Un froid sec #23

Romain Ludovic — au jardin

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CE JOUR, DONC, IL Y EUT UN BRUIT INHABITUEL dehors. Inhabituel dans ce paysage au blanc figé, dont la fonte des neiges et de la petite source au bout du jardin était à la fin de l’hiver la première alarme sonore. Romain Ludovic pensa à Le Chien, l’animal errant qu’il avait nourri à plusieurs reprises, jusqu’à ce que ses garces de chattes lui fassent comprendre que c’était Le Chien ou elles. Il avait arrêté sans culpabilité parce que d’autres personnes le nourrissaient aussi — Le Chien était connu depuis un moment dans les parages. Il sortit en chaussons, tenant croisés les pans de son gilet, le bec encore sucré de la tarte tatin qu’il s’était offert pour son anniversaire. Il jura en manquant se casser la gueule sur la terrasse. Personne devant. Il y avait pourtant quelqu’un qui marchait ou qui avançait tout près. Le Chien ne se serait pas comporté ainsi : il se présentait toujours au portail, face à l’humain qui attirait son attention du moment et dans un ordre aléatoire. Pourquoi pas un renard, mais un renard était plus discret…

la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages.

Alors quoi ? Il pensa prendre son fusil. Oui, mais ça, c’était valable à Denver, ou à Colorado Springs. Ici, si c’était un rôdeur et qu’il lui mettait une prune dans le cul, c’était lui qui irait en prison. Il balaya encore du regard le portail, le grillage, les angles du muret. Rien. Donc, ça venait de l’arrière. Il descendit la contremarche avec succès et s’avança dans l’allée qui traversait le jardinet de l’entrée. Merde ! Il faisait vraiment un froid de Sibérie. Il entendit une voix éraillée crier après quelque chose, ou ce fut l’impression qu’il en eut. Pourquoi n’avait-il pas pris son fusil ? il contourna la véranda et découvrit de quoi il retournait : la factrice était plantée au beau milieu du jardin, débraillée et plus saoule qu’à son habitude. Cette ville abritait tout ce qu’il y avait de plus raté, de plus tordu au monde, de plus fragile et de plus résigné, et si en tant que candidat aux prochaines Municipales, vous promettiez une tireuse à bière géante à ciel ouvert sur la place du Marché, vous auriez toutes les chances d’être élu pour plus d’un mandat.

     Un corbeau traversa le ciel derrière elle, créant un tableau vivant où elle figurait un épouvantail. Romain Ludovic réprima un fou rire.
« Bonjour, Madame Sitruk, tout va bien ? » Elle ne répondit pas, intéressée par un point au-dessus de l’horizon, dans la direction du nord. Romain suivit son regard : la lune bleutée était visible dans le ciel sans nuages. Très pâle, elle se confondait avec l’azur, mais elle était bien là, dans son premier quartier. Madame Sitruck baissa enfin les yeux  quand il avança encore. Elle sortit alors un portable de sa poche avec la gaucherie de son ivresse et le braqua sur son hôte. « Barrez-vous, Ludovic, ou j’appelle les flics ! » Il recula pour la rassurer et parce qu’il n’avait pas de meilleure idée.
« Avez-vous besoin d’aide, Madame Sitruk ? Je peux faire quelque chose ? » La factrice lâcha soudain son téléphone, prit sa tête entre ses mains et se laissa tomber sur les genoux dans la neige durcie, comme si une douleur la traversait de part en part. Avec la lune bleue au-dessus d’elle, la scène était surréaliste. Une femme brune, longuement nattée, au visage carré et marqué, au corps lourd et plutôt grand terminé par des mains et des pieds robustes qui n’avaient pas souvent connu le repos. Des vêtements colorés dont elle ne prenait pas grand soin, sales et froissés, n’arrivaient pas à rehausser son teint olivâtre. Romain Ludovic lui était en tout point dissemblable. Roux comme un Irlandais avec une peau de lait, il atténuait sa flamboyance avec des vêtements sombres et discrets.
(illustration Thomas Hoepker)

Un froid sec #20

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades. C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir !
     Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve. Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. De quels flics tu parles ? demanda Corentin.
     Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya à présent pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
     Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils laissèrent tranquillement Corentin arriver à leur hauteur et quand il les regarda droit dans les yeux ils l’attaquèrent aussitôt. Il décrivit chez lui un jeu idiot qui avait mal tourné, on baigna et soigna son visage tuméfié et il garda pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il devint agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui mit une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne ne comprit pas que c’était pour son bien.
     Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve et c’était insupportable.
     Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça pouvait encore tomber sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle de n’importe quelle femme. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Il avait perdu ; il devait être éliminé. Julie saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.

Un froid sec #19

  DEPUIS QUE LE CHIEN était entré dans Villebasse, aux premiers jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Domicile de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes, et Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
     Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme casse une branche.
Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, il n’y a plus besoin de chercher une preuve.

Rose Mirail #1

  UN MALHEUR PEUT-IL ENGENDRER UNE histoire qui entrera progressivement dans la lumière sans que celle-ci en occulte la douleur vivace ? Est-il possible de s’autoriser à retrouver le goût des autres, à rire sans trahir les fantômes à qui l’on rend hommage de moins en moins souvent au fil du temps parce que la vie réclame que le cœur, l’esprit et le geste soient tout entiers à son affaire ici et maintenant ?

     Rose Mirail a tout juste seize ans quand elle entre dans la papeterie de la rue Pasteur pour retrouver au moins une des habitudes qui bornaient son ancienne vie. Elle croit se souvenir que c’était quelques semaines après le décès de ses parents.
Elle s’avance dans la boutique sans faiblir malgré le regard intrigué de Jeanne Bordès, la papetière. Son infortune avait paru dans la presse régionale mais tout ce qui a lieu ici, à Maresbourg, est toujours su avant. Rose flâne entre les rayons en serrant son sac, se promettant de ne rien dépenser dans la boutique. L’argent qu’elle a volé dans les affaires de sa mère après l’enterrement doit durer.
 
     Rose ne s’est pas douchée depuis quatre jours et la seule eau qui a mouillé son linge de corps vient de sa sueur parce que le videur de la piscine avait repéré comment elle sautait depuis le pin parasol de l’autre côté du grillage. Il l’avait raccompagnée avec une clef au bras mais curieusement, il ne lui avait touché ni les seins, ni les fesses. Il s’appelait Kassim. Peut-être que c’était haram de toucher une femme comme Rose, mais elle n’allait pas s’en plaindre.
 
    Rose ne vit pas dans la rue depuis assez longtemps pour que son allure montre ce qu’elle est devenue.
Toutefois, elle dégage une drôle d’odeur, mélange de panique en note de cœur et de fille qui se néglige en note de fond. Mais celle qui domine, la note dans sa tête, c’est le fumet des corps désossés de ses parents. Il colle encore à ses narines, au point d’avoir l’impression que les gens froncent le nez en la croisant, et elle se gratte comme un chien errant à chaque reniflement qu’elle prend pour elle. Le creux de son poignet, la courbe de son ventre et le haut de son épaule en sont couverts de stries parallèles ; comme la portée d’une partition si un jour elle voulait y tatouer des notes de musique.
Si-si-do-ré-ré-do-si-la, sol-sol-la-si-si, la-la
Oui. L’Hymne à la joie. Elle a, au moment où ce trait d’humour lui traverse l’esprit, la même charge subversive qu’un bras d’honneur.
 
     Rose s’arrête devant le rayon des carnets. Qu’est-ce qu’ils sont stylés dans leurs belles couv’ ! Le papier la rend dingue. Les grands formats souples et non lignés des Paperblanks sont les plus sexy.
Bon sang ! Vingt euros pièce. Avec vingt euros, elle tient pour vingt jours de pain baguette. Elle doit donc choisir entre se passer de pain ou se priver de logement. Pas un logement avec un loyer à vingt euros, bien entendu. Non, elle pense acquérir un carnet pour en faire une maison. Une maison pour abriter ses rêves. Quand Rose écrivait, avant, dans celle de ses parents, elle était comme un charpentier. Elle construisait, elle bâtissait, elle isolait, elle délimitait un territoire. Et du territoire, elle n’en a plus. Alors, si Rose se fabrique un petit chez-elle à l’encre et au papier, elle se sentira moins dehors.
Un pied-à-terre qui tiendrait dans son sac à main, ça vaut finalement bien ses vingt balles. Et pour manger, eh bien, elle improvisera.
 
     Il n’y a pas grand-monde dans la boutique. Des habitués en panne de ramette ou de colle en bâton. Un gamin sort des jupes de sa mère pour trottiner en direction de petits articles aux couleurs vives posés sur le bas d’une étagère et trébuche en chemin. Son front heurte le sol, ce qui le fait hurler aussitôt. Le cœur de Rose se serre quand la mère ramasse le gamin pour manger la trace rouge de ses baisers, comme si elle voulait la remplacer par la trace de son rouge à lèvres. Trace contre trace, douleur contre douceur. Le petit en profite pour redoubler ses larmes.
 
    Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la sortie de route de ses parents sur la départementale de Rapelens. On lui avait précisé charitablement qu’un chevreuil était le coupable et que les occupants du véhicule n’avaient pas eu le temps de souffrir. Ses yeux étaient restés secs à l’enterrement. Le mouillé de sa douleur était dans sa poignée de terre et dans sa pivoine sur chaque cercueil.
 
     Rose commence à trembler et pense qu’elle n’aurait pas dû mettre ses pieds dans les traces de son ancienne vie. Elle venait souvent ici en compagnie de sa mère mais elle a sous-estimé l’épreuve de cette visite aujourd’hui mémorielle. Elle claque des dents malgré la chaleur aiguë de juillet et sent qu’elle va faire un malaise. Elle se dirige vers la caisse sous le regard attentif d’un homme brun d’œil et de poil qui lui emboîte le pas en se déplaçant avec difficulté.
Après que Rose a quitté la boutique, il demande à Jeanne Bordès comment va la petite des Mirail.
« Ma foi, je ne l’avais pas revue depuis l’enterrement. J’ai mal pour elle mais elle a l’air de tenir le coup, tu ne trouves pas ? »
L’homme garde pour lui qu’il trouve à Rose une mauvaise mine, pour ne pas dire une sale tête, et sort à son tour. Il a acheté une ramette de papier dont le poids lui est pénible. Il renonce cependant à rentrer directement chez lui en apercevant la silhouette de la jeune fille au bout de l’avenue Foch.

Un froid sec #18

  CEST LA NEIGE QUI M’A TUÉE. Que l’on se rassure, je ne vais pas profiter de ma mort pour raconter mon histoire, parce que le récit d’une vie est intéressant à la condition d’être remarquable et que la mienne ne le fut pas. Je suis née un mois de mars à Villebasse contre l’avis de ma mère et je suis morte au mois de janvier 2019 avec mon plein accord, peu avant la date qui m’avait été annoncée en rêve — preuve que les prédictions ne sont pas toujours fiables. J’avais toujours vécu à Villebasse et je m’étais étonnée que mon âme ne soit pas montée au ciel après mon accident mortel, parce que je n’avais jamais aimé cette ville. Pourquoi y étais-je encore alors que rien ne m’y retenait, cela était pour moi un mystère que je n’avais pas les moyens d’élucider. Non pas que je sois sotte, mon intelligence est moyenne, mais je n’étais pas familière des choses de la Mort et il m’aurait sans doute fallu pratiquer des actes opératifs desquels mon absence de religion m’avait tenue éloignée.

Pour me débarrasser de la chose conventionnelle et parce qu’il me reste un brin de politesse, je vous informe que je m’appelle Rose ; et si je dis « vous », c’est parce que j’étais écrivaine de mon vivant et que je n’ai pas pu me défaire en mourant de la sale manie que j’ai encore de vouloir raconter tout et n’importe quoi à n’importe quel public. Et parce que ça me fait bien suer de reconnaître que j’en suis réduite à parler toute seule, ce que je connaissais déjà avant, à la différence que je me servais d’un lectorat pour ne pas en avoir honte.

     J’aurais pu mourir d’une balle en pleine tête dans un barrage de manifestants ou des suites d’une longue maladie dans une chambre d’hôpital, mais non.

     C’est la neige qui m’a tuée.

     Je marchais au milieu des congères, au cœur du plus froid des mois de janvier. Une chute de flocons drus et lourds accablait Villebasse depuis des heures. Les rues bien sûr étaient vides et je n’avais rien à faire dehors. Il y avait simplement que la neige effaçait les décors de ma vie, assignait mes voisins à résidence et nom de Dieu ! Oserais-je le dire ? Que toute cette neige qui se déchaînait dans une colère silencieuse m’apaisait. Le silence de l’écriture n’est en rien comparable ; il est instable, tourmenté et facile à rompre. Celui de la neige, au contraire, ralentit le galop de l’esprit jusqu’à le mettre au pas. Et l’on se sent vivant comme jamais, parce que notre sang chaud de mammifère nous irrigue au milieu des arbres qui, au même instant, et de manière contraire, affaiblissent leur sève pour rester immortels.

     Soudain, les derniers flocons sont tombés et une autre sorte de silence a épaissi l’atmosphère. j’ai pris une profonde inspiration, de quoi me faire exploser la chaudière et le palpitant, et quand j’ai soufflé vite, fort et longtemps, j’ai pensé que c’était une belle journée pour mourir. Parce que la joie , quand elle est là, fait toujours penser qu’à partir de là on a eu une vie pleine et entière et que l’on peut enfin passer l’arme à gauche. Enfin, bref ! Ce genre de connerie, quoi !

     Alors, mon cœur obéissant s’est arrêté de battre. Et dans quelques jours, après la Pluie Merveilleuse, les habitants de Villebasse me rejoindront au Ciel. En attendant ce moment, voici leur histoire dans leurs derniers instants […] »

L’attaque

Un froid sec — #15

Le Chien avait égorgé le clerc de notaire sans forcer de la gueule, au point que la facilité de ce premier meurtre imprima dans son esprit le sentiment qu’il n’avait pas encore éprouvé jusqu’à présent : il était un dominant et les Humains ne lui causeraient plus de douleur.

Il avisa un fourré devant lequel il tourna sur lui-même au moins trois fois avant de s’immobiliser dans son axe favori et de s’accroupir tête au nord, donc, afin de lâcher une matière un peu molle qu’il renifla sur la neige mais qu’il ne chercha pas à recouvrir.
Puis il leva la tête et fixa la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe.

Les codes olfactifs de l’homme de loi avaient ouvert un canal dans la mémoire du chien et une sensation de peur et de douleur mêlées y progressait comme une fumée noire. Renifler l’Humain tout à l’heure lui avait fait mal et l’avait mis en colère. Il ne se rappelait pas pourquoi mais son instinct l’avait contraint à attaquer avant d’être attaqué.

Nul ancien maître ne l’avait qualifié au mordant et jamais un sang chaud n’avait mouillé ses babines mais voilà : après avoir dégringolé à l’arrêt de la tempête et renoncé à remettre en main propre le papier officiel qui l’avait conduit aux Marettes, le clerc avait traversé le parc en diagonale pour rejoindre son automobile électrique. Parc où, fortuitement, Le Chien quémandait le partage d’un biscuit à un garçonnet emmitouflé.
Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux, visage dressé vers le ciel et bras ballants, ce qui laissait croire qu’il tendait son croissant vers l’animal. Mais au moment de happer la gourmandise de toute la douceur de ses babines, Le Chien huma l’air et grogna avant même d’apercevoir le type. Affolé, le père du gamin surgit derrière son fils et l’enleva en le portant sous les aisselles. « Papa, lâche-moi ! Papa, lâche-moi ! » ; « Chut ! Cassim, s’il te plaît… » et le parc fut enfin vide.
Le Chien suivit le clerc et le contourna pour se trouver face à lui. Il bondit sans élan et l’attaqua avant d’être reconnu. L’homme hurla et se débattit en tombant à la renverse.

Les origines

Un froid sec – #14

VILLEBASSE ÉTAIT UNE NASSE DE BOIS ET DE pierres sur une terre ferme au fond d’une vallée fertile qui avait grandi machinalement grâce à un faisceau de voies romaines, de forêts et de cours d’eau. Son pouvoir de sédentarisation avait opéré dès la période du néolithique, et nul besoin d’étudier ses artéfacts archéologiques pour valider cette hypothèse.

Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques

Elle semblait avoir été construite pour fixer les instables. Depuis toujours, elle attirait des gens à la vie nomade qui ne voulaient ou ne pouvaient plus la quitter une fois qu’ils y avaient passé au moins une nuit.

Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux. Les livres d’Histoire n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle parvint jusqu’ici sans dot ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers ne s’installent ailleurs ou rarement, réussirent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.
On voyait là des enfants bruns s’agiter sur des toits comme des montgolfières sans trajectoire, des sacs poubelle en haut des arbres et parfois même des feux de joie à l’intersection de quelque ruelle. Dans les maisons du quartier nord, il y avait des salons sans goûters, des armoires silencieuses, de la vaisselle en papier et de belles robes de chambre. Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.

Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.

Des vieux peignaient des jardins sur les murs de leurs chambres pour jouer à rentrer dehors puis jouer à sortir dedans.

Quand la neige recouvrait Villebasse, bâchant la terre et poudrant les toits comme un glacis, alors ses habitants estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est-à-dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau[…]

 

Ben

Un froid sec — #13

L’HIVER AVAIT SORTI CE QU’IL AVAIT DE PLUS hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.

Iago

Un froid sec — #10

IL AVAIT ENTENDU QUE dans les grandes villes, des migrants envahissaient l’espace public sans autorisation. Qu’ils dormaient à même le sol et qu’ils pissaient n’importe où.

Iago faisait toujours pipi assis pour ne pas salir la lunette et avait du mal à s’endormir quand il n’était pas dans son propre lit.
Il supposait qu’un migrant était à peine plus haut que lui, qu’il le dépassait peut-être d’une courte tête, mais pas plus. Qu’on les appelait « migrants » pour cette raison, et qu’ils faisaient la même taille que leurs enfants.
Il y avait des étrangers à Villebasse. Ils vivaient dans des maisons et dépassaient largement leurs enfants. Donc, les migrants étaient autre chose encore que des étrangers.
Iago aurait bien voulu croiser leurs enfants rescapés de la mer pour savoir à quoi ils aimaient jouer. Il avait entendu dire qu’il ne fallait pas leur donner à manger. Mais Iago donnait du pain aux pigeons alors que c’était interdit, alors s’il croisait un migrant, il lui donnerait du pain pareil.
Il marcha le long du canal en baissant la tête contre le vent. Les prunus sortaient de minuscules  bourgeons sous un ciel borné. Il pensa que ce serait une bonne idée d’en couper bientôt pour Camille. Que les filles, si tu leur offres des fleurs, tu peux leur glisser plus facilement un doigt dans la fente. Les dessins des toisons qu’il fournissait à coups de stylo noir lui vinrent à l’esprit et il baissa davantage la tête. Il traversa l’avenue Foch sans savoir où mener ses pas ensuite, mais il avait dit à sa mère qu’il voulait mettre le nez dehors, alors il était sorti. Sans but. Ne joue pas au petit mec avec moi, avait-elle réagi, mais il ne voulait plus qu’elle le commande à sa guise.
Il se faufila à l’improviste dans l’espace entre deux maisons et arriva devant un carré non clôturé entre les jardins. Le Chien, qu’il rencontrait pour la première fois, était assis et reniflait quelque chose sur le sol. C’était un lérot mort. Sûrement tué puis balancé d’une des maisons. Le Chien l’aperçut à son tour et mesura son approche en remuant la queue.
« Donne ! » lui dit Iago. Et Le Chien obtempéra comme s’il avait toujours été à sa main.
Le lérot gisait sur le flanc. Son pelage était intact. Le garçon en déduisit que c’était la peur qui avait arrêté son cœur. Le Chien se retira en laissant la proie aux pieds du gamin fasciné qui se demandait si une grande frayeur pouvait tuer aussi les humains, ce qui, si cela s’avérait, ne faisait pas son affaire.
Iago s’accroupit au bord de la petite dépouille, coudes sur les cuisses et poings sous le menton pour le regarder à son aise. La petite bête n’avait pas senti sa mort. Le garçon revit les images des noyés au milieu des hors-bord des sauveteurs, celles que sa mère n’avait pas eu le temps d’évacuer en brandissant la télécommande. Elles l’avaient bouleversé durablement alors qu’ici, il scrutait sereinement le corps de l’animal. Il découvrait que l’émoi face à la mort était à géométrie variable en fonction de la nature de ses victimes.
Il glissa une paume sous le lérot et ouvrit le haut de son anorak à capuche. Puis il se redressa lentement et ferma les pressions sur la bestiole avec précaution […] »

Miral

Un froid sec — #9

MIRAL CHAUSSA DE GROSSES bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis.

Extrait d’un roman en cours.