Le Saut-de-loup

Je rentrais à la brune en traversant l’Astarac avec mon gilet jaune
                 sur le tableau de bord
la nuit me dévorait dans une mastication infinie
quand une buse qui me guettait
a quitté son talus d’un puissant battement d’ailes pour frôler
                exprès le haut de mon pare-brise
                                           puis a continué vers le ciel
J’ai su alors qu’elle était tombée sur les chatons :
une portée que j’avais offerte
               à la Sauvagine
histoire de remettre les compteurs à zéro
               au sujet de mes rapines de lapins et de poissons
Cela m’a fait penser dans la montée sinueuse
               entre Laveraët et Saint-Christaud
à une phrase du poète David Kirby
                 qui dit à peu près ceci :
« Le loup-garou lui aussi est une sorte de figure christique :
                il bave pour nos péchés. »
Je suis tombée sur son recueil
               au moment où je nettoyais un ou deux coins de mon existence
pour faire de la place à une nouvelle vie
                — j’en ai trouvé une en promo
qui ne me va pas trop mais si je la prends pas
                je ne me sentirai pas le droit
d’aller gueuler dans mon gilet canari tantôt avec les autres
               devant une raffinerie et un péage
Le bouquin traînait là avec une tête de vache normande
                 sur sa couverture
sous son museau il est écrit « Le Haha » mais
                 si on lui enlève un h on pense de suite à la Norvège
                                             et à ses airs de Take on me
sauf que le gars Kirby est né à Bâton-Rouge
                alors du coup ça ne le fait pas
Or, il se fait que j’ai trouvé une nouvelle maison derrière laquelle
               il y a un saut-de-loup
                                        –- l’autre nom du haha, justement,
un fossé pour toute clôture qui laisse entrer l’horizon
mais qui dissuade les cons de me rendre visite
                 pour voir une écrivaine
                                         et tout son toutim rimailler dans son jus
J’y ai vu un signe, moi, à cette coïncidence,
              et même si ce n’est pas assez
(il faut mille cinq cents signes espaces comprises pour faire une page)
j’ai noté ce signe dans un carnet que j’ai refermé ensuite
                pour l’oublier près du recueil de Kirby
                                          en espérant qu’ils me fassent une portée.
Publicités

Tenere non potes, potes non perdere diem

© Rofusz Kinga
La mémoire est une rivière changeante
Que certains souvenirs
Remontent depuis sa source
Parfois bien loin
En amont
Du point où on les attend.
L’appel
Qui meut ces drôles de saumons
N’est pas plus impérieux
Que celui de leur l’instinct
Et pourtant,
Le bénéfice engendré
Par la réussite de leur périple
Peut être espéré
Avec davantage de ferveur.
Et si, par exemple,
L’astucieuse mouche qui les fait accourir
Est le printemps grandiose
Qui s’avance,
Alors les plus ténébreux
Perdront
La nocuité de leur poison.

Injonctions aux topinambours

Mangez sans clous ni vis
Urinez en pointillés
Soyez bissextiles
Touchez-vous avec le calendrier lunaire
Froncez vos idées
Signez moins fort
Euphorisez vos cadavres
Vapotez vos rêves en terrasse
Consommez sans filet
Enfantez en faisant le poirier
Électricité et gaz à tous les étages
Et mon cul sur la commode.
*
*
12391432_10201295577188538_2100390199375782826_n
Éditions du Chêne – 1987 – Mikhaïl Anikst