elle nettoya la vaisselle et rangea la cuisine, enfila son manteau, récupéra son bagage intact dans la chambre de son neveu et referma calmement la porte de la maison.

Il s’était remis à neiger, cette fois-ci des flocons lourds et drus, qui recouvraient déjà les traces de sa sœur. Le monde n’était plus vaste ni effrayant, il était rectiligne d’un point à un autre, d’un désir à un assouvissement, d’un rêve à un accomplissement, d’un appétit à une satiété, et le nom des Guillaume ne s’effacerait peut-être pas dans la neige.

Clara posa les mains sur son ventre avant de se mettre en marche et murmura avec cette tendresse nouvelle qu’elle se découvrait :

« Viens, Mathias, on rentre chez nous. »

L’ombre a tourné #2

 A l’époque où j’ai  écrit ce texte, j’aurais aimé trouver cette illustration de Luc Lamy pour l’accompagner :


Luc Lamy



J’ai du mal à décrire ce moment où William Cosne a décidé de ne plus venir nous voir. Je visualise à peine le gros insecte noir à cause du soleil d’automne rasant le mur derrière son visage tourné. Et puis, la trace laissée sur le crépi après le bruit sec et mou de son espadrille était légère, alors pourquoi ne pas dire que c’était tout autre chose : le ricochet d’un caillou de l’allée après une marche arrière un peu brusque, l’empreinte d’une vieille pluie, ou pourquoi pas le choc d’une balle de caoutchouc noire, répété avec force et précision par un bras jeune et longtemps fatigué par sa raquette ?

J’ai servi à nouveau à la tablée des verres d’antésite et de Jurançon, et le beau-père riait toujours, jambes écartées et tapant sur ses cuisses, Madeleine voulait absolument aider au service et ne servait à rien, accablée par la chaleur et les descentes remarquées de son mari, mon frère faisait semblant de lire le mode d’emploi d’un nouveau jouet pour sa fille, et les chats toléraient le chien de Belle-maman en le tenant à distance raisonnable, l’un couché de tout son long près de la table du jardin, et l’autre sur le rebord de la fenêtre, prêt à lui sauter au garrot en cas de rapprochement indécent des reliefs de l’assiette de charcuterie.

J’ai remercié William pour son « courage » mais il savait que les insectes ne m’indisposaient pas. Je crois que c’est là que j’ai su – les pieds nus dans l’herbe brûlée par l’été et lourde des excuses que je ne lui ferai pas –, qu’il n’exposera plus au village ni ses toiles ni ses manques de force et d’appétit. Deux, trois, quatre jours passeront, remplis des gestes qui vous paraissent quotidiens quand je les exécute avec peine, et donc vides comme des sacs à pain et des corbeilles à linge exposés dans une boutique « pour la maison ».

Puis, ce sera un silence plus insistant de l’autre côté de sa porte qui me donnera l’alerte. Je m’étonnerai de ne pas avoir entendu le bruit du portail et je trouverai probablement les clefs de sa voiture sous le pot fendu de l’aloès (il sait que je passe bientôt mon permis de conduire).

Je regarde la ligne de son dos et de sa nuque tranchée par son tee-shirt rouge et je serre les poings. Je ne sais pas retenir, empêcher ou forcer, mais je sais que les proches cessent de l’être avec de la volonté et le retour des lundis.
L’ombre a tourné, et les invités miment le contenu d’une conversation vulgaire et stérile. L’horizon bouché par les toits sera demain à la même place… Moi aussi, probablement.

L’enceinte

Marthe m’agace. Je pense que je le lui dirai un jour. Je ne fuis pas, je reviens toujours et elle n’est jamais tant amoureuse qu’au bord d’un supposé drame. La dernière fois qu’on a couché c’était silencieux et sans joie, mais nous recommencerons tacitement, parce que c’est dans l’ordre des choses.

En m’habillant pour sortir sa voix a tenté de me cravater d’un cri plaintif et elle m’a dit que j’étais un fouteur de camp sédentaire. Qu’elle l’acceptait parce que ça me faisait revenir dans ses draps. Elle a peut-être raison, et je n’insisterai pas là-dessus tellement j’ai besoin qu’elle ait le dernier mot pour ne pas me sentir égoïste. Je ne sais pas si c’est la certitude de la rabrouer bientôt, mais aujourd’hui je me sens prêt à sortir sans bulle, je le sais dans mon ventre et les frissons de ma peau. Des papillons et des fourmis m’habitent. Je suis une ville dans une ville.
Les immeubles ce matin m’inquiètent moins que d’ordinaire. Je ne sais pas pourquoi mais même en prêtant l’oreille, j’ai le sentiment qu’ils absorbent les bruits comme les enceintes que j’ai bourrées de laine de mouton pour que le son ne rebondisse pas dans l’auditorium. Je marche dans ma ville comme au milieu des lampes et des condensateurs de liaison de l’ampli que j’ouvre depuis quelques jours pour l’améliorer. Je soude des fils,  branche en parallèle, fore des trous pour ajouter des interrupteurs et me passer du préampli qui fait perdre du rendement et de la qualité à cette merveille des années soixante-dix acquise pour trois francs six sous au vide-grenier de Fontaine Lestang dimanche dernier, et marcher parmi les gens apaise enfin ma frénésie. Elle est aussi belle qu’un tuner, plus désirable qu’un boîtier d’abord vide que j’ai garni peu à peu des magies achetées dans la revue des audiophiles, et jusque là je ne m’en étais pas rendu compte.

Marthe m’affuble d’une bulle pour domestiquer mes angoisses du dehors quand je ne peux plus être dans le dedans des choses à bricoler, alors que j’ai besoin d’une caisse de résonance, mais c’est un quiproquo parmi tant d’autres entre nous.

Ma ville est l’ampli dont je veux améliorer la qualité de son. Cette analogie m’oxygène tellement que ses toits m’évoquent une canopée, et la trouée bleue entre les barres du quartier commercial figure un lac quelque part dans le Montana où je nage de toutes mes forces pour lutter contre le froid et le courant, et surtout battre à la course le pluvier argenté aux aisselles noires qui file par dessus ma tête. La pureté du son qu’il émet en criant sa défaite alors que je rejoins la rive éclate ma bulle, et je crois dévisager les passants pour la première fois. Je vais en reproduire l’exacte qualité, et il m’est égal que la foule que je traverse ne le sache pas.
***
Texte écrit et publié dans le numéro 9 de la revue photo Raise pour illustrer une série photo.
Je remercie chaleureusement Mat Hild et Julien Marsay, le responsable littéraire, qui m’ont proposé de participer à cette aventure.