Le Garçon d’à côté

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

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La murmuration

Il y a cet homme en pull rayé

Qui demande à une femme
Sur le banc d’à-côté
Si elle ne trouve rien de plus bouleversant
Sur cette Terre
Que le vent
Dans les blés quand il met une pagaille savante
Dans leurs épis
Comme une réplique à la murmuration des étourneaux
Là-bas au nord du ciel
Qu’il persiste à lui montrer                    *
                     *
Moi ce qui me touche
Comme un matin d’avril
C’est quand je découvre
Sous le ciel de ton nombril
Ton oiseau à gros bec
Blotti comme un crayon
Tombé au fond d’une chaussette
                   *
Bien sûr tu n’en sais rien
Et puis il est tard
Tout devient froid et silencieux
Quand c’est l’heure de rentrer
Oui j’ai vu le bus n’est pas loin
Mais mon désir se dissipe
Et j’ai la flemme de courir
Alors pourquoi nous presser

Le Saut-de-loup

J e rentrais à la brune en traversant l’Astarac avec mon gilet jaune
                 sur le tableau de bord
la nuit me dévorait dans une mastication infinie
quand une buse qui me guettait
a quitté son talus d’un puissant battement d’ailes pour frôler
                exprès le haut de mon pare-brise
                                           puis a continué vers le ciel
J’ai su alors qu’elle était tombée sur les chatons :
une portée que j’avais offerte
               à la Sauvagine
histoire de remettre les compteurs à zéro
               au sujet de mes rapines de lapins et de poissons
Cela m’a fait penser dans la montée sinueuse
               entre Laveraët et Saint-Christaud
à une phrase du poète David Kirby
                 qui dit à peu près ceci :
« Le loup-garou lui aussi est une sorte de figure christique :
                il bave pour nos péchés. »
Je suis tombée sur son recueil
               au moment où je nettoyais un ou deux coins de mon existence
pour faire de la place à une nouvelle vie
                — j’en ai trouvé une en promo
qui ne me va pas trop mais si je la prends pas
                je ne me sentirai pas le droit
d’aller gueuler dans mon gilet canari tantôt avec les autres
               devant une raffinerie et un péage
Le bouquin traînait là avec une tête de vache normande
                 sur sa couverture
sous son museau il est écrit « Le Haha » mais
                 si on lui enlève un h on pense de suite à la Norvège
                                             et à ses airs de Take on me
sauf que le gars Kirby est né à Bâton-Rouge
                alors du coup ça ne le fait pas
Or, il se fait que j’ai trouvé une nouvelle maison derrière laquelle
               il y a un saut-de-loup
                                        –- l’autre nom du haha, justement,
un fossé pour toute clôture qui laisse entrer l’horizon
mais qui dissuade les cons de me rendre visite
                 pour voir une écrivaine
                                         et tout son toutim rimailler dans son jus
J’y ai vu un signe, moi, à cette coïncidence,
              et même si ce n’est pas assez
(il faut mille cinq cents signes espaces comprises pour faire une page)
j’ai noté ce signe dans un carnet que j’ai refermé ensuite
                pour l’oublier près du recueil de Kirby
                                          en espérant qu’ils me fassent une portée.

Tenere non potes, potes non perdere diem

La mémoire est une rivière changeante
Que certains souvenirs
Remontent depuis sa source
Parfois bien loin
En amont
Du point où on les attend.
L’appel
Qui meut ces drôles de saumons
N’est pas plus impérieux
Que celui de leur l’instinct
Et pourtant,
Le bénéfice engendré
Par la réussite de leur périple
Peut être espéré
Avec davantage de ferveur.
Et si, par exemple,
L’astucieuse mouche qui les fait accourir
Est le printemps grandiose
Qui s’avance,
Alors les plus ténébreux
Perdront
La nocuité de leur poison.

Injonctions aux topinambours

Mangez sans clous ni vis
Urinez en pointillés
Soyez bissextiles
Touchez-vous avec le calendrier lunaire
Froncez vos idées
Signez moins fort
Euphorisez vos cadavres
Vapotez vos rêves en terrasse
Consommez sans filet
Enfantez en faisant le poirier
Électricité et gaz à tous les étages
Et mon cul sur la commode.
*
*
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Éditions du Chêne – 1987 – Mikhaïl Anikst

 

 

Jour béryl

Il y aura des oiseaux de nuit
Au bec poudré de sucre glace
Et des amants repus de cris
Qui les laisseront tantôt sur place
Il y aura des sourcières aqueuses
Et des puisatiers hydrophiles
Qui échangent des promesses neigeuses
Quand leurs mains tiennent jusqu’en avril
 
Il y aura des jours béryl
Des jours topaze et des jours quartz
Il y aura des jours sans pluie
Où l’on s’ennuie sans son Gary
Des étincelles d’artificières
Qui vous invitent à orpailler
Leurs étroits bayous aurifères
 
Il y aura une alchimie
Des corps épais et des formules
Magie rubis et cœurs compacts
Si tu sais bien coter mon pacte
Puis feu et extrême hydrorhhée
Si j’attise nos échauffourées
Il y aura des aphorismes
ânonnés dans des montgolfières
Quand on mordille une bouche rieuse
On amende un désir d’argile
 
Il y aura l’air saturé
D’une capiteuse brume follette
Quand gravité et bonne humeur
Bordent la carrée de nos hommages
Puis il y aura entre nous
L’instant que j’attends craquettante
L’heure où tu bibardes à ma fourche
La graine de sarrasin doucette
Dont tu exprimes le mucilage

Rejoindre l’Autan — Little big book Artist

 Le peintre André Jolivet, passionné par le rapport entre le texte et l’image, m’a demandé un des miens pour l’illustrer d’une peinture et en faire un livre d’artiste.
Celui-ci rejoindra les autres livrets pour son expo à la médiathèque Mériadeck de Bordeaux en mars 2016.


 


Rejoindre l’Autan — Little big book Artist – Le monde des villes – BORDEAUX

Anna de Sandre & André Jolivet

 

Ils foulaient des bassins
De marne et de mollasse
Éclatés de ravines
Capturaient des ondines
Au partage de Naurouze
Promettant que là-bas
Elles seraient des épouses
Les plus jeunes construisaient
À la chair de leur voix
Un abri dans les marais
En tirelant « Burdigala »

Les cousettes bâtissaient
Une autre route de la soie
En rapiéçant des nids-de-poule
Les vieillards roulottaient
Des messages dans les arches
De ponts de sel
Les âmes défuntes
Se shangaïaient dans l’air iodé
Pour féconder la terre des vignes

Les femmes secouraient des arlots
À la Porte de la Monnaie
Les enfants à vélo
enfilaient les sabots
Du cheval de Montaigne
En sautant des dos d’âne
Les bébés survivants
Suçotaient des cannelés
Et les chiens reniflaient
Des baudanes au mitan
de Sainte-Catherine

Moi, je sabotais des rivets
Sous le ventre des fardiers
Pour retourner à Bordeaux
Exulter au bord d’A.

***

Avec également :
Dominique Boudou – Claude Chambard – Thomas Déjeammes – Mariane Fiori – Alexandre Gefen – Brigitte Giraud – Allain Glykos – Dominique Massaut – Derek Munn – Eric Pessan – Anna de Sandre – Frédérique Soumagne – Ricardo Sumalavia – Jérémy Taleyson

Voici le temps des assassins — Gilles Verdet

Gilles Verdet, Voici le temps des assassins, éditions Jigal —  février 2015 (231 pages)
 
Une vieille tradition veut qu’un lectorat non coutumier du fait s’adonne à la consommation immodérée de polars durant la période estivale. Je pensais ne pas en faire partie et me voici pourtant en contradiction avec mon absence habituelle d’empathie pour les flics et les délinquants, puisque j’ai dans mon escarcelle du James Ellroy et du Gilles Verdet.

Oui, vous avez raison, personne ne sait qui est James Ellroy et qui plus outre, on s’en fiche un peu.

Gilles Verdet, donc, est un romancier et un nouvelliste de talent. Je le dis en toute objectivité, puisqu’il a obtenu le Prix Prométhée de la Nouvelle.

C’est un parisien amoureux de sa Paname ; un chat parigot et dandy en équilibre sur les toits de Paris ; un arpenteur infatigable qui emprunte aux félins leur goût pour la chasse à plume, croquant ainsi des tableaux d’atmosphère et des portraits de chair avec une langue gourmande et pas toujours châtiée.

Gilles Verdet a l’œil américain, la culture d’un gentilhomme et le rythme d’un fixé au jazz. J’ajoute que le travail artisanal du style, l’humour et la justesse des dialogues participent dans une heureuse homéostasie à son credo.

Dans son dernier roman policier, « Voici le temps des assassins », la poésie s’impose et Verlaine et Rimbaud frappent avec leurs rimes, de concert avec la Mort qui, elle, frappe avec un sens singulier de la discrimination, car les cœurs cessent de battre dans le corps d’anarchistes qui semblent avoir tous un lien, mais lequel ?

Braquage, meurtres, trahison, semaine sanglante et quais de la Seine tourbillonnent dans une sarabande où le héros de l’histoire, Paul, réchappe, survit, enquête, aime, boit, réfléchit et photographie pour le plus grand bonheur du lecteur.

Capuchon sur le Montblanc, le personnage de Paul est un sensoriel particulièrement auditif et mélomane qui sait aimer et désirer les femmes sans aucun cliché sexiste.

Gilles Verdet nous offre un roman noir et engagé qu’un de la Manchette appréciera en connaisseur.

Présentation de son éditeur :

« Verlaine, Rimbaud et consorts… Quand les poètes maudits servent de socle au polar !

Un casse à Saint-Germain-des-Prés qui tourne mal. Un braqueur au tapis, Simon, flingué à bout portant par deux princesses saoudiennes qui se tirent avec le butin… Paul en réchappe et s’enfuit sans comprendre… Ailleurs, une femme s’immole en chuchotant un poème… Puis c’est au tour des autres, les amis de Paul, de mourir au son des rimes : écrasé, flingué sur les vers de Verlaine, suriné, étouffé en écoutant Rimbaud… Tous d’anciens anars rescapés des temps d’avant… Avant la semaine sanglante… Avant que l’eau noire de la Seine ne réveille des souvenirs oubliés… Avant le temps des assassins…
 Dans ce roman, où l’on croise les spectres de Rimbaud et de Verlaine, Gilles Verdet nous entraîne à sa suite sur les quais de Seine, pour une semaine sanglante peuplée des fantômes du passé, ses vieux potes anars – tendance canal historique et époque communautaire –, tous plus morts les uns que les autres sans avoir bien su pourquoi… Ils ont été flingué, suriné, écrasé ou étouffé… du dur et du définitif mais toujours en rime ! De la Commune de Paris, aux manif’ à la Bastoche, Paul, embarqué dans une spirale infernale, va enquêter et essayer de comprendre en remontant le temps, tout en recueillant davantage de questions que de réponses… C’est un roman sonore où la musique, le Jazz, le son des rues et les cris des marchés racontent une histoire… C’est un polar romantique écrit par un gamin de Ménilmontant, rêveur et amoureux des pavés parisiens… C’est aussi et surtout un roman noir qui a du sens, sensible, engagé, combatif, littéraire, poétique, révolté et écrit… Oui, écrit… et avec une sacrée belle plume… ! »

Ils en parlent aussi :
 Jérome Cayla
Les 8 plumes
 Au pouvoir des mots
Claude Le Nocher
Cassiopée
Jean-marc Volant
Jeanne de Bascher
Velda ,
 etc.
 
Bibliographie :
Une arrière-saison en enfer, Gallimard Série  Noire
Larmes Blanches, Buchet Chastel
La Sieste des hippocampes, Éditions du Rocher