Un froid sec #13

© John Divola
© John Divola

Ben ■ L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées. La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.
(Extrait d’un roman en cours d’écriture)
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Un froid sec #10

Quartier nord
© John Divola

« […] Iago ■ Il avait entendu que dans les grandes villes, des migrants envahissaient l’espace public sans autorisation. Qu’ils dormaient à même le sol et qu’ils pissaient n’importe où.

Iago faisait toujours pipi assis pour ne pas salir la lunette et avait du mal à s’endormir quand il n’était pas dans son propre lit.
Il supposait qu’un migrant était à peine plus haut que lui, qu’il le dépassait peut-être d’une courte tête, mais pas plus. Qu’on les appelait « migrants » pour cette raison, et qu’ils faisaient la même taille que leurs enfants.
Il y avait des étrangers à Villebasse. Ils vivaient dans des maisons et dépassaient largement leurs enfants. Donc, les migrants étaient autre chose encore que des étrangers.
Iago aurait bien voulu croiser leurs enfants rescapés de la mer pour savoir à quoi ils aimaient jouer. Il avait entendu dire qu’il ne fallait pas leur donner à manger. Mais Iago donnait du pain aux pigeons alors que c’était interdit, alors s’il croisait un migrant, il lui donnerait du pain pareil.
Il marcha le long du canal en baissant la tête contre le vent. Les prunus sortaient de minuscules  bourgeons sous un ciel borné. Il pensa que ce serait une bonne idée d’en couper bientôt pour Camille. Que les filles, si tu leur offres des fleurs, tu peux leur glisser plus facilement un doigt dans la fente. Les dessins des toisons qu’il fournissait à coups de stylo noir lui vinrent à l’esprit et il baissa davantage la tête. Il traversa l’avenue Foch sans savoir où mener ses pas ensuite, mais il avait dit à sa mère qu’il voulait mettre le nez dehors, alors il était sorti. Sans but. Ne joue pas au petit mec avec moi, avait-elle réagi, mais il ne voulait plus qu’elle le commande à sa guise.
Il se faufila à l’improviste dans l’espace entre deux maisons et arriva devant un carré non clôturé entre les jardins. Le Chien, qu’il rencontrait pour la première fois, était assis et reniflait quelque chose sur le sol. C’était un lérot mort. Sûrement tué puis balancé d’une des maisons. Le Chien l’aperçut à son tour et mesura son approche en remuant la queue.
« Donne ! » lui dit Iago. Et Le Chien obtempéra comme s’il avait toujours été à sa main.
Le lérot gisait sur le flanc. Son pelage était intact. Le garçon en déduisit que c’était la peur qui avait arrêté son cœur. Le Chien se retira en laissant la proie aux pieds du gamin fasciné qui se demandait si une grande frayeur pouvait tuer aussi les humains, ce qui, si cela s’avérait, ne faisait pas son affaire.
Iago s’accroupit au bord de la petite dépouille, coudes sur les cuisses et poings sous le menton pour le regarder à son aise. La petite bête n’avait pas senti sa mort. Le garçon revit les images des noyés au milieu des hors-bord des sauveteurs, celles que sa mère n’avait pas eu le temps d’évacuer en brandissant la télécommande. Elles l’avaient bouleversé durablement alors qu’ici, il scrutait sereinement le corps de l’animal. Il découvrait que l’émoi face à la mort était à géométrie variable en fonction de la nature de ses victimes.
Il glissa une paume sous le lérot et ouvrit le haut de son anorak à capuche. Puis il se redressa lentement et ferma les pressions sur la bestiole avec précaution […] »

Un froid sec #9

© John Divola

« […]Miral chaussa de grosses bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis […] »

Extrait d’un roman en cours.

Le corbeau

***« […]Les gens arrivaient à Villebasse plutôt à la nuit quand ils emménageaient du côté des Marettes mais quelques-uns, pas beaucoup, débarquaient aux aurores pour rejoindre les rupins du quartier nord.
***L’hiver attirait les sans-grade qui venaient à la cloche de bois, leurs maigres affaires sanglées sur le toit de leurs Scenic d’occase. Les enfants se tripotaient déjà mais suçaient encore leur pouce tandis que leurs vieux s’abonnaient à Netflix et surfaient sur Meetic sitôt le compteur réarmé.
***Aux Marettes, on croyait que le nord de la ville vivait de fonds de pension et d’impôts légalement impayés. Les habitants du nord, eux, affirmaient que les cassos des Marettes se terminaient à la bière tiède entre un loto et un vide-grenier.
***Villebasse ne triait pas et serrait ses habitants sous ses pattes de louve. Samuel Os-de-Seiche avait pensé à partir. Les Courtois aussi. Les Garcia au moins trois fois. Coline en faisait des cauchemars. Mais la lune bleue était une sentinelle affûtée et le bois de Douceborde la limite devant laquelle les pâles fugitifs rebroussaient chemin.
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***Un jour de janvier, Castagnon sortit livrer un couple de retraités à quelques kilomètres. Il écoutait Rage Against the Machine vitres entrouvertes pour libérer l’habitacle de la fumée de sa clope. En détaillant une scène sur sa gauche, il ralentit pour mieux comprendre ce qu’il regardait : un corbeau au sol s’approchait en sautillant d’une statue de la Vierge, la tête inclinée comme s’il entendait qu’elle lui demandait quelque chose. À quelques pas, des aigrettes blanches folâtraient entre deux rangs de vignes fanées. L’épicier ramena son regard sur la route et tourna le bouton de l’autoradio. L’oiseau devant la Vierge était un message qui lui était adressé. Peut-être même un avertissement. Il roula à petite allure et aperçut le corbillard garé devant le cimetière. Il sut que c’était Mutter et chercha Coline dans le groupe endeuillé qui s’éparpillait déjà. […] »

24, rue Philibert de la Flaque #1

Extrait d’un roman ado en cours d’écriture :

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©Hélène Poirié

Je vis depuis trois ans dans une ville cruelle, c’est-à-dire banale. Elle a une place principale avec son panneau « toutes directions » placé au mauvais endroit, des banques et des salons de coiffure par paquets de douze, des ronds-points à massifs de fleurs et radars planqués sur le terre-plein central, et des zones industrielles défigurées par les enseignes et les publicités pornos. Oui, je sais, j’enfile les pléonasmes et les clichés comme des breloques sur un trousseau de clés mais j’ai prévenu : les villes cruelles sont devenues banales. Strasbourg, Paris ou bien Bordeaux, tu en prends pour cinq minutes ou l’éternité mais avec les mêmes pigeons, les mêmes squares et les mêmes zonards.

Dans ma ville de C. — dont je tais le nom parce que je n’ai pas envie de me faire géolocaliser, les habitants sont tous pressés d’arriver au travail ou de rentrer chez eux, les chiens urinent sur les trottoirs d’âcres jets puants et les tags dégueus montrent partout que tout est pareil, uniforme et laid si on ne sait pas bien où et comment regarder les choses de la vie.
Moi, j’ai l’œil américain. Comme Lilly Rush dans Cold Case. J’ai l’air de ne pas y toucher, de regarder juste devant moi et en fait non, aucun détail ne m’échappe nulle part. Les jours sont tantôt éclairés par un soleil nu ou voilé, tantôt assombris par des nuages nonchalants ou fuyants. Le vent, la neige et la pluie apportent des variantes qui occupent bien les conversations à la récré ou dans les fils d’attente au cinéma et ce n’est pas pour rien : c’est facile à observer et à commenter.
J’aimerais que la vie soit aussi simple qu’un bulletin météo.
Pour mieux comprendre et me rappeler quand je serai une femme adulte ce que je vis maintenant, j’essaie de tout écrire sur mon laptop dans un fichier que j’ai renommé « La vérité sur Léane Obel.doc». Ce n’est pas un journal, ni un témoignage. Plutôt un immense mouchoir auquel je fais régulièrement des nœuds pour étayer mes souvenirs plus tard.
 
Cette ville, pourtant, j’ai besoin d’y marcher souvent. Pour mieux me détendre, mieux me perdre, oublier, réfléchir, observer les gens, écouter les bruits des différents quartiers, scruter la vie qui grouille d’un métro à une fête foraine, m’acheter une gourmandise à boire ou à grignoter, et surtout découvrir sans cesse et toujours ce qu’elle peut offrir à qui sait la regarder avec attention.
Je ne sais pas comment expliquer cette sensation dingue que j’ai depuis que j’habite à C., mais j’ai l’intuition, pour ne pas dire la certitude, qu’il va m’arriver quelque chose ici. Quelque chose de bouleversant. Je ne sais pas encore de quoi il s’agira, mais quand je m’éloigne par les petites rues aux commerces liquidés, ça flotte dans l’air comme un vieux pet qu’on renifle avec incrédulité . Bon, certes, je sais bien que je suis paranoïaque, mais ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi, disait Kurt Cobain.
Pourtant, les passants ne me regardent jamais. L’indifférence voile les regards. De l’autre à soi le chemin n’est pas sûr, alors tu penses ! une rue, un carrefour et tout de suite, c’est le Triangle des Bermudes… ça tient aussi à ce que je ne suis pas remarquable. J’attire rarement l’attention. Enfin, j’en sais rien. Peu importe, ça m’est égal.
La rue Sainte-Rita supporte la cohorte rapide et déterminée du vendredi midi qui s’approprie ses dalles sombres le temps d’une pause déjeuner dans l’abri d’un square ou d’une sandwicherie.
Un crachin tenace fouette des visages, des dos, des parapluies prudents, découvre, décapuchonne à la force de ses traits des corps recroquevillés par les gouttes acidulées qui après la frappe s’enfuient au sol, filent dans le caniveau. L’eau ruisselle sur ma capuche. Je m’en fiche et respire à pleins poumons, comme si chaque goutte en s’écrasant libérait sa molécule d’oxygène et que je m’emparais de chacune pour mieux me vivifier de l’air mouillé.
Le marché flanque la place Arnaud Lupin et vient s’affaler au pied de la Basilique Saint-Eustache. Depuis le ciel, la foule minuscule s’agite comme dans une fourmilière autour des stands et un marchand rabat une bâche étanche sur ses épices. Ça crie, ça pousse, ça jure et hurle, mais ça rigole aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s’énerve devant le fond des rôtissoires. L’eau céleste barbouille de cernes le jus de ses volailles, les rend moins présentables à la clientèle.
 
Sous le couvercle d’un nuage, je me penche depuis le toit carré d’un immeuble tartiné de gravier. Je domine l’asphalte, régale mes yeux des scènes de la rue. J’observe un père et son bébé qu’il tient dans une écharpe de portage. Il marche avec son enfant enveloppé contre sa poitrine et le porte nonchalamment avec la main gauche placée au bas de son dos, comme s’il en supportait le poids dans sa paume et non pas contre son cœur. J’en contracte la mâchoire de jalousie jusqu’à ce qu’ils sortent de mon champ de vision puis resserre ma queue de cheval d’un coup sec. J’aurais voulu trouver ce père ridicule mais en vain : je sais qu’il a les bons gestes, la bonne attitude.
Ensuite, je dégringole les marches du bâtiment en sautillant jusqu’au premier entresol, mais je fatigue et termine calmement ma descente. Je tâte au fond de mon sac un recueil de nouvelles de Mark Twain. Ça me rassure toujours de me promener avec un livre sur moi.
Un peu plus loin, j’écrase mon nez contre la vitrine d’un marchand de couleurs. Un des objets exposés a attiré mon attention parce qu’il y a écrit dessous en bois de poirier, et cela suffit à me faire rêver pendant cinq bonnes minutes. J’ai d’abord sept ans et je joue à cochon-pendu sur une des fourches basses d’un cerisier, puis je suis à peine plus âgée qu’aujourd’hui et j’embrasse un nouveau garçon pour la première fois, adossée contre un arbre fruitier toujours, mais d’une autre espèce. Un cognassier. Pour la sonorité du mot. J’entends simultanément le verbe cogner, ce que fait mon cœur qui envoie ses pulsations dans mon ventre et dans mon clit quand je pense à des mains viriles autour de mon visage. Ça fait de plus en plus longtemps que mon copain s’est tué. À force, j’arrive à l’oublier par toutes petites fois. Et quand son visage figé resurgit avec la violence d’une lumière automatique dans un couloir d’immeuble, je sursaute et je culpabilise, les larmes coincées dans mon sternum qui me fait si mal que je dois m’arrêter pour respirer lentement à grandes goulées. Je déteste mon corps de recommencer à vivre. Je me déteste de n’avoir pas voulu mourir après Julien. Mais aussi je lui en veux, à lui, d’avoir choisi la mort alors que nous avions des promesses de bonheur à tenir.

Un froid sec #4

© John Divola

« (…) Quand la neige recouvrait V., bâchait la terre et poudrait les toits comme un glacis, les habitants du lieu estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est à dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau.
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de V. préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de V. qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.
À V., la circulation des corps n’était pas mixte : celui des femmes était à pied ou bien roulait en monospace pour conduire les enfants à l’école, faire des heures de ménage chez les vieux ou se mettre en caisse pour un employeur de supérette qui avait supprimé des postes en rachetant le commerce à son prédécesseur. Celle qui avait fait un peu d’études était secrétaire de mairie ou assistante juridique et aucune de ces femmes, alors que toutes avaient pourtant la télé, ne semblait savoir qu’un autre choix était possible, différent de la caricature qu’elles perpétuaient selon ce quelles croyaient que l’on attendait de leur genre.
Bien entendu, la dentiste, l’avocate et la podologue n’étaient pas natives de V.
Les enfants de ces hommes et de ces femmes s’abîmaient à l’école, devant leurs écrans et derrière la casse de Cazenave à coups d’ecsta, de bière et de baise brutale entre des containers et la palissade du démonteur.
Coline, elle, avait quitté l’école, avait quitté Mutter et d’une certaine façon avait quitté V. et pourtant, elle ne quittait pas son passé (…) »

 

Un froid sec #2

© John Divola

« (…)Un client la précédait, et elle voyait au montant qui s’affichait sur l’écran que la partie était jouable : cent trente euros d’achats, Adam Castagnon ne devrait pas lui faire de difficultés. Elle posa le panier sur le comptoir et commença à le vider avec un sourire franc et un entrain exagéré.
Son prédécesseur retirait ses sacs, saluait la file d’attente et libérait l’espace. Coline avança ses courses en saluant d’un simple bonjour.
« Je mets sur le compte à ta mère ? »
La chaleur dans son ventre et la détente de ses épaules lui permirent de le regarder comme le regarderait une bourgeoise terminant une transaction banale : avec une lueur d’indifférence bien élevée.


En franchissant les portes, un tourbillon les accueillit, son cabas à carreaux écossais bordeaux et elle. Les flocons sur sa langue apaisaient le feu de sa honte, la lumière faisait pleurnicher ses yeux et le trajet du retour était une promenade quelque part dans le Montana. Le vent était léger, l’hiver encore timide, mais c’était le Chinook qui la cinglait, ce sec « mangeur de neige » qui fait renaître le printemps. Elle aurait eu un bonnet à oreillettes qu’elle l’aurait ôté en tirant le bouton pression sous son menton. Elle n’avait plus de cabas. Elle avançait sur des raquettes quand elle s’immobilisa en croisant un caribou. Des érables et des épinettes  avaient remplacé les tilleuls et les pins parasols. Elle ne rentrait pas à la maison, elle repartait.

C’était drôle, la douceur qu’il pouvait y avoir dans cette décision. Elle contrastait tellement avec la force à mettre dans cet arrachement au monde qui la tenait jusqu’alors par les épaules ou le bord du chandail. L’éprouvera-t-elle quand elle partira pour de bon ? Vivre autrement qu’avec son poing dans la bouche, des paroles simples au point mousse et des pelotes douces à frotter contre sa peau, c’est ce qui l’attendrait peut-être si elle osait un jour tuer Mutter.

Elle avisa un muret discrètement abrité où elle s’arrêta pour fumer une cigarette. Elle aspirait et recrachait vite ; la fumée dans le froid était épaisse, et mêlée à son haleine, on aurait dit que Coline exhalait des tafs sans fin. Penser vite, rêver vite, imaginer à toute vitesse, la tige durait peu et elle ne devait rien sentir en rentrant.

Viens mon amour, viens me chercher, si tu existes fais-le maintenant.

Elle reprit sa marche avec un gravillon dans la chaussure qui imprimait au fur et à mesure du trajet un poinçon à la semelle, et cette marque appliquée ajouta une valeur à son désagrément, comme l’or enfin garanti d’un orpailleur après des heures d’errance (…) »

Un froid sec #3

© John Divola

« (…) Elle descendit une jupe longue et repassée sur ses jambes de marcheuse.
Cet accoutrement inhabituel montrerait à Mutter ce qu’elle voulait lui faire croire.
La sensation nouvelle du tissu caressant ses cuisses à chaque mouvement et l’ivresse de l’ouverture sous la corolle inversée — qu’elle n’avait pour ainsi dire jamais goûtées auparavant — l’embrasaient si violemment qu’elle voulut remettre un de ses sempiternels pantalons. Ce qu’elle lut dans son regard et sur son visage l’en dissuadèrent pourtant. Sincère ou flatteur, le miroir de la salle de bains méritait qu’elle le nettoyât d’un trait de vinaigre blanc pour le remercier.


Elle voulait voir l’agacement de Mutter ; qu’elle constate combien elle ne lui ressemblait pas et que c’était une victoire pour elle d’aimer à ce point se sentir vivante. La savoir épanouie loin d’elle allait tellement la contrarier qu’il suffirait à Coline de la menacer vaguement pour qu’elle arrête enfin de la harceler.
Elle rinça les résidus de poudre dans le lavabo, frotta un peu de parfum derrière ses lobes et sur ses poignets puis remercia mentalement madame Gilbert d’avoir laissé à son insu des affaires à sa disposition. La jupe de la vieille absente tournait un peu à la taille de la squatteuse, ce qui la laissait respirer de tout son ventre.
Yaël ne reparut pas et elle ignorait s’il était encore dans la maison.

Une fois chaudement  couverte des lainages nécessaires, Coline referma doucement la porte d’entrée derrière elle et récupéra le faitout encore chaud qu’elle avait déposé sur la plateforme du petit perron avant de se mettre en frais.

Elle emprunta la voiture du vieux Gattegno pour l’occasion. Elle avait laissé la soupe de viande et de haricots blancs sur sa table de jardin et démarré la Volkswagen dont les clefs se trouvaient sur le tableau de bord. Après une imitation de toux et trois hoquets, la voiture poussa de petits cris de bête. Coline prenait son temps pour allumer le chauffage, tourner le bouton sur la fonction dégivrage et gratter le givre épais sur les vitres, les pare-brise et les rétroviseurs.
Le plaisir de ce rituel lent et ingrat lui semblait inestimable. Jamais elle ne verserait d’eau chaude pour expédier la corvée. Il suffisait de grignoter centimètre par centimètre sur le froid, l’hiver et son ensevelissement pour triompher sur la mort.
Coline termina la corvée avec entrain et s’engagea sur le chemin enneigé. Elle se compara à un chasse-neige et se mit à siffloter.
Elle ne croisa personne à cette heure tardive et se gara discrètement derrière la maison de Mutter.


Elle considérait la bâtisse à la lumière nouvelle de l’autonomie et de l’apaisement  que la ferme des Gilbert lui avait apportés. Elle semblait demander à la demeure la permission de franchir son seuil comme s’il était une limite contenante qui risquerait de se rompre à mesure que la jeune femme mettrait un pas devant l’autre, laissant ainsi peut-être déborder à l’extérieur — c’est-à-dire à la vue de qui passerait là fortuitement et s’empresserait de les révéler au monde — les travers et les turpitudes cachés dans les cahiers intimes, sous le linge de corps (entassé à même le sol dans la chambre de Mutter et dans la salle de bains) et dans les recoins laissés à la saleté des jours oisifs.
Coline voulait arrêter son regard sur de la beauté juste avant la confrontation et pour cela, n’importe quelle image-talisman ferait l’affaire : un écureuil courant sur un tronc tête en bas, les ondulations dans une canopée sous le bercement du vent ou simplement une pierre en forme de cœur parmi les graviers, mais la belle image ne se présenta pas. Dépitée, elle sonna tout de même en continuant à chercher du regard. Personne. Elle attendit de grandes secondes. Aucune lumière de s’allumait, nul bruit n’indiquait d’ailleurs que l’on s’était mis en train pour lui ouvrir.
Elle se retourna bêtement pour vérifier l’information qu’elle avait d’abord glanée en se garant ici : la voiture de Mutter était bien là et il était peu probable qu’une de ses connaissances soit venue la chercher, car on  était mardi et Mutter détestait sortir après dix-sept heures un jour de semaine.
Un pressentiment la surprit aux intestins et elle courut se vider dans les toilettes sèches au fond du jardin. Après avoir recouvert de sciure son affaire, elle sortit lentement, une main posée sur son ventre pour apaiser sa respiration.
Il fallait retourner là-bas et entrer enfin.
Une buse pris son envol sur sa droite ; elle la suivit du regard jusqu’à sa complète disparition dans le firmament froid, derrière un large nuage gris de neige.
Coline se présenta une deuxième fois devant la porte qui bien sûr était fermée à clef. Elle sortit un double de son sac à main et avança dans le vestibule sans s’annoncer.
Il était déjà évident qu’elle ne souhaitait pas interrompre ce qui avait commencé à se produire ; autrement dit : ce qu’elle savait intimement devoir arriver un jour. Un mardi, donc, finalement (…) »